Les examens à distance, un boulevard pour les tricheurs ?

Les examens à distance, un boulevard pour les tricheurs ?
7 images
Les examens à distance, un boulevard pour les tricheurs ? - © Glow Images - Getty Images/Glowimages RF

A l’aube des vacances scolaires, les langues se délient. Examens à plusieurs, messagerie parallèle, voire profs du secondaire payés pour compléter des QCM. Là où les logiciels anti-triche n’étaient pas d’application, certains étudiants n’y sont pas allés de main morte pour réussir leur année.

Vu les contraintes sanitaires, organiser cette session fut un vraie casse-tête pour les universités et les hautes écoles. Comment remplacer le "présentiel", et par quoi? Fallait-il privilégier les oraux? Maintenir des écrits mais avec des plateformes anti-triche? Un grand nombre de facultés et d'écoles supérieures ont misé sur la confiance, avant tout, pour éviter trop de stress aux étudiants déjà dans des conditions difficiles. Manifestement, et sans faire de généralités, tout ne s'est pas passé comme prévu.   

A notre place, les profs l’auraient fait !

Thomas n’est pas un tricheur invétéré. "Je n’aime pas ça, et j’étudie mes cours". Mais cette année-ci, il a juste le sentiment "d’avoir fait comme tout le monde". "Ce n’était même pas de la triche. C’était juste logique". Lors de certains examens, ils se sont réunis à plusieurs, dans un kot. "On passait d’un ordinateur à l’autre, pour remplir les questionnaires. On pouvait revenir en arrière, le temps par question n’était pas limité. On faisait des photos, qu’on envoyait aussi à deux potes restés chez eux". A la fin, ils se sont appelés, pour vérifier les derniers détails. "On a tous eu 16/20". Mêmes réponses, exactement. Mêmes points. "Si le prof imaginait qu’on n’allait pas communiquer entre nous… Il avait vraiment foi en l’humanité ! A notre place, même les profs l’auraient fait ! Ce serait con de passer à côté" Son avis sur les examens oraux ? "C’était plus objectif, je pense car il était beaucoup plus difficile de tricher ! Même si certains ont dû tapisser leur kot de schémas, de post-its ! Perso, je n’ai pas osé !" 

Une épidémie de cystites

"Chez nous, on a eu une épidémie de cystite, pendant les oraux", glisse en riant une cheffe de service, d’une école supérieure. "Le nombre d’étudiants qui demandaient pour aller aux toilettes, en plein examen, c’était effarant ! Certains profs ont été très, très compréhensifs..."
 

Papa derrière l’ordi

"Un ami fait des études de vétérinaire. Son père est vétérinaire. Donc pour certains examens à distance, il a aidé son fils", raconte cet étudiant namurois, que nous appellerons Lucas. "Une autre amie a fait appel à un ancien, qui avait passé l’examen l’an dernier. Il était dans son kot le jour de l’examen". Lucas n’a pas eu l’occasion de recourir à ces méthodes : son université avait opté pour une plate-forme "anti-fraude", et organisait beaucoup d'examens oraux. "Je me retrouvais face à des professeurs, micro allumé, et ils pouvaient suivre tous mes faits et gestes. Voir où je regardais. Impossible de tricher. Certains profs avaient également une énorme banque de questions, il était fort peu probable qu'on tombe sur la même question qu'un ami". 

Résister aux tentations

Juliette avoue avoir longtemps pesé le pour et le contre. "Je savais qu’il existait un groupe, sur Messenger, où s’échangeaient toutes les réponses aux examens". Mais pour sa bête noire, anatomie, elle a décidé de la jouer "à la loyale". "J’avais pourtant mon cours à côté de moi. Je ne l’ai pas ouvert pendant l’examen. J’avais étudié, du mieux que je pouvais, me disant que pour la profession que je veux faire plus tard, anatomie c’est hyper important". Aujourd"hui, elle se demande quand même si elle a fait le bon choix. "J’ai raté ce cours. D’autres ont triché et ont des points exceptionnels, 16, 17… Et moi je vais étudier toutes mes vacances. C’est un peu injuste…"

Des notes qui peuvent être décisives

Clara étudie la médecine. Elle est en spécialisation. La jeune femme rêve de faire ses stages dans certains hôpitaux et services réputés. "Les notes que l’on obtient à l’unif nous ouvrent des portes, ou pas ! Celui qui a une moyenne de 16 et qui aura triché a plus de chance d’avoir un bon stage que celui qui a une moyenne de 14 et qui n’a pas triché…"

Etant donné ce qu’elle entend pour l’instant, elle panique. Et se demande si en août elle ne va pas, elle aussi, franchir la limite et se mettre à tricher. A son tour, Clara nous décrit des méthodes utilisées par des copains, des connaissances. Les touches "control + F" qui font apparaître une barre de recherche, l’envoi de captures d’écran sur des groupes WhatsApp, etc. "Bon, les tricheurs professionnels, ça a toujours existé ! Mais cette année, avec les examens à distance, c’est juste plus facile", conclut la jeune femme.

Des profs du secondaire à la rescousse

C’est par là que notre enquête a commencé. Ce mail reçu d’un enseignant du secondaire. Il nous raconte avoir été contacté, pour passer un QCM à la place d’un jeune. Les parents proposaient une somme d’argent. Il n’a pas donné suite. Un peu plus tard, rebelote. On s’adresse à lui pour qu’il "assiste" un étudiant lors d’un examen d’entrée, à distance. "J’ai trouvé ça révoltant. Et quand j’en ai parlé à des collègues, à la salle des profs, certains ont reconnu qu’ils avaient eux aussi été approchés pour faire le même genre de choses. Des profs de sciences, de maths, de langues". On sent un certain dégoût dans ses propos. Cette facilité avec laquelle on lui fait la demande. La justification des parents. "Ce sont des cours qu’il n’aura plus jamais…" Et enfin, la question d’argent. "On touche à des questions d’égalité, de classe sociale. Les plus riches peuvent se permettre de payer pour qu’on passe des examens à leur place, ou à la place de leurs enfants… On régresse, là !"

"Tristesse et mécontentement de la doyenne"

Dans une faculté de l'ULB, un courrier signé de la doyenne a été envoyé aux étudiants pendant la session. On peut y lire toute la déception des autorités académiques, quant à la manière dont les examens se sont déroulés, et le non-respect de la "charte" par une partie des futur kinés. "Je peux vous assurer qu’après l’envoi de ces courriers, nos examens ont été bien différents, et qu’ils ont serré la vis", raconte une étudiante. Elle, et d’autres, se demandent si les modalités d’examens seront revues et corrigées d’ici fin août. "En tout cas, de mon côté, en août, je ne ferai que des questionnaires personnalisés", nous assure un prof du supérieur. "Mes étudiants étaient scandalisés quand on a parlé d'installer un logiciel anti-fraude. Et je me rends compte qu'ils se sont un peu trop...entraidés, dirons-nous!". Dans les hautes écoles, les universités que nous avons contactées, on a tendance à relativiser la situation. "Les chiffres actuels ne démontrent pas une explosion de la triche. On ne croit pas à cette hypothèse" nous dit-on dans une université du Hainaut. "Le nombre de PV de triche est un peu en hausse, oui, mais pas de façon extraordinaire", reconnait-on dans une haute école. "Nous ne regrettons pas d’avoir fait confiance à nos étudiants, plutôt que mettre en place des procédures de contrôle très lourdes, qui les auraient stressés inutilement", insiste-t-on là encore. Les délibés étant toujours en cours, impossible de savoir si les moyennes obtenues lors de ces examens de fin d'année sont à la hausse. C'est un autre indicateur possible du degré de triche...

Reportage dans notre JT du 05/06/2020 à propos des examens à distance dans les universités (JT du 05/06/2020)

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK