Le Bois de la Cambre, 160 ans d'existence et un rapport très compliqué à la voiture

Le chalet Robinson, au Bois de la Cambre.
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Le chalet Robinson, au Bois de la Cambre. - © Delcampe

Fumée blanche pour pelouse verte! Un accord entre la Ville de Bruxelles, la commune d'Uccle et la Région bruxelloise a été annoncé ce mercredi concernant l'utilisation du Bois de la Cambre, au bout de l'avenue de Louise, jusqu'en septembre prochain, le temps du déconfinement "coronavirus".

Concrètement, dès ce jeudi, l'espace vert de 122 hectares et des brindilles sera rouvert partiellement à la circulation automobile dans sa partie nord. Mais uniquement du lundi au samedi. La partie sud, entourant le lac, restera fermée et accessibles "aux activités récréatives". Le dimanche, c'est tout le bois qui ferme, à l'exception de deux espaces de stationnement. Joggeurs, promeneurs, cyclistes sont ravis.

Voilà qui clôture, pour un petit temps seulement, un débat intense autour de la fermeture aux voitures de ce poumon vert. Mais de quoi parle-t-on précisément? Quelle est l'histoire de ce bois et pourquoi tant de tensions? Pourquoi les moteurs y sont honnis alors que le site reste l'un des principaux axes d'entrée et de sortie dans et de Bruxelles?

Un nom et un roi

Retour très loin en arrière. Excroissance de la Forêt de Soignes, le Bois de la Cambre, ex-bois de la Heedge, tient son nom de l'abbaye de la Cambre dont les possessions jouxtaient le site. Nous sommes en 1840, rappelle Bruxelles Environnement, l'administration régionale de l'Environnement, propriétaire. Le bois est peu fréquenté mais certains ont des projets pour le rendre plus attractif. 

Jean-Baptiste Jourdan, médecin et philanthrope, est un riche promoteur. Avec son acolyte Jean-Philippe De Joncker, ils vont pousser pour aménager le quartier Louise en y traçant une belle avenue, dédiée à la promenade. Ixelles n'en veut pas. Il faudra attendre Léopold II pour débloquer le dossier. Le Roi Bâtisseur veut faire rayonner Bruxelles. Alors qu'il n'est pas encore monté sur le trône, il prononce un discours en 1857 en faveur de l'aménagement du Bois de la Cambre et d'une artère prestigieuse le reliant au Pentagone.

La Ville de Bruxelles lance un appel à projets pour l'avenue Louise et le bois de la Cambre. C'est le paysagiste allemand Edouard Keilig qui remporte le concours pour le bois. "Il adopte le style paysager à l’anglaise très en vogue au 19e siècle, diversifiant les vues, les scènes et les perspectives. Il ménage les vieux arbres, n’hésitant pas à modifier ses plans pour préserver les plus beaux spécimens", indique Bruxelles Environnement.

"Son aménagement distingue deux parties dans le bois qu’il dote chacune d’un aménagement pittoresque. Dans la première, davantage occupée par l’ancienne forêt, il crée la pelouse des Anglais, agrandit le ravin naturel et lui adjoint un pont rustique monumental en roche. Dans la seconde, profitant d’une dépression, il fait aménager un grand étang pourvu d’une île boisée, ainsi qu’un enrochement à grotte en grès. A l’exception de certains tronçons des anciennes drèves, le réseau des voies du bois suit de belles courbes pour appuyer l’aspect paysager du lieu."

A l'entrée, coté Louise, on retrouve deux pavillons d'octroi. Ils n'ont pas été érigés sur place mais proviennent de la Porte de Namur, leur emplacement d'origine. Le bois est ouvert en 1962.

Depuis, l'aménagement du site, dont la gestion quotidienne est assurée par la Ville de Bruxelles, n'a pas beaucoup changé. Mais sa fréquentation n'a cessé d'augmenter. D'abord pas les classes plus aisées avant de devenir un lieu de promenade pour tous.

En 1976, il sera classé. Entre 2005 et 2012, il sera restauré grâce aux aides de Beliris, l'accord de coopération entre l'Etat fédéral et la Région bruxelloise.

