Pénurie d'infirmiers: cette année charnière risque d'aggraver le problème

Pénurie d'infirmiers: cette année-charnière risque d'aggraver le problème
2 images
Pénurie d'infirmiers: cette année-charnière risque d'aggraver le problème - © Tous droits réservés

On parle beaucoup du blues des blouses blanches, de la cadence infernale à laquelle elles sont soumises. Ce qui accentue le problème, c’est la pénurie d’infirmiers. Et cette année risque de compliquer plus encore les choses, puisque c’est une année charnière. Les étudiants infirmiers qui ont commencé leurs études en 2016 sont entrés dans le nouveau système. Les études sont passées de 3 à 4 ans pour les bacheliers, de 3 à 3 ans et demi pour les brevetés. A la fin de cette année, il faudra compter plusieurs centaines d’infirmiers en moins sur le marché du travail. Explications.

Environ 700 étudiants en moins sur le marché du travail cette année

Parfum de fin d’année pour Ella Mae Hall. Cette étudiante de la Haute Ecole Léonard de Vinci termine ses stages d’infirmière spécialisée en oncologie, puis elle aura sans doute l’embarras du choix : "La session d’examens est derrière nous, j’ai encore quelques jours de stage, puis ce sera terminé si tout va bien ! Je ne m’inquiète pas pour la suite, pendant l’année au cours de nos stages, les services nous font sentir que l’on a besoin de nous, que si on veut postuler, on ne doit pas hésiter. La plupart des étudiantes de ma classe ont déjà un contrat qui les attend. Moi, je veux prendre un peu le temps, de réfléchir où je veux postuler".

C’est qu’en plus de la pénurie d’infirmiers que l’on connaît, il y a une spécificité cette année : avec l’allongement des études d’infirmiers de 3 à 4 ans pour les bacheliers, seuls les étudiants de l’ancien système – en trois ans – qui ont fait une spécialisation comme Ella Mae vont sortir. Ainsi que ceux qui ont bénéficié de mesures transitoires. Sophie Breedstraet, adjointe à la direction Parnasse ISEI à la Haute Ecole Léonard de Vinci explique : "C’est le cas dans notre école comme dans toutes les écoles du supérieur, les étudiants qui étaient encore dans l’ancien régime ont pu recommencer, on a proposé des mesures transitoires à ces étudiants. Chez nous dans l’Institut, il nous en reste environ 40 qui seront diplômés à la fin de cette année académique". Contre environ 200 les années précédentes. Les étudiants qui sont en dernière année continuent en quatrième l’année prochaine.

A l’échelle de la Communauté française, si l’on compte les brevetés et les bacheliers, cela représente quelques centaines d’étudiants de moins qui vont sortir. Delphine Haulotte, présidente de l’Association belge des praticiens de l’art infirmier tient les comptes : "On estime en général que du côté de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les années 'normales', il y a environ 2500 étudiants qui sortent par an. Mais beaucoup se spécialisent donc ceux qui sont réellement sur le marché du travail représentent 1000 étudiants. Cette année, il y en aura environ 2 à 300. Cela risque d’être très problématique dans toute la Belgique d’engager des infirmiers, puisque c’est du Nord au Sud, mais ce n’est pas faute d’avoir alerté le gouvernement !". Et pour les mêmes raisons, l’année prochaine, ce sont les infirmiers spécialisés qui vont sans doute manquer.

Une étude de plus, mais pour un salaire égal à la sortie

Cela dit, au-delà de cette année un peu particulière, la pénurie d’infirmiers perdure. Ces études attirent sans doute un peu moins. C’est ce que l’on observe dans les Hautes écoles, dans le supérieur donc, mais aussi selon Delphine Haulotte, dans la filière secondaire, pour les infirmiers brevetés. "Environ 10% de moins" dans chacune des filières. Difficile en fait d’avoir des chiffres précis. Paul Sonkes, président de l’association belge des praticiens de l’art infirmier ACN, évoque lui une baisse de 25% du côté du supérieur et une augmentation de 10% du côté de l’enseignement secondaire. Le constat reste le même : il y a moins d’étudiants qui s’engagent dans ces études.

A la Haute Ecole Léonard de Vinci, Sophie Breedstraet, adjointe à la direction Parnasse ISEI estime que l’allongement de ces études en décourage peut-être certains et peut expliquer cette diminution d’inscriptions (– 7 % l’année dernière sur le site de Bruxelles). Parce que "les familles doivent financer une nouvelle année d’études et que le profil de nos étudiants change, ils jobent pour payer leurs études". Cette réforme était nécessaire, c’est l’Union européenne qui demandait à la Belgique de mieux former ces infirmiers pour qu’ils soient "euro-mobiles" et que leurs diplômes soient reconnus dans d’autres pays. Mais cette année de plus n’a pas transformé ce cursus en Master, contrairement à ce qui va se faire dans l’enseignement. "Cela veut dire pas d’incitants sur le terrain professionnel à valoriser ces diplômés qui auront d’autres compétences, à améliorer leurs conditions de travail finalement, parce que la valorisation salariale, c’est aussi une amélioration des conditions de travail", déplore Sophie Breedstraet. Une année de plus, pour un salaire égal.

La réforme de l’IFIC: être payé en fonction des tâches

Une autre réforme s’annonce dans ce secteur, elle touche déjà les hôpitaux privés. Il s’agit d’un nouveau modèle salarial, l’IFIC, qui entraîne que les infirmiers ne seront plus payés au diplôme, mais à la tâche. "Ce qui veut dire que les personnes qui n’auraient pas un titre issu de l’enseignement supérieur pourraient se voir mieux payer que mes étudiants qui sortent de cet enseignement". De quoi en décourager certains. Des étudiants mais aussi ceux qui travaillent en ce moment. Selon Paul Sonkes, président de l’association belge des praticiens de l’art infirmier ACN, "selon un cadastre de la profession, il y a moins de personnel infirmier dans les strates d’âge 25-45 ans. Dans les 5 à 10 ans, les strates les plus chargées vont terminer leur carrière et ne vont pas être compensées par les strates plus jeunes".

Par ailleurs, à la Haute école Léonard de Vinci, on craint aussi que l’image de la profession qui circule en ce moment dans les médias, en raison de la colère – légitime – du personnel soignant, ne décourage encore des étudiants.