Les 20 ans de la mort de Michel Demaret : ses phrases cultes

"Toffe peï", "le paroissien sans-culotte", "Dikke Mich", le "drol" de bourgmestre mais aussi "Monsieur 10%". Michel Demaret, décédé il y a 20 ans, le 9 novembre 2000, accumule les surnoms, des plus folkloriques aux plus polémiques.

Ce personnage, truculent comme intriguant, aura marqué la vie politique bruxelloise pendant une vingtaine d’années. Par son franc-parler, sa dégaine de bagarreur, son accent qui sent bon le terroir de la capitale, les affaires de corruption dans lesquelles il est cité et sa médiatisation, bien avant son entrée en politique.

Que reste-t-il de son action publique, entre son premier mandat d’échevin en 1977, son arrivée surprise au poste de bourgmestre entre 1993 et 1994, son mandat de député régional avant sa disparition ? Le bilan est maigre. Mais il aura marqué les esprits par ses sorties, sans filtre.

Les premières à retenir l’attention remontent à 1972, à l’occasion d’un reportage pour "Faits divers" sur les fonctionnaires. Michel Demaret, fils d’un modeste délégué CSC, travaille au ministère des pensions. C’est un illustre inconnu, reconnu pour son goût du "travail bien fait".

Quelques mois plus tard, la télé va encore le suivre, avec sa famille, pendant un week-end à la mer. C’est la fameuse émission "Week-end ou la qualité de vie". Le point de départ d’une notoriété quasi nationale, éveillant les stratégies électorales du PSC (ex-cdH), qui le place sur une liste aux communales.

Bon vivant, adepte de l'"à-peu-prisme", Michel Demaret le politique trébuchera régulièrement au moment de prendre la parole, même face aux grands de ce monde : Clinton, Mitterrand, Eltsine. Recueils de ses déclarations qui se désorientent.

J’essaie de le faire socialement. On dira ce qu’on veut, on pensera ce qu’on veut

Lors du reportage "Les fonctionnaires", diffusé en janvier 1972, la caméra de Pierre Manuel et Jean-Jacques Peché suit ce commis de l’Etat rondouillard, à la petite moustache. Le commentaire suggère que dans cette immense administration qu’est celle des Pensions, Michel Demaret est un électron libre et s’affranchit des règles.

Tentant de comprendre le dossier d’une retraitée, il explique qu’il fait son métier "socialement". "On dira ce qu’on veut, on pensera ce qu’on veut", dit-il le regard craignant des remontrances de sa hiérarchie. "Moi, je fais comme ça. Si on n’est pas content, on m’appellera hein ! Je ne peux rien dire d’autre." Michel Demaret a alors 32 ans et ne rentre pas dans le costume étriqué du fonctionnaire-robot.

A l’heure du déjeuner, il disserte avec un collègue. "Ce qui me met parfois en boule, on fait son possible. Et parfois on se bute à l’Administration avec un grand A qui évidemment je crois fait son possible aussi. Mais qui évidemment a d’autres problèmes que nous. Moi je me mets dans la peau du pensionné qui a son problème. Et pour lui, c’est impossible de comprendre qu’un mandat doit passer par x service."

Il a une voiture 2000 et il fait du 40 à l’heure

L’émission "Week-end ou la qualité de vie" raconte le week-end de trois jours à la mer de la famille Demaret, depuis son départ de Bruxelles à bord du VW Combi à son retour épuisée le dimanche soir, en passant par les embouteillages, la kermesse, le dépliage des lits de fortune, les balades sur la digue et la rencontre avec l’artiste Raymond Coumans.

Au début des années 90, les Snuls, sur Canal + Belgique, proposeront chaque dimanche une maxime tirée de cette émission. Ce n’est que du bon sens dans la bouche de Michel Demaret, encore un parfait inconnu sur la scène politique. Cette bonhomie et cette gentillesse sincère plaisent aux téléspectateurs qui se retrouvent dans des tas de formules. Difficile de les épingler toutes, l’émission en étant truffée.

