Les tours WTC à Bruxelles sont tombées : retour sur le fiasco du projet Manhattan et de ses 54 gratte-ciel

Bétonnées, les cages d’ascenseurs s’élèvent vers le ciel. C’est tout ce qu’il reste des tours WTC I et II, dans le quartier nord. A la place, doit voir le jour en 2023 un gratte-ciel de 110.000 mètres carrés comprenant des bureaux, un hôtel, des commerces, de l’horeca, du logement. Un projet mixte porté par le promoteur Befimmo et baptisé Zin, quasiment neutre d’un point de vue environnemental, exemplaire au niveau de sa conception. Coût : 375 millions d’euros.

Le projet est à l’image des ambitions de Bruxelles en matière climatiques. Mais il doit surtout effacer l’échec du méga projet Manhattan, imaginé dans les années 60 par deux hommes : Paul Vanden Boeynants et Charly De Pauw.

Le premier est échevin des Travaux et de l’Urbanisme à la Ville de Bruxelles, le deuxième est un promoteur immobilier, inspiré par l’urbanisme et les tours interminables de la plus grande place financière du monde, New-York. Charly De Pauw a fait fortune dans les parkings (son surnom sera "King Parking") et la construction. Lorsque Bruxelles change de visage avec l’Exposition universelle de 1958, il entend poursuivre la transformation de la ville.

Un WTC à 28 tours

Sa cible : le quartier Nord, à cheval sur Bruxelles, Saint-Josse et Schaerbeek. Non loin, y a déjà poussé la tour Martini, venue fracasser l’ancienne gare du Nord avec l'accord d'une autre figure politique, le bourgmestre de Saint-Josse, Guy Cudell. Le quartier Nord est un quartier populaire, aux bâtisses dégradées… S’y côtoient bistroquets, espaces de prostitution mais aussi des habitants (environ 10.000) qui vont être expropriés (chassés) pour laisser place aux délires architecturaux des autorités locales, Charly De Pauw et de CDP, sa Compagnie de Promotion.

L'idée : bâtir 54 tours, 750.000 mètres carrés au total, sur 53 hectares ! C’est le projet Manhattan, comme le célèbre arrondissement new-yorkais. Au cœur, un World Trade Center composé de huit tours de 28 étages et 100 mètres chacune, futur centre d’affaires international. Il se situera au croisement des actuels boulevard Simon Bolivar et du roi Albert II, ancien boulevard Emile Jacqmain prolongé.

Originalité du projet destiné aux financiers du monde entier : les tours sont reliées par des passerelles piétonnes surplombant les voiries à 13 mètres de haut. Les premiers plans imaginent aussi une connexion autoroutière directe, depuis Liège et Gand (E40) mais aussi Anvers (E19). De la pure folie pour les détracteurs !

Charly De Pauw s’associe au Groupe Structures. Tout sourit au promoteur à la moustache blanche, le collectionneur de belles voitures et de peintures de Brueghel. En 1969, un arrêté royal approuve son plan d’aménagement. En juin 1971, les officiels dont le ministre national des Travaux publics Jos De Saeger, l’homme des viaducs Hermann-Debroux, Reyers et du réseau autoroutier belge, participe à la pose de la première pierre. C’est un grand moment ! Inauguration du complexe prévue dans sept ans.

En 1973, la première tour, WTC I, aux vitres dorées, est ouverte. La deuxième, la WTC II, est finalisée en 1974. Les socles ont été prévus dans le cadre des futures connexions suspendues. Mais la réalisation de la troisième tour est fortement ralentie en raison de la crise pétrolière et des difficultés financières rencontrées par Charly De Pauw. La suite n’est que succession d’échecs, d’abandons et de retards administratifs. Schaerbeek et son bourgmestre populiste Roger Nols ne jouent pas le jeu selon CDP. La WTC III ne pointe son nez qu’en 1983 !

La même année, Charly De Pauw accueille une équipe de l’émission "A suivre" de la RTBF. Au menu, visite des tours, de la galerie commerçante, des bureaux du patron et présentation de ses ambitions à la lumière de la nouvelle donne économique.

Non, non, je n’ai pas abandonné, pas du tout !

"Non, non, pas du tout", coupe-t-il quand on lui demande s’il a renoncé, comme le suggère la rumeur, au projet Manhattan. "Vous savez, les 'on dit', faut être prudent ! Au contraire, nous allons faire un musée de l’Automobile au Nord, à la place Rogier, qui ouvrira à la fin de cette année (NDLR : l’Autoworld parti ensuite au Cinquantenaire). Evidemment, il faut toujours trouver de nouvelles promotions de manière qu’une ville reste vivante. Et nous sommes tout de même une ville moyenne. On ne peut pas concurrencer des villes comme Paris, Londres, New-York, Rio de Janeiro, le Mexique…"

Bruxelles, où le mètre carré de bureau est moins cher, présente "une bonne dimension". Le projet Manhattan est audacieux, reconnaît l’homme d’affaires qui se présente en pourvoyeur massif d’emplois. "Mais il était prévu dans les années 60. Et dans les années 60, tout le monde a cru que l’Occident allait vers un infini de progression. Et ça s’est arrêté en 1974 et on ne s’y est pas attendu. On a vu grand, c’est vrai."

Trop grand même ! Le progrès a ses limites. Les terrains rasés, au grand dam des riverains, deviennent des friches, au grand regret de Charly De Pauw décédé en 1984. "Je ne suis pas responsable des expropriations, je ne suis venu qu’à la demande de la ville", dit-il dans "A suivre".

Un quartier qui revit

Dans les années 90 et 2000, les autorités publiques, un peu plus soucieuses de la qualité de vie des habitants face aux appétits des magnats de l’immobilier, tentent de rattraper les erreurs du passé, avec le concours des héritiers De Pauw, Alain et Patrick.

Déjà défiguré, le quartier Nord, baptisé Espace Nord, doit poursuivre sa mue. Mais on oublie les huit tours reliées par des passerelles. Les plans de 1969 seront respectés moyennent adaptations. La voie centrale est embellie avec une promenade arborée et ponctuées d’œuvres d’art modernes. Naîtront tout le long des immeubles de bureaux comme les tours jumelles Belgacom en 1996, les tours jumelles North Galaxy en 2004, la tour Zénith en 2009, l’immeuble Engie boulevard Bolivar…

Les transformations se poursuivent actuellement avec les tours Moebius I et II bientôt entièrement occupées et la tour Zin en cours d’érection et déjà saluée. L’an dernier, celle-ci a reçu le prix Be. exemplary de la Région bruxelloise, soulignant la volonté des concepteurs "de promouvoir une architecture et un urbanisme de qualité".

Le WTC IV, qui n’a jamais vu le jour après 50 ans, pourrait finalement atterrir. Mais pas pour y accueillir du bureau. Befimmo, qui a racheté toutes les tours WTC, envisage un projet plus proche de Zin que des rêves dépassés de Charly De Pauw.

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