Noir Jaune Blues et après? "Evere, c'est une famille. Tout le monde se connaît!"

Noir Jaune Blues et après? "Evere, c'est une famille. Tout le monde se connaît!"
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Noir Jaune Blues et après? "Evere, c'est une famille. Tout le monde se connaît!" - © Tous droits réservés

JOUR 4

Vie de quartier(s)

Après quelques jours d'arpentage de cette commune méconnue, je commence à comprendre qu'il y a des vies de quartier. Picardy, Germinal, Destrier, Platon... à chacun son atmosphère. Dans le bas d'Evere, c'est la place de la Paix, avec ses anciens bistrots colombophiles, rachetés depuis par des Albanais , mais où les vieux Everois continuent à siroter leur bière en tapant la carte.

Germinal est une cité construite dans les année 50, à l’époque pour les familles des employés de la SABENA. Aujourd’hui, les barres sont occupés par des familles issues de l'immigration. Dans la petite maison de quartier, nichée au bas d'un immeuble, la commune organise une école des devoirs plusieurs fois par semaine.

Plus au centre, près de la maison communale, on se rapproche du chemin de fer et de l'autoroute urbaine du boulevard Leopold III. Gabrielle, une ancienne professeure de français de 80 ans, croisée chez le coiffeur, fulmine contre le manque de parkings. " Les horodateurs ont tout envahi, tout est payant et il n'y a même plus de place pour les riverains ! En plus, moi j'ai une patte folle!" Mais sous son casque et ses bigoudis, le regard est malicieux.

Le jeudi, c'est jour de fête pour les seniors du quartier Platon. Dans la maison de quartier, des mamans marocaines bénévoles préparent à manger pour un prix record : 5 euros pour un potage, une entrée, un plat , un dessert et le café. Les vieilles dames se laissent servir, peu leur importe que les dames-cuisinières portent le foulard. Samir, l'éducateur social, leur conte gentiment fleurette. Un voyage à Rome se profile. La commune veille à ce que les communautés se mélangent, et les âges aussi.

JOUR 3

le Prince et l'Exilé

Le soir tombe. Au bistrot du club de hockey White star, Flavio De Mello astique son bar. Ce portugais et toute sa famille tiennent ce lieu-culte d'Evere depuis 30 ans ! Le mardi, le prince Gabriel vient s’entraîner. Parfois, ses royaux parents l'accompagnent.

De l'autre coté du boulevard Leopold III, une activité d'un tout autre genre se produit chaque soir, derrière le Decathlon. Les bénévoles de la plateforme pour les réfugiés s'activent aux fourneaux. Ils s'apprêtent à recevoir pour la nuit les exilés qui n'ont pas trouvé de place en famille d'accueil pour la nuit. Les habitants d'Evere ne voient rien à redire à la présence de ce centre à leur porte. La plupart en ignore même l'existence.

JOUR 2

Devant l'entrée du Carrefour d'Evere, Nathalie fume une cigarette, nerveusement. Elle a 52 ans, travaille  actuellement au "Drive", et chez Carrefour depuis 30 ans. Elle croise tous les jours les patrons de l'entreprise, dont le siège belge se trouve dans la tour au dessus du super-marché, un des lieux incontournables de la commune.

Elle préfère ne pas être enregistrée, ni photographiée. Depuis l'annonce de la suppression prochaine de 1233 emplois, une ambiance étrange règne dans les rayons. De l'angoisse, de la résignation déjà, pas de colère.."On demande juste à vivre, dit Nathalie, bien sûr, il faut s'adapter aux nouvelles technologies, à la digitalisation, à l'importance du bio, à la concurrence ! Mais là, cette épée de Damoclès qui nous menace, c'est juste inhumain.. On est dans l'incertitude, c'est dur. Qu'attendent-ils ? Que quelqu'un se pende ? Se tire une balle ?"

Un client se hâte sous la pluie qui crachine. Paul est médecin, et enseigne le Taï Chi Chuan, dont il est passionné. Ce très juvénile septuagénaire habite depuis presque toujours à Evere. Quand il était enfant, sa famille était la seule francophone du coin. Les agriculteurs flamands élevaient du chicon, les lapins gambadaient et les vaches paissaient à l'ombre des fermes. En 50 ans, tout a changé.

Les immeubles ont poussé comme des champignons. La population a changé. Une centaine de nationalités différentes cohabitent à Evere. La présence d'un Islam plus traditionnel inquiète les patients de Paul. "Les politiques n'ont pas vu venir" regrette-t-il. Lui, dont les deux arrière-grands-pères ont été bourgmestres d'Evere (donnant d'ailleurs leurs noms à deux rues de la commune) se dit déçu de la dérive agressive de la politique en Belgique. "Je ne peux plus regarder les débats à la télévision, les hommes politiques ne s'écoutent plus.. Ils s'aboient à la figure !" Le sage médecin ,adepte de philosophe orientale ,nous salue en souriant. Et peu importe le crachin du jour.

Jour 1

Dans le potager communautaire de la maison de quartier de la cité sociale Destrier, Christian assume pleinement son titre de Mr Energie. Ce père de famille de 9 enfants, congolais d'origine et belge d'adoption, est au chômage. Alors, il consacre son temps libre à la maison de quartier. Il a mis au point un système de récupération de l'eau de pluie qui permet d'approvisionner les sanitaires de la maison et l'arrosage du jardin. Les voisins, sceptiques, ont fini par croire à son projet, surtout quand il a décroché un budget de la ministre de l'Environnement de la Région bruxelloise pour des panneaux photovoltaïques. Christian, l'avenir, il y croit ! "Deux mondes s'affrontent, l'un véhiculé par un système archaïque, l'autre en train d'accoucher, discrètement, et basé sur la solidarité. Celui-là finira par prendre le dessus, lentement."

A quelques rues de là, le mastodonte de l'immeuble du magasin Carrefour domine le boulevard Leopold II qui balafre Evere du sud au nord, de Meiser à Zaventem. Dans les toilettes du Lunch Garden, c'est Madame Chantal qui officie. 40 centimes pour un passage sur le trône, et un ballon pour les enfants sages.

36 ans qu'elle habite à Evere, dont 26 à travailler dans l'administration de Carrefour. A Madame Pipi, elle préfère le titre de "Dame de cour". " Ce travail d'appoint, c'est surtout pour voir du monde"  précise-t-elle, même si'l faut bien arrondir les fins de mois. 1200 euros de pension, et 780 euros de loyer, il ne reste pas lourd pour remplir le frigo. Mais Madame Chantal ne se plaint pas. Elle habite la cité sociale Germinal, rebaptisée Everecity. "Il y a beaucoup d'étrangers, mais ceux de mon bloc ne font pas de misères. Le soir, je m'assieds sur un banc avec une dame marocaine, on papote, et si des gamins nous ennuient, je leur montre ma canne !" Elle se souvient du bon vieux temps, aux toilettes de l'Ancienne Belgique. "Les gens étaient mieux éduqués !". Un client passe, lui demande des nouvelles.. "Evere, c'est une famille" explique Madame Chantal. "Tout le monde se connaît !"

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