Le confinement, une aubaine pour la Nature ? Pas si vite...

Le confinement, une aubaine pour la Nature ? Pas si vite...
Le confinement, une aubaine pour la Nature ? Pas si vite... - © flickr.com

Avions cloués au sol, villes désertes et usines à l’arrêt. C’est une situation inédite dans l’Histoire récente de l’Humanité : jamais, depuis la Révolution industrielle au 19ème siècle, elle n’aura été à ce point forcée de ralentir. La qualité de l’air s’en trouve déjà nettement améliorée en différents endroits de la planète, y compris en Belgique. Certaines espèces animales semblent reconquérir les espaces libérés par l’Humain, comme ces poissons dans les eaux de Venise. Le raccourci est donc tentant : notre confinement aurait au moins cela de bon qu’il offrirait un peu de répit à la Nature. Mais que l’on ne s’y méprenne pas. Trop court et superficiel, ce ralentissement momentané ne devrait avoir que peu d’incidence sur l’autre crise majeure en cours, celle de l’effondrement de la biodiversité. Entretien avec la biologiste Caroline Nieberding qui enseigne l’écologie terrestre à l’UCLouvain. 

RTBF : Le ralentissement des activités humaines peut-il avoir un effet positif sur la Nature ?

C.N : À court terme, certainement, oui. Le fait qu’on ait beaucoup moins de mobilité et qu’on consomme beaucoup moins, ça va immédiatement réduire les émissions de gaz à effet de serre ainsi que notre empreinte écologique, c’est-à-dire la quantité de Terre que chaque être humain utilise pour assurer sa subsistance. Ce sont vraiment deux points clé qui commencent à être bien documentés dans l’émergence de la crise climatique et de la biodiversité. Mais se satisfaire de ça, ce n’est pas réaliste…

RTBF : Les déséquilibres actuels vont persister à long terme ?

C.N : Dans les prochaines décennies, un million d’espèces pourraient disparaitre, soit 10 à 20% des espèces existantes à l’heure actuelle, comme cela avait été bien démontré dans le dernier rapport global de l’IPBES, l’équivalent du GIEC en matière de biodiversité. On fait face à la sixième extinction majeure de la biodiversité depuis que la Vie existe sur Terre. Ce n’est pas parce que maintenant on a un ralentissement temporaire au niveau économique et de la consommation que, globalement, la Nature va s’en remettre.

RTBF : Même le confinement de centaines de millions de personnes n’y changera rien ?

C.N : Non, parce que l’extinction de masse est entamée. C’est un peu comme pour le changement climatique. Même si on arrête maintenant de produire du dioxyde de carbone et du méthane, les mécanismes chimiques qui sont en place au niveau du Vivant ne vont pas s’arrêter immédiatement. Si on regarde les espèces qui sont en voie de disparition, même si maintenant on réduit notre empreinte sur leurs espaces naturels, elles ne vont pas soudainement se remettre à fonctionner correctement. Même si on s’arrête de bouger et de consommer des produits importés, tout le reste ne change pas et, à terme, ça ne va pas résoudre le problème. 

RTBF : Quels sont ces autres facteurs qui s’avèrent déterminants ?

C.N : Le problème de base, c’est notre surconsommation des ressources naturelles. On ne laisse pratiquement plus d’espaces naturels, donc il n’y a pratiquement plus de forêts, de savanes ou de prairies qui permettent aux espèces de vivre et d’assurer les fonctions écosystémiques dont on a besoin. Et en même temps, les espaces qu’on utilise sont dégradés à une vitesse inouïe : que ce soit pour notre agriculture intensive – qu’on devrait en fait appeler agriculture industrielle – que ce soit pour les élevages qui utilisent des surfaces terrestres gigantesques ou que ce soit pour notre urbanisation, c’est-à-dire la surface qu’on utilise pour habiter. Tout ça dégrade l’environnement naturel et ne laisse que des déserts biologiques.

RTBF : Certains animaux semblent tout de même bénéficier de cette période de confinement, n’est-ce pas une bonne nouvelle ? 

C.N : Je ne pense pas, non, ce serait trop optimiste de voir les choses de cette manière. On va avoir des exemples de quelques espèces qui parviennent tant bien que mal à s’urbaniser et à s’adapter à nos environnements anthropisés. Ce qui, d’une certaine manière, nous fait plaisir parce que ça permet de voir des canards, des renards, des perruches etc. Mais en réalité, ces espèces ne sont, pour la plupart, pas capables de faire l’entièreté de leur cycle de vie dans ces environnements.

RTBF : Vous comprenez que cela puisse être interprété positivement par le grand public ?

C.N : Oui, mais en fait la plupart d'entre nous, qui vivons dans des pays développés, n'avons aucune idée de ce qu'est réellement la Nature. On est dans une situation où on est content de voir de temps en temps quelques animaux qui parviennent de façon temporaire à survivre dans nos villes. Je vois bien que la plupart des gens aiment la Nature. Simplement, ils ne se rendent pas compte que leurs comportements de consommation l'affectent. Parce qu'on ne leur explique pas. On n'explique pas que tout ce qu'on importe de Chine, à terme, ça tue la Nature, ici et là-bas. On ne l'explique pas et c'est moins cher, alors pourquoi les gens arrêteraient d'acheter ?

RTBF : Pourquoi faut-il s’en inquiéter ? Quels sont les risques de l'effondrement de la biodiversité pour les sociétés humaines ?

C.N : C'est très problématique parce que chaque espèce a une fonction dans l'écosystème. Ces fonctions sont essentielles pour, par exemple, nettoyer l'air qu'on respire, pour nettoyer l'eau qu'on boit, pour polliniser les champs de nos récoltes. Chaque espèce qui disparait, c'est tout l'écosystème et ses fonctions de base qui nous servent à vivre, nous les Humains, qui se fragilisent.

RTBF : Quelle serait alors l’attitude à adopter ?

C.N : Il va falloir faire beaucoup plus. Il va falloir revoir de fond en comble notre fonctionnement et notre relation aux milieux naturels si on veut effectivement limiter les dégâts en termes de crise climatique et de biodiversité.

 

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