Ni carnavals ni Gilles, la région du Centre pleure son folklore

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Images d’archives © Tous droits réservés

Crise sanitaire oblige, la région du Centre n’aura pas droit à ses carnavals cette année. L’an dernier déjà, la période carnavalesque avait dû s’interrompre subitement en raison de ce virus invisible. Or, dans l’ensemble de la région du Centre, le carnaval représente bien plus qu’une simple fête. C’est un évènement qui fait vivre de nombreuses personnes tout au long de l’année : des hommes et des femmes qui font vivre et perdurer ce mélange de fête et de tradition. Leur agenda est synchronisé sur les activités carnavalesques.

Cette année, ces personnes qui se comptent par milliers ne pourront pas vivre leur passion comme elles les souhaiteraient. De quoi saper un peu plus le moral de tous ces amoureux du folklore, qu’ils soient de la Louvière ou de Binche en passant par Morlanwelz, Estinnes, Anderlues et encore bien d’autres localités de l’une des régions les plus touchées par l’épidémie de Covid-19.

Lorsque l’on évoque le Gille, la grande majorité des Belges pense automatiquement à Binche. Et c’est bien normal, puisque c’est là qu’est né ce personnage si particulier au torse et au dos bourrés de paille. C’est donc à Binche que commence notre périple.

Ce jour-là, la cité médiévale est morose. Nous sommes mi-janvier et les premiers roulements de tambours de l’année auraient déjà dû retentir lors des répétitions de batterie. La ville aurait dû être en effervescence, au rythme des soumonces et de la préparation du carnaval. On en est loin.

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Image d’archive du carnaval de Binche © Tous droits réservés

La solidarité des Binchois

Ce jour-là, c’est au magasin de Fanny Kersten que nous nous rendons en premier. Fanny a repris la boutique familiale il y a quelques années, même si son père y donne toujours un coup de main. Fanny est une louageuse, c’est elle qui confectionne les costumes de Gille ainsi que les célèbres chapeaux à plumes d’autruche.

Habituellement, en cette période de l’année, le magasin est en ébullition car tous les Gilles de la région viennent y prendre leurs mesures. Mais le coronavirus est passé par là et Fanny et les 3 autres louageurs de costumes Gille en Belgique sont au chômage technique depuis près d’un an. "Ce sont des années noires. L’an dernier, on a reçu un coup. Nous étions tous en train de travailler en pleine période carnavalesque du mois de mars, le carnaval de Binche avait eu lieu et on a reçu un coup de téléphone pour nous dire que les carnavals étaient annulés. Cette année, on a espéré mais on s’est vite fait une raison. On n’a jamais imaginé l’ampleur de la crise. Financièrement, c’est catastrophique. Nous sommes à l’arrêt mais nous avons des charges à payer.


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Une situation très difficile pour Fanny Kersten, tout comme pour les autres louageurs (trois à Binche et un à La Louvière). Seul point positif pour Fanny : la solidarité des Binchois envers leurs louageurs. "On reçoit énormément de soutien, ça fait plaisir de voir que le Gille est attaché à son louageur. Des gens viennent nous dire bonjour, on reçoit énormément de messages d’encouragement et certains Gilles veulent même louer leur costume alors qu’il n’y aura pas de carnaval. Nous avons aussi décidé de créer des poupées vêtues du costume de Gille pour dire de s’occuper et d’essayer de gagner un peu d’argent ; et beaucoup de gens veulent nous les acheter par solidarité".

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Fanny Kersten et les chapeaux de Gilles qui ne sortiront pas cette année © Tous droits réservés

Une économie au ralenti

Un carnaval vous manque et c’est toute une ville qui tourne au ralenti. Les louageurs ne sont pas les seuls à souffrir de l’annulation du carnaval cette année. Dans le centre-ville, les cafés fermés se succèdent.

Si le carnaval dure trois jours, il se prépare toute l’année et fait vivre ces nombreux établissements Horeca. Sans compter que Binche est une ville qui attire les touristes ; inutile de préciser qu’ils se font rares en cette période.

"Quand on se promène en ville, on remarque qu’il y a beaucoup plus de cafés à Binche que dans des villes de même taille. Pourquoi ? Parce qu’il y a le carnaval. C’est une perte énorme pour nos cafetiers qui réalisent la plus grande partie de leur chiffre d’affaires annuel sur cette période carnavalesque", explique le bourgmestre de Binche, Laurent Devin. "Il y a les trois jours gras que tout le monde connait mais avant il y a les six semaines de préparation avec les répétitions de batteries, les soumonces en batterie, les soumonces en musique, les réunions de toutes les sociétés, les réunions de tous les comités. Tout cela n’a pas lieu cette année et cela crée effectivement des pertes économiques très importantes", rappelle le maïeur.


