Les "marchands du temple" sont entrés dans l'Eglise Saint-Jacques

Une mezzanine a été aménagée dans la nef de l'Eglise Saint-Jacques, où les vêtements côtoient le mobilier religieux
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Une mezzanine a été aménagée dans la nef de l'Eglise Saint-Jacques, où les vêtements côtoient le mobilier religieux - © RTBF

Depuis quelques jours, un commerce hors norme a ouvert ses portes à Namur: un magasin de vêtements aménagé dans une église. Et pas n'importe quelle église ! Il s'agit de l'Eglise Saint-Jacques, édifiée au XVIIIe siècle, et qui constitue une étape importante pour les pèlerins en route vers Saint-Jacques de Compostelle. Des défenseurs du patrimoine religieux s'étranglent.

Certes, on commence à s'habituer aux églises transformées en librairies, en hôtels ou même en logements... Il n'empêche, le mélange du prêt-à-porter et du patrimoine religieux est saisissant. Désormais, on peut acheter des pantalons, des pulls et des robes dans l'Eglise Saint-Jacques de Namur, dont l'intérieur a été entièrement rénové par les nouveaux propriétaires, le groupe flamand Provestel.

Samedi dernier, jour de marché à Namur, le nouveau commerce a attiré des centaines de curieux. "On avait l'impression que des cars entiers déversaient leur lot de touristes sur le parvis, sourit le gérant Stéphane Luypaert. La grande majorité des gens sont très positifs. On sait bien que dans un tel lieu, on va attirer beaucoup de curieux, qui ne sont pas nécessairement là pour acheter. Cela ne nous dérange pas. Cela fait partie du concept."

Une étape pour les pèlerins de Saint-Jacques

Il est vrai qu'un grand nombre de Namurois n'étaient jamais entrés dans cette église, propriété des Sœurs de Saint-Jacques jusqu'en 1972, puis d'une asbl liée à l'enseignement libre (l'Institut de Promotion artisanale, Iproma) qui l'avait reçue en donation mais qui avait d'autres chats à fouetter que de restaurer l'édifice et de le rendre accessible au public. Au point que l'église, pourtant classée depuis 1963, a finalement été vendue pour 750 000 euros à un promoteur immobilier (Coach & Partner), non sans qu'au préalable l’évêché de Namur ait signé un acte de désaffectation.

A l'époque, des voix se sont élevées pour dénoncer le projet de transformation de l'Eglise Saint-Jacques en commerce, notamment l'Association des amis de Saint-Jacques de Compostelle, dont Jean-Marie de Montpellier est le secrétaire général en Belgique : "Saint-Jacques est une étape du pèlerinage vers Compostelle. L'église a d'ailleurs été entièrement rebâtie au XVIIIe siècle pour assurer un double culte, à la vierge d'une part et à Saint-Jacques d'autre part. La fonction commerciale est incompatible avec la vocation religieuse du lieu. Imaginez-vous les pèlerins se recueillir dans un magasin ?"

Les pèlerins seront toujours accueillis

Lors de la demande de permis d'urbanisme pour les travaux de réaménagement de l'église, la ville de Namur a entendu les arguments des opposants et remis un avis négatif. Mais la décision dépendait de la Région wallonne, qui a accordé le permis, moyennant quelques contraintes à charge du propriétaire. Pas question de toucher à la structure de l'édifice, ni au mobilier à l'intérieur : trois autels, une chaire de vérité et un confessionnal, qui servent désormais de décor aux collections de vêtements. "Les pèlerins sont les bienvenus, affirme Stéphane Luypaert. Et le dimanche, jour de fermeture du magasin, ils pourront accéder au hall de l'église et apercevoir l'intérieur de l'édifice au travers d'une vitre." Avec la rénovation, l'investissement privé s'élève a plus de 2 millions d'euros. Et l'église est aujourd'hui accessible au public.

L'argument ne convainc manifestement pas l'Association des amis de Saint-Jacques, qui a introduit un recours devant le Conseil d'Etat pour faire annuler le permis d'urbanisme. En toute hypothèse, la juridiction administrative ne se prononcera sans doute pas avant deux ou trois ans. De plus, en cas d'annulation, la Région wallonne pourrait tout simplement délivrer un nouveau permis, en corrigeant les éventuelles faiblesses pointées par le Conseil d'Etat.

Chasser les marchands du temple

Mais un autre recours pourrait être intenté dans les mois qui viennent, par les héritiers de la famille qui était propriétaire de l'Eglise en... 1924! On retrouve à nouveau Jean-Marie de Montpellier à la manœuvre, mais sous une autre casquette, plus surprenante. "Je suis un descendant de Marie de Dorlodot, qui était propriétaire de l'Eglise à son décès en 1924, explique l'intéressé. Elle a fait don du bâtiment aux sœurs de Saint-Jacques, avec pour charge d'y entretenir le culte de Saint-Jacques. Cette charge, selon le droit, a accompagné le bien lors des transactions suivantes : la donation des Sœurs à l'asbl Iproma en 1972, la vente d'Iproma à l'investisseur Coach & Partner en 2011 et enfin la vente à Provestel en 2014. Nous estimons que la charge n'est plus respectée. Et selon le code civil, nous sommes en droit de demander la révocation de la donation".

Si un juge suit ce raisonnement, le bien retomberait dans le patrimoine des descendants de Marie de Dorlodot. Encore faut-il intenter le recours. C'est une question de mois, précise Jean-Marie de Montpellier, apparemment bien décidé à chasser "les marchands du temple", comme il les appelle.

François Louis

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