Procès Mawda : "Nous étions couverts de sang, ils savaient qu'il y avait eu un tir ", les parents de Mawda présentent au tribunal leur version des faits

Procès Mawda : "Nous étions couverts de sang, ils savaient qu'il y avait eu un tir ", les parents de Mawda présente au tribunal leur version des faits,
Procès Mawda : "Nous étions couverts de sang, ils savaient qu'il y avait eu un tir ", les parents de Mawda présente au tribunal leur version des faits, - © IGOR PREYS - BELGA

La seconde journée du procès Mawda a commencé par une intervention du père de l’enfant décédé dans l’intervention. Après avoir réglé des problèmes de traduction, celui-ci a présenté sa version de la nuit des faits : " Il y avait de nombreuses autres personnes dont une autre famille avec deux enfants. Mawda était dans les bras de sa maman et notre autre enfant était avec moi. Je veux insister, ça ne fait pas de différence où se trouvait Mawda si elle était à l’avant ou à l’arrière, mais Mawda se trouvait toujours à l’arrière avec sa maman. C’est l’autre famille qui a montré son enfant, pas nous. Ni mon fils, ni Mawda.

Après être descendu de la camionnette, le père de l’enfant a pris conscience de ce qui se passait : " Lorsque j’ai pris Mawda dans mes bras, elle avait perdu beaucoup de sang, c’était une fontaine, j’étais choqué. J’ai crié et j’ai appelé à l’aide, je demandais une ambulance. C’est le même mot dans ma langue. Je voulais faire comprendre que nous avions besoin d’aide. Mais les agents de police n’étaient pas très polis. Ils ont pris Mawda de mes bras et m’ont frappé ".

L’ambulance est arrivée très tard ajoute-t-il et lorsqu’il a voulu accompagner avec sa femme sa fille, ils n’ont pas été autorisés à monter dans l’ambulance. Le père de l’enfant invite alors le tribunal à regarder un dessin qui décrit comment ils étaient installés dans la camionnette avant d’ajouter ces mots terribles : " Je voudrais également dire que monsieur le policier, je l’ai vu quand il a pris son arme, sans aucune hésitation. Il a consciemment tiré vers nous, sans perdre de temps et sans hésitation ".

A la suite du père de l’enfant, sa mère a souhaité prendre la parole mais submergée par l’émotion, elle n’a pas pu continuer, l’audience a alors été suspendue quelques minutes. Puis la mère de Mawda s’est exprimée à son tour : " J’ai essayé de sauter dans l’ambulance pour être près de ma fille mais une policière m’a tiré par les cheveux et m’a trainée hors de l’ambulance. Comment peut-on être aussi inhumain pour faire une telle chose ? On ne traite pas les gens comme ça ".

La mère de l’enfant adresse alors un message à destination du policier qui a usé de son arme : " Il dit qu’il a aussi des sentiments en tant que père. En tant que mère, j’ai aussi des sentiments. Ce soir-là, elle disait qu’elle avait faim. J’avais préparé ce lait, ça fait deux ans que je le conserve. Cela fait deux ans, six mois, 8 jours et 8 heures que j’ai ce lait avec moi. Le chiffon que vous voyez, elle le prenait partout avec elle. Je peux toujours la sentir via ce tissu", elle montre le tissu et se tourne vers le banc des accusés : " Ce sont les derniers cheveux que j’ai d’elle, plein de sang. Vous étiez un père, même s’il n’y avait pas d’enfant dans la camionnette, pourquoi avez-vous fait cela"?

La première journée du procès a permis d’exposer les deux versions des faits

Une première journée de procès où les deux versions des faits ont été exposées au tribunal. D’un côté pour la défense du policier, une présentation des faits qui a conduit celui-ci à brandir son arme sans savoir qu’un enfant était à bord et pour tenter d’arrêter la course d’une camionnette devenue dangereuse pour les autres usagers. De l’autre, une version qui a mis en évidence un contexte systémique d’une police instrumentalisée par le pouvoir politique dans laquelle ce policier a pris des libertés avec les règles qui lui ont pourtant été enseignées dans l'académie de police, au risque de blesser ou tuer des innocents. Rappelons que la poursuite a été engagée par plusieurs unités de police et que seul un policier est visé par la citation pour son comportement au cours de l’intervention. Aucun reproche n’est donc fait à l’intervention policière en tant que telle.

Les faits

Le 17 mai 2018, sur l’autoroute E42, une patrouille de la police des autoroutes prend en chasse une camionnette suspectée de transporter des migrants qui voulaient rejoindre l’Angleterre. Malgré les injonctions de la police, le chauffeur refuse de s’arrêter.

Un policier ouvre le feu et le véhicule s’immobilise à hauteur de Mons. À l’intérieur, Mawda Shawri, une petite fille âgée de deux ans a été touchée par une balle. Elle est morte sur le coup.