Mais un petit florilège s’impose : "Il a une voiture 2000 et il fait du 40 à l’heure", "ils sont vraiment bons qu’à ça" (en parlant des policiers qui verbalisent), "ik doe mijn best" (en essayant péniblement de parler néerlandais)", "pour une fois, j’ai un mot favorable à ton égard" (en s’adressant à son épouse), "j’aime entendre parler ainsi, ça remet les choses à leur place", "si vous êtes bon avec votre prochain, vous êtes sauvé"… 

Ce n’est plus Blankenberge qu’on a connu

La rencontre en 1972 entre Michel Demaret et le peintre-philosophe Raymond Coumans, sur la digue de Blankenberge, est un des grands moments du "Week-end ou la qualité de vie". Vingt ans plus tard, la bande des Snuls est parvenue à réunir une nouvelle fois les deux hommes, au même endroit. L’un a attrapé des cheveux gris, l’autre a encore pris du poids.

Le duo se remémore quelques souvenirs, dont le papier peint sur les murs de la caravane de la famille Demaret, les toiles de Coumans… Mais une chose est sûre : "Ce n’est plus Blankenberge qu’on a connu", juge Demaret. "En dehors de toi, qui est resté le même", demande-t-il. "Tout a changé !"

En quoi la cité balnéaire a changé ? Demaret, depuis devenu grand-père, raconte y avoir séjourné 15 jours dans un lieu "mal soigné. J’avais un matelas avec un ressort qui ressortait. Je n’ai plus osé passer le week-end suivant. Je suis resté à Bruxelles."

Le regard tourné vers la mer, Demaret s’interroge. "Il y a 20 ans, il y avait encore des gens dans l’eau de temps en temps. Maintenant, tu n’en vois plus. Je crois que vraiment tu dois aller très loin pour avoir quelque chose qui n’est plus pollué. C’est triste." Coumans poursuit : "Et maintenant qu’ils peuvent se mettre à poil, ils se déshabillent plus. Regarde : donne la liberté aux gens mais ils n’en profitent jamais."

Un grand piétonnier ? Là je dis non !

Fin septembre 1993, le bourgmestre Michel Demaret, qui succède à Hervé Brouhon, décédé, décide de déjeuner avec des commerçants du centre-ville. Ceux-ci critiquent l’exil des clients vers des centres commerciaux périphériques et les obstacles mis sur la route des automobilistes qui ne viennent plus effectuer leurs achats rue Neuve et aux alentours.

"Je dois être le seul à la Région", fulmine Michel Demaret dans les propos que lui rapporte Le Soir, "à défendre l’idée des parkings souterrains. Je dis oui aux transports en commun, mais également à la voiture pour ceux qui le veulent. Et la situation actuelle est intenable. Libérer des emplacements en rue permettrait d’agrandir les trottoirs. Certains groupes de pression veulent faire de Bruxelles un grand piétonnier. Mais là je dis non."

Michel Demaret, en retard sur le sens de l’histoire ? 25 ans plus tard, le grand piétonnier est une réalité.

Qui est cet homme qui ne sait pas employer une capote et qui la met à l’index ?

En mars 1994, Michel Demaret donne une interview au Soir Illustré, ancêtre du Soir Magazine. Et il s’illustre. Il est questionné sur des thèmes sensibles et livre des réponses cash. Sur le Pape Jean-Paul II et au sujet du port du préservatif, Demaret, le chrétien, déclare : "Qui est cet homme qui ne sait pas employer une capote et qui la met à l’index ?"

Tollé dans son parti. Mais ce n’est pas la seule sortie qui étrangle le président du PSC Gérard Deprez. Questionné sur la fraude fiscale, toujours dans le Soir Illustré, Demaret dégaine : "Vous savez, les juges sont les premiers fraudeurs car avant ils étaient… avocats et les avocats ne déclarent presque rien." Le ministre de la Justice, Melchior Wathelet, est outré.