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Une économie touchée de plein fouet mais aussi le moral de presque tous les habitants de Binche et de la région : "Le ciel est gris, notre Horeca est fermé. Binche, c’est habituellement une ville festive, une ville de tradition. C’est la tradition qui porte la ville tout au long de l’année. Nous avons des réunions de comités dans nos cafés et de nombreuses activités tout au long de l’année et tout cela crée une convivialité qui fait chaud au cœur. Aujourd’hui, ce cœur est parfois solitaire parce que le Binchois ne peut plus rencontrer ses amis de société avec qui il élabore des projets, réfléchit à son costume du dimanche, avec qui il peut parler de ces préparatifs de carnaval. Aujourd’hui ce sont nos souvenirs qui nous animent mais aussi l’espoir qui nous porte parce qu’on veut retrouver au plus vite cette joie de vivre, ce plaisir d’être ensemble, ce plaisir de danser sur les airs du carnaval".

Cette semaine justement, de nouvelles aides ont été promises par la Région wallonne à l’attention du secteur Horeca et aussi pour les louageurs. Reste à voir si cela sera suffisant pour faire perdurer leurs activités.

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Le bourgmestre de Binche Laurent Devin © Tous droits réservés

Le cœur gros

La dernière fois que le carnaval de Binche n’a pas eu lieu, c’était à cause de la Seconde Guerre mondiale. La guerre et le coronavirus ont donc réussi à mettre au pas l’euphorie binchoise. Le cœur lourd, c’est en substance le ressenti des Binchois et c’est d’ailleurs ce sentiment que Frédéric Ansion a souhaité coucher sur papier.

Frédéric Ansion est historien, Gille et président de la Société Royale des Récalcitrants. Son dessin a remporté le concours de l’affiche officielle du carnaval alors qu’il n’aura pas lieu. "C’est une déclaration d’amour au carnaval de Binche, c’est un cœur gros, le "Plus Oultre" (devise de Charles Quint, adoptée par la Ville de Binche) est éteint cette année. L’inscription "carnaval de Binche" est en blanc, c’est l’espoir, le renouveau pour l’année prochaine".

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Frédéric Ansion et son affiche © Tous droits réservés

Un de ceux qui espèrent en être l’année prochaine, c’est Maurice Davoine, Gille depuis 67 ans. Des carnavals, il n’en a pas raté un seul. "Il y a du vague à l’âme. Faire le Gille c’est un plaisir mais c’est aussi difficile, donc à mon âge on fait année par année car la récupération est difficile. Cette année, il y a du vague à l’âme. Dimanche dernier, ç’aurait dû être la répétition de batterie. Première fois que je rate une répétition. Ce sont les premiers coups de baguette de l’année, on a les poils qui se dressent. Cette année rien de tout ça. Il y a plus grave que ça mais ça fait mal au cœur. Mais j’espère bien pouvoir le faire encore l’année prochaine, si la santé le permet, car ne rien entendre cette année, c’est trop difficile".

Une région en manque de repères

Ne pas entendre un seul air de Gille : impensable en temps normal dans la région du Centre. Car si Binche a vu naître le Gille, il a aussi conquis l’ensemble des communes alentour. La Louvière, Morlanwelz, Chapelle-Lez-Herlaimont, Manage et bien d’autres villes et villages dont les carnavals réunissent des milliers de Gilles durant toute la fin de l’hiver et le début du printemps. Des carnavals souvent méconnus du reste des Belges. Et pourtant, la plupart des habitants de ces localités ne vivent que pour leur carnaval, peu importe sa taille.

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© C.H.

C’est le cas notamment dans le village d’Haulchin, sur la commune d’Estinnes, où nous nous rendons. Un village qui vit pour son carnaval : environ 1200 habitants, près de 200 Gilles et 3 sociétés.

"Les habitants d’Haulchin sont des acharnés du carnaval, ça va être un gros manque cette année. Si quelqu’un joue un air au moment où le carnaval aurait dû se tenir, alors je pense qu’il y en a qui vont pleurer dans leur maison", lancer Cédric Lecoq, président de la Société Royale des Gilles du Centre.


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Chaque année, les 3 sociétés organisent des soupers et de nombreuses autres activités afin de récolter des fonds. En cette période particulière, les sociétés organisent désormais un souper à emporter afin de respecter les mesures sanitaires. Les habitants du village répondent présent. Une façon d’être solidaire avec les sociétés.

Pour Christophe Sautriaux, président de la Société des Indépendants : "Les gens d’Haulchin sont des personnes qui font attention à leur folklore, ils essaient d’aider les sociétés en se montrant solidaires, en participant notamment aux soupers des trois sociétés car un carnaval, cela a aussi un coût. En majorité, les Haulchinois vivent pour leur carnaval, un peu comme à Binche. Chaque année, on attend ce moment pour fêter et se retrouver, boire un verre et se retrouver entre amis". Un esprit qui définit tous les carnavals de la région du Centre.