Le procès de trois personnes

Le policier, qui est défendu par Me Laurent Kennes, est poursuivi pour homicide involontaire. Les parties civiles, qui avaient demandé une requalification en meurtre, n’avaient pas convaincu la Chambre du Conseil de renvoyer ce dossier devant les Assises.

Deux personnes sont détenues dans cette affaire. Le chauffeur de la camionnette est défendu par Me Dimitri de Béco (Barreau de Bruxelles) et Me Thomas Gillis (Barreau de Gand). Le convoyeur, considéré comme le passeur, est défendu par Me Frank Discepoli du barreau de Mons.

Le SPF Intérieur sera aussi représenté lors du procès où sera notamment posée la question de la formation des policiers dans le cadre des opérations Medusa lancée par le gouvernement fédéral de Charles Michel.

La petite victime devait se trouver à l’avant du véhicule selon le légiste

Le docteur Grégory Schmit a été le premier à être auditionné, ce médecin légiste bruxellois a procédé à l’autopsie de la petite Kurde âgée de deux ans, tuée d’un coup de feu lors de la course-poursuite entre la police et un véhicule transportant des migrants qui s’est déroulée sur l’autoroute E42, la nuit du 16 au 17 mai 2018. Selon son dernier rapport, l’enfant se trouvait à l’avant de la camionnette, ce qui est contesté par les parents. "D’un point de vue médico-légal, nous avons des lésions à la face avant du visage qui s’expliquent par l’explosion des fragments des vitres latérales gauche et droite. Ceci indique que l’enfant se trouvait à l’avant", a déclaré le médecin légiste. Le médecin ajoute que la présence d’élément organique sur l’intérieur de la portière avant droite et sur le tableau de bord conforte sa thèse. "Il s’agit de fragments tissulaires. Si on les retrouve à cet endroit, cela plaide pour un tir qui passe dans l’habitacle avant et pas à l’arrière".

Les deux ressortissants irakiens n’ont plus de souvenirs précis

Interrogés par la présidente, les deux Irakiens, détenus, affirment qu’ils ne se trouvaient pas à l’avant de la camionnette. La présidente Marie Sheila Bastiaans a commencé par interroger le plus jeune des Irakiens considéré comme le chauffeur de la camionnette, lequel maintient ses déclarations faites durant l’enquête.

La présidente lui a signalé que son ADN avait été retrouvé sur des mégots de cigarette abandonnés sur le plancher de la camionnette qui a été confrontée à des véhicules de police sur l’autoroute E42, la nuit du 16 au 17 mai 2018. Ces mégots se trouvaient à l’avant alors qu’il a déclaré qu’il se trouvait à l’arrière du véhicule. "J’ai fumé ces cigarettes mais je ne sais pas si elles ont été déplacées ou pas".

Un foulard portant son empreinte génétique a également été retrouvé à l’avant de ce véhicule. "Je ne me souviens plus, il se peut que je portais un foulard. Je sais qu’il faisait chaud et j’ai enlevé mon pull. Cela remonte à deux ans. Je ne sais plus", a dit le prévenu.

Les trafiquants depuis l’Allemagne ont demandé d’acheter une camionnette pour se rendre à Calais

Sur le compte Facebook de l’autre ressortissant irakien âgé de 27 ans, il y avait une vidéo montrant le trajet de la camionnette quand elle a été achetée dans la région liégeoise. Il ne conteste pas les faits et il ajoute que les trafiquants lui ont demandé, depuis l’Allemagne, d’acheter une camionnette et de se rendre vers la jungle de Calais. Il conteste avoir été le convoyeur de cette camionnette lors de la course-poursuite avec la police. Lui aussi déclare qu’il se trouvait à l’arrière de la camionnette. Il dit qu’il a demandé au chauffeur de s’arrêter mais ce dernier ne l’a pas écouté.

Dans une audition, il a déclaré qu’il portait Mawda dans ses bras au moment où elle a été touchée par la balle. "Tout le monde criait, il faisait sombre. Je ne sais plus", dit-il. Le procureur lui a demandé s’il maintenait ce qu’il a déclaré, à savoir avoir entendu cinq à six coups de feu. Le prévenu a répondu par l’affirmative.

Le policier à l’origine du tir affirme avoir ignoré la présence d’un enfant

Le policier à l’origine du tir mortel a pris la parole en première partie d’audience à Mons. Il a exprimé son souhait de faire une déclaration : " Je suis un policier, mais je suis aussi un homme et un papa avec des sentiments. La mort de Mawda m’a effondré. Je garderai toujours cette image ". Le policier a poursuivi en regrettant son geste : " Je n’avais pas connaissance de la présence d’enfants dans la camionnette. Si je l’avais su, je n’aurais jamais sorti mon arme de mon étui ". Et le policier d’ajouter aux questions de la présidente : " Lors de ma formation à l’académie de police en 2008, il nous était déconseillé de tirer dans les pneus d’un véhicule en mouvement, mais je me suis dit que j’allais essayer, je n’avais pas d’autre choix ". Seul le chauffeur de la voiture de police disposait d’une liaison radio, sa radio personnelle, le tireur l’avait oubliée, il ne savait pas qu’il y avait des migrants à bord et il ajoute : " j’ai tiré une fois par accident ".

L’avocate générale lui demande s’il a pensé à la possibilité que le pneu éclate suite au tir : "A ce moment-là, la camionnette essaye plusieurs fois de me foncer dessus. Je n’ai pas de solution. La camionnette avait une conduite très dangereuse. C’était ma seule solution. Moi mon but était de dégonfler ce pneu pour arrêter la camionnette car elle avait une conduite dangereuse".

Quand avez-vous appris que vous aviez mortellement touché un enfant lui demande la présidente ? : " Le lendemain matin, à 7h00. Je suis tombé des nues. Au début, on m’avait dit : " tu n’es pas en cause, c’est un traumatisme crânien ".

Un tir accidentel difficile, mais un tir de crispation ou réflexe reste possible pour l’expert balistique

Pour André Chabotier, expert en balistique au sein de l’école royale militaire, qui examiné l’arme du policier poursuivi a constaté qu’aucun réglage particulier n’avait été effectué sur cette arme. "Un coup de feu accidentel paraît difficile avec ce genre d’arme car il faut faire déplacer la détente sur une distance de 8,4 mm et une force de 28 Newtons". Cependant, compte tenu de tous les éléments examinés dans son rapport, il estime que le tir a pu être effectué par crispation ou par réflexe car le policier avait le bras tendu hors du véhicule. Il a pu tenir son arme plus fermement que d’habitude. André Chabotier a aussi estimé que la présence la plus vraisemblable de Mawda dans la camionnette était à l’avant.

Le policier tireur, selon l’avocate des parents, aurait été contredit par son équipier concernant la manipulation de son arme

Selon l’avocate Selma Benkhelifa, le policier est contredit par son coéquipier dans la manipulation de son arme. "Il dit qu’il aurait chambré l’arme dans un second temps alors que son coéquipier dit qu’il a pris la décision de chambrer son arme presque immédiatement". Quelques secondes après le tir, la camionnette s’est immobilisée sur un parking. Les policiers ont ouvert la porte latérale et le papa de Mawda a montré son enfant couvert de sang. "La maman a raconté que les policiers étaient armés et les menaçaient de faire un pas de plus en avant, comme si nous étions des terroristes, dira-t-elle", dit encore Me Benkhelifa.

Un policier a ordonné de ralentir en raison de la présence d’enfants

Ce soir-là, pour l’avocate des parents, Selma Benkhelifa, la petite fille Mawda est montée dans une camionnette avec ses parents et une vingtaine d’autres migrants. Il y avait des passeurs qui leur avaient promis de les emmener sur la terre promise, l’Angleterre. "Lors de la course-poursuite, ils étaient tous debout dans la camionnette, ils criaient, ils avaient peur. Quelqu’un a cassé la vitre arrière et a jeté un sac de couchage vers les policiers afin de ralentir leur progression. Par cette fenêtre, des migrants ont montré des migrants. Un policier a ordonné à ses collègues de ralentir en raison de la présence d’enfants", raconte l’avocate. La course-poursuite a duré trente minutes. Peu avant Mons, une autre voiture de police, de Mons, a pris en chasse le véhicule. Le policier, prévenu d’homicide involontaire, se trouvait sur le siège passager. "Il a chargé son arme, l’a sortie et il a tiré. Cela s’est passé extrêmement vite, entre 2h01 et 2h02 et 37 secondes. Contrairement aux policiers de Namur, il n’était pas stressé par une longue course-poursuite. Il savait qu’il y avait des migrants, dont des enfants. Depuis les opérations Médusa, ce policier est régulièrement confronté à la poursuite de migrants. Le même jour, des migrants lui avaient d’ailleurs échappé", dit encore Me Benkhelifa.

Des soutiens de tous les horizons

La famille de la petite fille kurde est soutenue par de nombreux collectifs qui militent contre les violences policières et le racisme. De nombreuses personnalités ont manifesté leur soutien, en Belgique comme à l’étranger, comme le réalisateur britannique Ken Loach et le bassiste du groupe Pink Floyd, Roger Waters.

En raison de l’épidémie du Covid-19, un nombre limité de personnes a accès à la salle d’audience.
 

Extrait de notre journal télévisé

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