Cette fois, c’est Michel Demaret qui est mis à l’index. Le PSC lui refuse une place sur la liste en vue des élections communales ainsi qu’à Paul Vanden Boeynants, mentor de Demaret. Le bruit de leurs casseroles résonne beaucoup trop fort rue des Deux Eglises.

Yokoso

Le 9 septembre 1993, la Belgique reçoit l’empereur du Japon Akihito. Une visite historique, la première d’un empereur japonais en Europe depuis 20 ans. Celui-ci ainsi que son épouse sont reçus par le roi Albert II et la reine Paola mais aussi par le bourgmestre de la Ville de Bruxelles Michel Demaret.

Celui-ci se met en évidence en s’adressant en japonais à ses hôtes de marque. "Yokoso": soyez les bienvenus. Pour le JT de la RTBF, Michel Demaret, plus habile pour manier la zwanze que la langue de Mishima reproduit sa déclaration, mal captée par les caméras lors de la réception officielle.

Quand Demaret organise des choses, y’a un peu plus de monde

Le 16 juillet 1994 est inaugurée la Foire du Midi. Mais tout ne se passe pas comme prévu pour les autorités locales. Un invité surprise a décidé de faire du grabuge : Michel Demaret, ostracisé par la classe politique bruxelloise après sa démission du poste de bourgmestre, s’invite à l’ouverture des festivités avec ses supporters, tous portant un t-shirt "Michel Demaret. Avant tout bruxellois".

Poussé par son parti, Michel Demaret, noyé par les affaires, a dû quitter son poste. Mais à quelques semaines des élections communales, il veut marquer le coup face à son successeur et ennemi, le socialiste Freddy Thielemans.

Devant les caméras, les mots volent haut. Mais Demaret est ravi par le succès de son action. "Ça n’a pas l’air de plaire à tout le monde, c’est pas ma faute. Ils n’ont qu’à en faire autant. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise moi ? Evidemment, quand Demaret organise des choses, y’a un peu plus de monde. Moi je continue !"

"Je suis pas ni un polichinelle, ni un clown", réagit Freddy Thielemans. "Je ne joue pas à ce genre de manifestation." Freddy Thielemans menace sérieusement de quitter le champ de foire. Il se ravise sur l’instance des forains.

Mitterrand avait l’air d’être content, donc nous sommes contents

En décembre 1993, le président français François Mitterrand et son premier ministre de droite Edouard Balladur sont à Bruxelles dans le cadre d’un sommet européen. Ils en profitent pour faire un tour sur la Grand’Place illuminée en prévision des festivités de fin d’année. Michel Demaret les reçoit et leur sert de guide, au pied du sapin offert par une localité alsacienne.

Mais les forces de l’ordre bruxelloises sont débordées. On se bouscule pour apercevoir d’abord le Premier ministre puis le président français qui jouit d’une grande popularité, même chez nous. Michel Demaret en rit : "Même moi je me faisais bousculer par la sécurité !"

Au final, "il n’y a pas eu d’incident. Monsieur le président avait l’air d’être content, donc nous sommes contents aussi", conclut le Premier des Bruxellois. "Il paraît qu’il vient souvent incognito. Et il a bien raison, je le comprends. Pour admirer quelque chose, il faut venir incognito", rigole Demaret.

Regarde un peu ce qu’ont foutu les écolos ici. Ce sont tout de même des imbéciles

La RTBF décide de suivre une nouvelle fois les aventures de Michel Demaret. Nous sommes en 1997. Strip-Tease lui consacre une émission intitulée "Tel qu’en lui-même enfin". Michel Demaret n’est plus bourgmestre mais conseiller régional bruxellois (député régional). Se promenant dans le quartier de la Bourse, il fustige la nouvelle politique urbanistique d’Ecolo représenté par son échevin Henri Simons (passé au PS depuis).

"Regarde un peu ce qu’ont foutu les Ecolos ici. Ce sont tout de même des imbéciles", dit-il sans précaution prenant à témoin le journaliste et deux amis alors qu’ils marchent sur un trottoir. "Un grand trottoir. C’est très sympathique, je le reconnais. Mais dis moi pourquoi est-ce qu’on peut plus garer des deux côtés ? Ça c’est écologique ! Ils sont incroyables ces écolos. Faut tout de même être cons."

