Quand la journée sans voiture avait lieu un vendredi, concernait quelques rues et était qualifiée de "grande connerie" par le ministre Hasquin

Une balade à vélo sur le rond-point Schuman. En 2000, la journée sans voiture a peu ou pas de retentissement.
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Une balade à vélo sur le rond-point Schuman. En 2000, la journée sans voiture a peu ou pas de retentissement. - © JACQUS COLLET - BELGA

Le 22 septembre 2000 est un vendredi. Un jour de semaine et d’intenses activités économiques. Le matin, les navetteurs doivent se rendre dans la capitale et au travail. Pourtant, ce jour-là est journée sans voiture. Une timide journée sans voiture. Rien à voir avec la fermeture complète des 161 km2 la Région bruxelloise, comme nous la connaîtrons ce dimanche, malgré la crise sanitaire.

Il y a 20 ans, pour cette première, pas de grand braquet. On roule avec frilosité vers le chemin du bannissement des véhicules motorisés. Le personnel politique dans son ensemble n’y croit guère à l’exception de quelques convaincus.

Une infime partie du quartier européen

Quelques mois auparavant, les 19 bourgmestres bruxellois se mettent d’accord sur un périmètre. Ils veulent bien faire un geste, alors que l’opération "En ville sans ma voiture", initiative partie de France, devient européenne. Difficile pour la capitale de l’UE de ne pas participer ! A Bruxelles, Ixelles et Etterbeek, ce sera une microscopique partie du quartier européen. A Schaerbeek et Evere, ce sera une zone mitoyenne (Terdelt).

A Ganshoren, deux artères sont concernées (l’avenue Marie de Hongrie et la rue de Termonde). A Uccle, la rue Xavier De Bue et la rue Verhulst seront débarrassées des autos. Mais attention, ce ne sera pas pendant près de 10 heures comme c’est le cas aujourd’hui. On l’a dit : l’action est très hésitante.

Le pari fou de Watermael-Boitsfort

Une commune va cependant tenter un pari fou : Watermael-Boitsfort, en périphérie du ring. La bourgmestre Martine Payfa (FDF) interdit la circulation automobile sur l’ensemble de son territoire, à l’exception des voiries régionales (comme le boulevard du Souverain par exemple). "Watermael-Boitsfort était assurément la commune idéale pour tenter cette expérience", indique à l’époque Martine Payfa à nos collègues du Soir. "D’abord parce que la plupart des bureaux y sont concentrés le long des grands axes régionaux, qui seront accessibles aux navetteurs motorisés. Ensuite, parce que je suis sincèrement persuadée que les habitants de cette commune ont un état d’esprit, une mentalité particulière, qui feront de cette journée un franc succès."

Autre consolation : un deuxième round deux jours plus tard, le dimanche 24 septembre avec la fermeture des boulevards du centre – en 2000, ce n’est pas encore un piétonnier – et autour de la maison communale de Woluwe-Saint-Pierre. C’est déjà ça, estime le secrétaire d'Etat bruxellois à la Mobilité Robert Delathouwer.

Pourquoi Bruxelles a-t-elle appuyé aussi fort sur le frein en cette année 2000 ? Plusieurs arguments sont avancés. D’abord, la crainte de froisser les commerces et leurs représentants. Ensuite, le manque de moyens humains : organiser une journée sans voiture à plus vaste échelle demande de réquisitionner des policiers par dizaines et du personnel communal. Enfin, pourquoi risquer de s’attirer des mécontents à moins d’un mois des élections communales (le 14 octobre) ? C’est ce que pense à l’époque le bourgmestre PRL de la Ville de Bruxelles François-Xavier de Donnéa (remplacé après le scrutin par le socialiste Freddy Thielemans aidé par Ecolo).

Le Jour J, l’opération connaît par conséquent un succès tout relatif. Le retentissement est réduit. Mais les prises de parole restent revendicatives. "Etant donné que c’est un mouvement européen et qu’il est très bien suivi en France, en Italie, en Espagne et dans les pays plus nordiques, je pense qu’on s’achemine vers un mouvement de grande ampleur. Et cette année-ci, c’est l’opération pilote", indique un représentant d’une association cycliste.

Garder les voitures en dehors des grandes villes et des centres-villes

Une balade à vélo regroupant des personnalités politiques traverse le rond-point Schuman. En tête du peloton, Isabelle Durant, ministre fédérale Ecolo de la Mobilité et Margot Wallström, commissaire européenne pour l’Environnement. C’est elle qui porte cette journée de sensibilisation à la congestion automobile et à la pollution de l’air.

"Cette journée doit aussi servir à mettre la pression sur les politiciens. Elle doit aussi faire prendre conscience, informer les citoyens de ces enjeux importants", déclare-t-elle. "Il faut offrir aux gens des alternatives à la voiture. Les transports en commun doivent être efficaces. On peut marcher plus ou prendre le vélo. Mais notre objectif, ce doit être de garder les voitures en dehors des grandes villes et des centres-villes." Un discours annonciateur du mouvement actuel, appuyé ces derniers mois avec le confinement lié au coronavirus.

Cette année 2000-là, d’autres communes belges veulent aussi être pionnières. Huy organise sa journée sans voiture le dimanche 24, de 10 h et 18 h, dans plusieurs rues, tant rive gauche que rive droite. A La Louvière, le même dimanche, plusieurs artères sont "car-free". Mais les commerces sont fermés, ce qui plombe l’ambiance. Pourtant, la cité des Loups, avait vu grand avec un concert en soirée de l’Orchestre national de Barbès et un feu d’artifice.

A Mons, l’intra-muros est interdit aux voitures le vendredi 22, ce qui met en rage l’Association des commerces Mons. "Le problème, c’est que comme d’habitude, la décision a été prise sans concertation avec les commerçants", dit son représentant, furieux.

Au total, neuf villes et communes participeront à cette première édition.

L’année 2000 n’est que l’amorce d’un élan. En 2001, la Ville de Bruxelles veut devenir le moteur d’un courant pro-vélo. La journée est déplacée du vendredi au samedi. L’ensemble du centre-ville ou presque sera sans voiture, de 10 h à 22 h, le 22 septembre 2001. Les animations seront nombreuses : courses de rollers et de trottinettes, animations folkloriques à la Grand’Place, Fêtes breugheliennes, visites patrimoniales, foires du livre et de la BD d’occasion, expériences sportives (basket, beach-volley)…

Nous sommes quelques jours après les attentats du 11 septembre. Le climat est morose et anxiogène. Malgré tout, la journée sans voiture, à laquelle participent plusieurs autres communes de la région, est un véritable succès et confirme ses bienfaits en termes de réduction de la pollution de l’air et de la pollution sonore. Elle va passer dans une autre dimension l’année suivante.

Le dimanche 22 septembre 2002, c’est toute la Région bruxelloise qui est bouclée, tout comme 1300 autres villes en Europe. Le Journal télévisé de 19h30 débute par cette actualité. A vélo, à cheval, en roller, en skateboard… Tout est bon pour profiter autrement du bitume, de 9h à 19h. La météo n’est pas idéale mais les habitants en profitent. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut remonter la rue de la Loi à vélo et flâner sur le square Montgomery sans risquer l’accident. Lors de cette journée, le prince Philippe et la princesse Mathilde effectuent une balade cycliste depuis le château de Laeken jusqu’au palais de Bruxelles, accompagnés de ministres et d’écoliers.

Non à l’intégrisme !

Le dimanche 22 septembre, c’est également jour de congrès pour le MR. Hervé Hasquin, ministre-président de la Communauté et ex-ministre bruxellois des Transports profite de l’occasion pour tacler l’initiative. Il n’y va pas par quatre chemins. A la tribune, il s’emporte. "Oui au vélo, oui aux piétons, oui aux rollers. Mais non à l’intégrisme", crie-t-il sous les applaudissements des militants.

"Je pense aux commerçants, je pense au secteur Horeca, je pense aux musées et au secteur culturel qui sont injustement pénalisés aujourd’hui. Et on ne me fera pas dire qu’une grande connerie est un grand événement." Des "bravo" jaillissent dans la salle.

L’avenir donnera tort à Hervé Hasquin puisque la journée sans voiture est devenue un incontournable du calendrier bruxellois. Les animations connexes deviendront si nombreuses (Journées du patrimoine, Bruxelles Champêtre…) qu’une journée ne suffit jamais pour participer à toutes. Chaque année, la question d’une multiplication des journées sans voiture est d’ailleurs posée aux ministres compétents bruxellois (de Smet à Grouwels en passant par Bruno De Lille). Pourquoi ne pas en organiser d’autres ? Au printemps ? En semaine ? Chaque dimanche ? Minute (guidon) papillon ! Quitte à se répéter : mettre en selle une journée sans voiture demande énormément de moyens humains, logistiques et une anticipation minutieuse.

En tout cas, rares sont celles et ceux à Bruxelles qui veulent s’en passer, même en période de coronavirus. La journée sans voiture, point d’orgue de la Semaine de la Mobilité, est maintenue ce dimanche 20 septembre. Son programme sera "light", respect des consignes sanitaires oblige. Celle-ci débutera à 9h30 et se terminera à 19 h.

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