Le voyage interstellaire est de l'ordre du possible mais ruinerait la planète, selon un chercheur belge

André Füzfa, astrophysicien et mathématicien, professeur à l'UNamur
André Füzfa, astrophysicien et mathématicien, professeur à l'UNamur - © Tous droits réservés

Bien que ce soit un vieux rêve de l’exploration spatiale et un thème récurrent dans la littérature de science-fiction, ce n’est que très récemment que la communauté scientifique s’en est emparée : le voyage interstellaire est-il possible ? L’espèce humaine sera-t-elle un jour capable de coloniser des planètes lointaines, comme certains le prédisent ? L’astrophysicien et mathématicien André Füzfa, professeur à l’université de Namur (UNamur), l’affirme. Et nous met en garde. Depuis plus de deux ans, il tente de répondre à ces questions et livre aujourd’hui le résultat de ses recherches dans la revue à comité de lecture Physical Review.

Un laser pour se propulser dans l’espace

Pour parvenir à modéliser un voyage interstellaire, A. Füzfa part du principe que dans un avenir relativement proche, nous serons en mesure de nous déplacer à des vitesses approchant celle de la lumière (300.000 kilomètres par seconde). Le postulat peut sembler fantaisiste de prime abord, mais il s’appuie sur des programmes de recherche déjà assez avancés comme Starshot, soutenu par la NASA. "C’est un projet qui vise à envoyer de très petites sondes en dehors de notre système solaire. Il repose sur la propulsion à énergie dirigée, autrement dit un laser tiré depuis la Terre ou un satellite qui va en quelque sorte pousser les sondes. Contrairement à une fusée classique, le carburant n’est donc pas emmené à bord, on dit qu’il est externalisé. Avec cette méthode, l’exploration robotisée des systèmes stellaires les plus proches pourrait aboutir dans les quelques prochaines décennies".

Lancé à une vitesse folle dans l’immensité de l’Univers, comment être certain d’arriver à bon port ? Comment naviguer d’une constellation à l’autre sans dévier de sa route et risquer de se perdre ? Car se déplacer aussi rapidement ne se ferait pas sans poser toute une série de problèmes, à commencer par le phénomène d’aberration de la lumière : "Quand vous vous déplacez aussi vite, ce que vous voyez change, le paysage spatial est modifié. Dans Star Trek, par exemple, on vous montre les étoiles qui s’étirent et qui sont comme chassées sur les côtés. En réalité, c’est plutôt l’inverse qui se produit. Comme cela a déjà été expliqué, il y a une tendance à la concentration, les étoiles que vous voyez vont se resserrer au centre de votre champ visuel." L’intérêt du travail d’A. Füzfa est d’avoir intégré ce phénomène d’aberration dans le calcul des trajectoires, d’où le surnom de "GPS des étoiles" qui lui a été attribué.

Un gouffre énergétique, des questions vertigineuses

À l’entendre, il n’y aurait donc aucun frein technologique insurmontable au voyage interstellaire. Le temps ne constituerait pas non plus une difficulté puisque "quand vous voyagez à la vitesse de la lumière, il y a un effet de dilatation du temps qui fait que pour le voyageur, la durée du trajet paraît beaucoup plus courte". Le problème serait ailleurs. Dans sa tentative de modélisation la plus poussée, A. Füzfa relève une contrainte presque infranchissable : le coût énergétique tout bonnement considérable. Pour envoyer une mission habitée de 100 tonnes vers Proxima du Centaure, l’étoile la plus proche de notre Soleil, il faudrait, dans le cadre de nos connaissances actuelles, déployer l’équivalent de ce que l’Humanité entière produit pendant… 15 ans. Et encore, cela ne permettrait qu’un aller simple.

Pour le chercheur, cette donnée capitale va, tôt ou tard, nous confronter à un profond questionnement d’ordre éthique : "On entend souvent dire qu’il suffira de coloniser une autre planète quand la nôtre sera devenue inhabitable. Peut-être, mais alors cela va poser de vrais problèmes de gestion énergétique et ce ne sera sûrement pas un exode populaire, démocratique. La véritable question c’est 'à quel prix ?' Est-ce qu’il ne serait pas plus facile de rester sur Terre et de nettoyer nos bêtises, plutôt que d’achever de piller les ressources du système solaire pour pouvoir s’exporter ? Il faudra aussi prendre en considération les dangers potentiels et les dérives militaires de la propulsion à énergie dirigée. Évidemment, ce sont des questions qui restent ouvertes mais il va falloir y réfléchir, sur le coût et la pertinence d’une telle aventure".

À court terme, le travail d’André Füzfa contribuera peut-être à faire progresser Starshot, les porteurs du projet américain examinent attentivement ses conclusions. Et, qui sait, si un jour l’être humain part explorer les confins de la galaxie, son vaisseau sera peut-être équipé d’un système de navigation fondé sur les recherches du Namurois.

 

L’article intitulé " Interstellar travels aboard radiation-powered rockets" est en accès libre sur le lien suivant : https://journals.aps.org/prd/abstract/10.1103/PhysRevD.99.104081

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK