Pollution de l'Escaut : le film de la catastrophe écologique

Pollution de l'Escaut : le film de la catastrophe écologique
Pollution de l'Escaut : le film de la catastrophe écologique - © Tous droits réservés

Les cours d’eau ne s’arrêtent pas aux frontières. Parfois, ils en dessinent les limites. Ces fleuves et rivières qui sillonnent à travers plusieurs pays font donc l’objet d’une gestion collective, internationale.

En ce qui concerne l’Escaut, il existe une Commission internationale, basée à Anvers, qui rassemble les six partenaires concernés par le passage du fleuve : la France, la Région Wallonne, la Province de Flandre Occidentale, la Région de Bruxelles-Capitale, l’Etat fédéral belge et les Pays-Bas. Le Secrétaire général de cette commission, Léon Dhaene, nous a accordé un très long entretien, afin que nous puissions comprendre ce qu'il s’est passé et mesurer l’ampleur de cette catastrophe.

Episode 1 : une digue se brise

Le 9 avril, la digue d’un bassin de décantation de l’entreprise sucrière Téréos, basée dans les Hauts de France, se brise. Ces bassins contiennent des pulpes de betteraves en décomposition.

La digue brisée, 100.000 mètres cubes de cette pulpe, un magma organique, se déverse dans l’Escaut. Il s’agit du début de la pollution. Ce déversement accidentel, l'entreprise Téréos le reconnaît  dans un courrier qu'elle nous a adressé. Mais elle précise : " la définition de boues et ce que leurs propriétés impliquent dans de telles situations est tout à fait spécifique et ne correspond pas au contenu qui a fait l'objet d'un écoulement sur notre site d'Escaudoeuvres. Il s'agit d'eau de lavage de betteraves. La consistance et la composition de boues est bien différentes."

Précision importante à ce stade, il ne s’agit pas d’une pollution chimique. A priori pas de produit directement nocif.

Mais la décomposition de matières organiques, ici, la pulpe de betterave, est opérée par des bactéries et l’action de l’oxygène. Une fois ces flots de pulpes déversés dans l’Escaut, c’est l’oxygène de l’eau du fleuve qui est pompée pour alimenter ce processus.


Interlude : 100.000 mètres cubes, ça fait combien ?

Afin de nous faire idée, nous avons contacté quelques entreprises qui louent des conteneurs pour l’évacuation de terres et de déblais. C’est un exercice mathématique mais qui permet de mesurer la quantité de ces boues qui baignent depuis le 9 avril dans le lit de l’Escaut.

Un mètre cube de terres humides pèse entre 2 et 2,5 tonnes. Pour ce genre de déchets, les entreprises spécialisées proposent des conteneurs de 8 mètres cubes et tolèrent un chargement de 14 tonnes.

100.000 mètres cubes x 2 tonnes = 200.000 tonnes/un chargement de 14 tonnes par conteneurs =…

C’est donc comme si 14.285 camions avaient déversé les contenus de leurs conteneurs dans l’Escaut !


 

Episode 2 : le calendrier

Le 9 avril, donc. Cette digue se brise. Ces tonnes de boues de décantation se déversent dans l’Escaut. Les services de sécurité français interviennent pour colmater la brèche. Ils ne mesurent ni n’envisagent les conséquences de cette fuite.

Le 15 avril, l’Office français de la Biodiversité publie un communiqué pour signaler l’observation d’une mortalité anormale de la faune aquatique dans l’Escaut et certains de ces affluents, suite à la fuite de boues depuis l’entreprise sucrière Téréos.

Le 16 avril, à 17h34, la délégation flamande de la Commission Iiternationale de l’Escaut a repéré ce communiqué et interroge ses homologues français et de la Région wallonne.

Le 16 avril, à 18h30, la délégation de la Région de Bruxelles-Capitale au sein de cette Commission interroge à son tour.

Le 19 avril, seulement, le secrétaire de la Commission internationale de l’Escaut qui ne fait pas partie du système d’alerte reçoit l’information et contacte la délégation française.

Le 20 avril, la préfecture des Hauts de France et la délégation française au sein de la Commission internationale de l’Escaut avouent n’avoir pas été informés et découvrir l’ampleur des dégâts. L’Office français de la biodiversité ne lui aurait pas transmis l’information.

Les boues déversées ont poursuivi leur chemin, le désastre est constaté par des promeneurs et des pêcheurs au niveau de l’écluse de Kain.


Interlude : l’eutrophie, c’est quoi ?

Ces boues de décantations, c’est de la pulpe de betteraves en décomposition. Un processus qui se poursuit lorsqu’elles sont immergées dans les fleuves. Un processus qui nécessite de l’oxygène.

Cet oxygène est présent dans l’eau de l’Escaut. Mais s’il est utilisé par ces boues et leur décomposition, les poissons et les végétaux aquatiques en sont privés.

Le fleuve se trouve en situation d’eutrophie. Des mesures effectuées en certains endroits ont révélé une absence totale d’oxygène.

La flore et la faune ne peuvent survivre dans ces conditions. La vie aquatique est anéantie sur des dizaines de kilomètres dans l’Escaut.


 

Episode 3 : la gestion de crise

L’ampleur de la catastrophe est amplifiée par l’absence actuelle de précipitations. Le flot de boues progresse lentement dans le lit du fleuve. Aujourd’hui il se situe au niveau d’Audenaerde.

Vendredi soir, il est attendu à l’entrée de Gand. Au sein de la cité médiévale, l’Escaut se diversifie et alimente des canaux. Les écluses ont été fermées pour éviter que les boues ne traversent la ville.

En attendant, on travaille en amont. Des hordes d’agents des services environnementaux wallons et flamands, accompagnés de bénévoles, œuvrent à extraire des eaux les poissons qui ont survécu afin de les transférer dans des eaux saines, étangs et lacs à proximité.

Le dragage de ces boues est envisagé mais il faut pour cela des grues particulières qui ne semblent pas mobilisables actuellement.


Interlude : ironie du sort

Un exercice d’ampleur était prévu le 9 juillet prochain. Il s’agissait de feindre l’accident d’un bateau sur la Lys, affluent de l’Escaut. Un faux accident qui aurait engendré une catastrophe écologique sur la Lys et l’Escaut. Avec évidemment des produits non-nocifs.

Cet exercice devait permettre aux partenaires de la Commission i de l’Escaut de veiller au bon fonctionnement du réseau d’alerte.

On parle ici de l’Escaut, mais tous les cours d’eaux partagés par différents pays disposent d’un système d’alerte. Le SAAE, système d’alerte et d’alarme de l’Escaut, le SAAM, système d’alerte et d’alarme de la Meuse, etc.

La question sera posée du maintien ou pas de cet exercice.


 

Episode 4 : 10 ans de travail anéantis

Du côté de la Commission internationale de l’Escaut, des enseignements sont à tirer. Il s’agit d’une catastrophe écologique d’une ampleur jamais connue.

Depuis 10 ans, les 6 partenaires au sein de la Commission Internationale de l’Escaut ont œuvré afin de veiller à une amélioration de la qualité de l’eau et au retour d’une flore et d’une faune luxuriante. Un travail qui portait ses fruits. Un travail anéanti.

Sur sa partie belge ce sont déjà 70 kilomètres d’Escaut qui sont "morts". Impossible de dire, actuellement, le temps qu’il faudra avant que la nature se réinstalle de manière saine et pérenne dans le fleuve.

Epilogue : un dommage inchiffrable

Des enquêtes sont en cours afin de définir les responsabilités. Tant du côté français que du côté belge. La ministre wallonne de l’Environnement, Céline Tellier, entend poursuivre ceux qui pourront être ciblés comme responsables.

L’amende environnementale peut atteindre le million d’euros. Mais les montants réels sont incalculables. Des équipes, sur le terrain et pour plusieurs jours, tentent de sauver ce qui peut l’être. Du dragage, peut-être sera nécessaire. Du rempoissonnement, probablement, devra avoir lieu…

Aucune responsabilité individuelle, condamnée, ne pourra assumer le coût de cette catastrophe écologique. L'entreprise Téréos, dans le courrier qu'elle nous a adressé, veut toutefois être sincère et bienveillante. Elle "attend les résultats de l'enquête et ne dispose pas actuellement des éléments permettant un lien de causalité avéré entre l'incident survenu sur son site et la situation observée en Belgique (...) qui s'avère sensiblement différente de ce qui a été observé côté français". Elle affirme toutefois être prête, en tant qu'entreprise citoyenne, assumer se responsabilité, si elle venait à être établie.