Celui qui fût en charge de l’urbanisme, menant croisade contre les luna-parks, peep-shows et bancs publics (et par là même les SDF) poursuit en remontant la rue : "Le nouvel échevin Ecolo, il va faire mourir Bruxelles celui-là ! Qu’est-ce tu veux encore mettre ta voiture ici, hein ?"

Clinton, c’est un con !

C’est la fin du repas. Les assiettes ont été enlevées. Avec d’autres convives, cigare au bec, Demaret passe en revue les grands enjeux de ce monde : capitalisme, identité européenne… Les Etats-Unis vont en prendre pour leur grade, entre le digestif et le café. Nous sommes toujours dans le Strip-Tease "Tel qu’en lui-même enfin".

"Les Américains, ce sont des gens qui ont des grands principes pour leur portefeuille", soupire l’ancien bourgmestre, repu. "Ce sont vraiment des salauds. Et Clinton, c’est un con !" Jugement sans appel envers l’ancien président américain, reçu à l’hôtel de ville par Demaret en janvier 1994.

"Moi je te le dis, je l’ai reçu : j’ai jamais eu un type aussi con que Clinton. J’ai reçu Boris Eltsine : c’était un mec. L’empereur du Japon ? C’est un Monsieur. Mais Clinton ? Pâle type, dis ! Mais quel pâle type ! Incroyable !" Une marionnette ? "Une marionnette ! Voilà, tu as dit le mot", s’adressant à son voisin de table.

Faut pas demander aux 1800 policiers d’être tous intelligents

Sur la fin de sa carrière, Michel Demaret sombre dans le populisme et la démagogie, parfois xénophobe. Tout en contradiction, il sait aussi être à l’écoute des minorités. Dans "Tel qu’en lui-même enfin", il est reçu par une association marocaine, boit le thé à la menthe et tente de rassurer, en mettant les pieds dans le plat.

Sur les interventions policières un peu musclées dans les quartiers, c’est tout simple : "A la Ville de Bruxelles, vous avez 1800 policiers. Faut pas demander aux 1800 d’être tous intelligents, hein !"

Pour ce qu’on fait, on gagne de trop !

"Tel qu’en lui-même enfin" est un florilège de petites déclarations brutales et sans concession. C’est un testament politique et personnel filmé, pour Michel Demaret qui décède trois ans plus tard, à 60 ans, victime de ses innombrables excès.

En 1997, Michel Demaret a perdu de son influence politique. Mais en tant que député régional, il participe toujours au débat public, en dilettante. Filmé en train de déambuler lors de la séance, il ressort après trente minutes, blasé. "Je suis venu une demi-heure ici et tout le monde est content. C’est de la foutaise, non ? Et qu’est-ce que j’ai dit ? Rien ! J’ai écouté, j’ai pas dû intervenir parce que… bon franchement. La régionalisation, c’est une folie en Belgique !"

Le salaire des parlementaires ? Trop élevé estime l’ancien videur de boîtes de nuit, ancien employé d’hôtel sur la place De Brouckère. "Pour ce qu’on fait, on gagne de trop. C’est clair", soupire-t-il en se dirigeant vers sa voiture. "Quand tu penses à un ouvrier ce qu’il gagne dans un atelier. Et toi tu viens faire le pitre ici et tu gagnes encore bien ta vie."

Le système et les à-côtés ont abreuvé Michel Demaret. Mêlé à des affaires de corruption, bien avant de devenir bourgmestre et après sa mort, "Monsieur 10%" (la légende qu’il prenait 10% sur chaque gros chantier entrepris sur le territoire de la Ville de Bruxelles) sait qu’il est un privilégié. "Maintenant, je ne vais pas dire pourquoi je vais cracher dessus. Et je laisserai pas la place à d’autres. Pour qu’ils aillent faire les cons, j’aime autant faire le con moi-même."

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