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Le rondeau du soir à Haulchin avec les 3 Sociétés de Gilles © C.H.

Deux ans sans Laetare

Impossible d’évoquer ces carnavals sans évoquer le Laetare de La Louvière. Laetare signifie "réjouis-toi" en latin. L’année 2021 ne permettra pas aux Louviérois de se réjouir lors de leur Laetare. Pire, ils en seront privés pour la deuxième année de suite.

Michel Host est un amoureux de ce folklore, défenseur du patrimoine louviérois et membre des Compagnons de la louve. "Que ce soit ici ou ailleurs, c’est un drame économique, social et collectif, se désole-t-il. C’est habituellement le rassemblement démocratique et festif des gens, ici on ne gravit pas les marches du capitole, on va à l’acropole du plaisir. En cette période de repli sur soi, il est important que les gens aient une communion festive. L’absence de carnaval c’est comme une mutilation sans anesthésie car les louviérois sont très attachés à leur carnaval."

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Le brulâge des bosses à La Louvière, une tradition dans plusieurs carnavals mais pas à Binche © Tous droits réservés

La région du Centre est frappée depuis longtemps par les difficultés économiques. Raison pour laquelle les carnavals y revêtent une telle importance. C’est un moyen d’oublier les difficultés du quotidien, un exutoire comme le confirme Michel Host. "Nous ne sommes pas dans une région riche économiquement, d’autres régions plus riches ont des carnavals qui parfois se moquent de certaines minorités tandis qu’ici il y a un respect qui s’installe. Lorsqu’on se retrouve au carnaval, les clivages sociaux disparaissent, il y a un dénominateur commun de complicité".

Michel Host qui, au moment de se quitter, nous fait part de ses craintes pour les prochains carnavals : "il faudrait d’abord pouvoir dire quand il y aura un prochain carnaval. On espère en 2022 mais il y aura un travail de remémoration car il y a de jeunes Gilles qui arrivent et il faut leur rappeler l’enjeu, l’importance du folklore, du patrimoine et de la culture locale".

Les tambours ne rouleront pas

Parmi ceux qui font vivre les carnavals, il y a les musiciens. Tamboureurs, batteurs de caisses, et tous les autres musiciens d’instruments à vent.

Habituellement, le début de l’année marque les retrouvailles entre les membres de ces groupes qui passent habituellement tous les week-ends ensemble jusqu’au printemps. Nous en avons réuni quatre afin qu’ils nous fassent part du manque qu’ils ressentent.

Parmi eux, il y a Fréderic Laurent, batteur de caisse depuis 30 ans. En temps normal c’est lui qui rythme les danses en annonçant les airs de Gilles : "Moi, c’est le cœur, le carnaval je l’ai là-dedans (en montrant son cœur). L’année passée, c’était dur mais cette année le sera encore plus parce que les week-ends vont se succéder les uns après les autres en sachant qu’on aurait dû y être pour jouer et surtout se retrouver. La famille des tambours manque, la famille des Gilles manque. C’est un folklore unique au monde et dans la région du Centre, c’est sacré. Je pense aussi à ceux pour qui c’est une période où ils peuvent gagner un peu d’argent. Quoi qu’il en soit, on sera prêt pour 2022 mais on ne pourra pas rattraper les deux années manquées".

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Les tamboureurs en action © Tous droits réservés

Même sentiment pour le tamboureur Noam Smidts, pour qui une année sans carnaval ne devrait pas exister : "Habituellement, on joue tous les week-ends ou pratiquement, sur les chemins à travers les villages, pour les sociétés, que ce soit des sociétés de Gilles, de Paysans ou de Pierrots. Des moments qui nous permettent de rencontrer des personnes formidables avec qui on crée des liens d’amitié. C’est un gros morceau de vie chez moi : de décembre à avril je ne suis pas à la maison les week-ends. C’est la première fois que je passe un hiver à la maison".

Que vive 2022

L’hiver justement : en temps normal c’est le Gilles qui se charge de le chasser. Le claquement des sabots sur les pavés, les tintements des sonnettes et des grelots et les airs de musique annoncent habituellement des jours meilleurs.

Mais l’hiver sous coronavirus est décidément bien difficile à chasser. Aujourd’hui, tous les acteurs du carnaval que nous avons rencontrés sont unanimes : la santé doit être la priorité afin que résonnent à nouveau, et au plus vite, ces airs qui font vibrer toute une région et ses habitants. Toutes et tous sont donc tournés vers 2022 avec l’espoir d’à nouveau partager, fêter, aimer et danser.

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