Que reste-t-il… de la confection pour homme à Binche ? (5/5)

L'atelier Bardiau a employé jusqu'à 90 personnes, aujourd'hui deux ouvriers y travaillent encore pour les retouches
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L'atelier Bardiau a employé jusqu'à 90 personnes, aujourd'hui deux ouvriers y travaillent encore pour les retouches - © S. Vandreck

José Bardiau nous accueille dans l’atelier familial. Bien caché dans un petit parc non loin du centre de Binche, l’endroit est aujourd’hui fort calme. Il y a trente, quarante ans, il grouillait d’activité. "Ici, nous avons employé jusqu’à 90 personnes mais certains ateliers en occupaient plusieurs centaines. Chez Marvan, par exemple, il y a eu jusqu’à 400 ouvriers et ouvrières", se souvient son père, Gérard, le dernier patron de l’atelier. "Binche a occupé pendant tout un temps, au moment de sa grande prospérité, jusqu’à 3500 ouvrières, qui venaient des environs: Leval, Estinnes, Haine-St-Pierre…" C’est le grand-père de José, Joseph Bardiau, qui l’a créé en 1928. "Il a été le premier à mécaniser l’activité et, tout de suite après, ses confrères l’ont suivi", précise son petit-fils.

Culottières, giletières et apiéceurs

Binche était à l’origine une ville de tailleurs pour homme. Dès les années 1900, il était de bon ton de venir s’y faire confectionner un costume. Par la gare, récemment construite dans un style néo-gothique, transitaient clients et représentants en tissus. Les livraisons étaient elles-mêmes expédiées par le train. "Le patron-tailleur coupait les pièces chez lui puis les ouvriers venaient les chercher pour les assembler à domicile. Il y avait des culottières, qui cousaient les pantalons, des giletières, qui faisaient les gilets, et des apiéceurs, en général des hommes, qui confectionnaient les vestons, et rapportaient tout le travail fini chez le patron", raconte José Bardiau. L’initiative de son grand-père a changé la donne: "Comme la France ou l’Angleterre, nous avons mécanisé à outrance en pensant qu’il fallait se battre sur le prix de revient. A ce moment-là tout le monde portait le costume, il fallait donc en fabriquer à la portée de toutes les bourses".

Aujourd’hui, ceux qui portent le costume, ce sont des gens qui ont des moyens

Quand le déclin de la confection binchoise s’est-il amorcé? Du haut de ses 97 ans, Gérard Bardiau pointe du doigt la création du Benelux. "La plus belle période, c’était l’après-guerre. Puis, les Néerlandais ont concurrencé la Belgique. Ils avaient des charges sociales plus basses et étaient jusqu’à 25% moins chers que les Belges". Les hommes ont aussi progressivement abandonné le port du complet-veston au quotidien. "Binche a choisi une qualité banale de fabrication car à l’époque tout le monde portait un costume, tandis que maintenant, ceux qui portent un costume sont les gens qui ont de quoi, qui ont de l’argent, et la fabrication binchoise n’a pas pu répondre à cette demande", poursuit-il. Les costumes de luxe sont toujours fabriqués en Italie. "Seuls les Italiens subsistent car ils ont choisi la qualité, le haut de gamme. Beaucoup plus d’opérations sont faites à la main (…) Si les Binchois avaient fait ce choix-là, ils seraient toujours là", explique José Bardiau.

Dans l’atelier depuis 47 ans

Lui et son frère ont d’ailleurs choisi de donner une autre orientation à l’entreprise familiale: "A un moment on s’est rendu compte qu’il n’était plus possible de produire ici et on a décidé d’ouvrir des magasins de détail". Leur société, Crossword, distribue aujourd'hui des costumes de luxe importés… d’Italie. Elle a trois boutiques à Bruxelles et emploie encore cinq personnes dans son siège social de Binche, dont Alain Pottier, retoucheur. Il avait été engagé par le grand-père Bardiau il y a 47 ans. "J’ai commencé à la coupe. Puis j’ai été chef de chaîne et chef de coupe. Et quand on a arrêté l’atelier de confection, je suis passé à la retouche et je coupe encore de temps en temps des gilets", confie-t-il. Ils ont encore deux à travailler en tant qu’ouvriers pour la société Crossword.

Des pantalons solides et quasiment sur mesure

Pour trouver le dernier véritable atelier de confection binchois, en dehors de ceux qui fabriquent les costumes de gilles, il faut se rendre à quelques rues de là. Jacques Derval, le patron, nous reçoit au milieu de pantalons prêts à être livrés. "Nos principaux clients sont la police, les pompiers, les agents de la DNF. Là, on vient de terminer une commande de 1000 pantalons pour eux. Ce sont des pantalons solides. C’est presque du sur-mesure. On aussi peut fournir des tailles hors-norme, ce que ne font pas les fabricants étrangers. Ce qui fait aussi notre force, c’est qu’on est capables de livrer dans le mois, voire dans la semaine en cas de demandes particulières". L’atelier travaille en sous-traitance avec une firme spécialisée. Ce segment bien spécifique, c’est ce qui lui permet de survivre. Pour ce qui est du "civil", la production étrangère est trop difficile à concurrencer pour les petits ateliers comme celui-ci.

Plus personne n’est formé pour ça. On ne forme plus que des stylistes à Bruxelles ou à Anvers

Jacques Derval a connu les fermetures successives d’ateliers à Binche: "J’ai commencé à treize ans et demi. A l’époque, on avait le temps de former les gens dans les ateliers. J’ai aussi suivi des cours du soir. J’ai travaillé une trentaine d’années pour des ateliers, également en Flandre, puis j’en ai eu marre d’aller de fermeture en fermeture et j’ai repris cet atelier à mon compte il y a 25 ans". L’atelier a employé une douzaine de personnes mais ne compte aujourd’hui plus que deux ouvriers. Lors de notre visite, madame Derval est derrière une machine, occupée à terminer des bords de pantalons d’intervention pour la police. Le patron et son épouse mettent la main à la pâte en permanence: "Je coupe, je fais la facturation… Ce serait difficile de trouver quelqu’un pour reprendre cet atelier le jour où j’arrêterai car plus personne n’est formé pour ça. On ne forme plus que des stylistes à Bruxelles ou à Anvers". La section coupe-couture a en effet disparu des écoles professionnelles, faute de débouchés chez nous.

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