Du sport et du folklore

Le Bois de la Cambre, avec le parc de Bruxelles, c'est le lieu de toutes les festivités. Cela va des 20 kilomètres, en passant par les 24 Heures vélo des scouts et guides, des séances collectives de yoga... Pour les amoureux du foklore bruxellois, le bois représente d'abord le lieu de découpe de l'arbre du Meyboom, celui qui depuis plus de 700 ans doit être impérativement planté chaque 9 août avant 17 h à l'angle de la rue des Sables et de la rue du Marais.

Le bois a également accueilli la Fiesta Latina, le festival culinaire Eat Brussels et le Up Summer. Des archives nous rappellent également la tenue sur place de concours de pêche, d'une course cycliste pour étudiants, de la classique Paris-Bruxelles et même d'une course automobile de Formule 1, le Grand Prix de Bruxelles, le 16 juin 1946 (victoire du Français Eugène Chaboud sur une Delahaye).

Des routes et des parkings

Avenue de Diane, avenue de Groenendael, avenue de Boitsfort, avenue de la Sapinière, avenue de Flore, avenue de la Belle Alliance, avenue de la Clairière... Les habitués motorisés du bois, moins téméraires que les ancêtres de 1946, connaissent parfaitement ces artères et leurs courbes. 

Mais ces routes qui permettent de relier Uccle et Watermael-Boitsfort à l'avenue Louise, l'avenue Roosevelt et la chaussée de Waterloo crispent. Les milliers de voitures qui les traversent polluent et génèrent des nuisances sonores. Un non-sens dans un espace vert censé apporter quiétude et bon air. Sans oublier qu'au fil des ans, ces axes sont aussi de véritables parkings tant pour les travailleurs des bureaux aux alentours que les riverains. En soirée, le bois est particulièrement accidentogène. La faute, disent certains, à la présence d'une boîte de nuit mythique, les Jeux d'hiver, qui s'installe au coeur du parc en 1989. Ou alors au Théâtre du Poche, incontournable de la scène bruxelloise, dont les 250 places sont nichées chemin du Gymnase depuis 1966.

Des amoureux et des interdictions

La Ville de Bruxelles et ses majorités successives planchent à intervalle régulier sur la place de la voiture dans le bois. Mais ce ne sont pas les seuls. En 1999, une association, les Amoureux du Bois de la Cambre, se structure. Son objet: "Défendre l'intégrité du Bois et de ses abords afin d'en respecter le caractère historique, esthétique et culturel et d'en garantir l'utilisation convenable pour les promeneurs. Cette défense comprend entre autres la lutte contre les nuisances, telles que le bruit excessif, l'envahissement motorisé, la malpropreté ou la dégradation. L'association se pose ainsi comme aide de la Ville de Bruxelles."

En 2001, l'association dépose une pétition de 2000 signatures demandant aux autorités communales
de fermer l'espace vert aux voitures pendant les weekends. La majorité bruxelloise aux commandes accueille Ecolo depuis quelques semaines à peine et ceux-ci entendent affronter les pro-voitures. Ce n'est pas gagné. 

Retour en arrière. Dès 1997, l'ancien bourgmestre libéral François-Xavier de Donnea ferme le bois aux voitures les samedis, pendant les vacances de Pâques. Son successeur Freddy Thielemans (PS) veut aller plus loin et marqué le coup, appuyé par ses partenaires d'Ecolo. Le 5 mars 2001, il fait fermer le bois de la Cambre, tous les samedis et même tous les weekends. Colères des automobilistes, colère de la commune d'Uccle, colère du nouveau ministre-président... François-Xavier de Donnea. Ce dernier suspend la décision prise par la Ville au motif que celle-ci s'est faite sans concertation avec les communes voisines. Ce n'est pas une attitude revancharde dit FXDD, riverain du bois où il dit promener régulièrement son chien.

La saga de la fermeture du Bois de la Cambre commence véritablement.

Des plans et des marches arrière

Les dimanches sans voitures s'imposent au début des années 2000: l'occasion de tester l'impact d'une fermeture totale. Mais c'est une journée sans voiture, sans report de circulation. Fin 2001, le bureau d'études Agora se voit confier la mission par la Ville de présenter un plan de circulation pour le bois.

La proposition est la suivante, lit-on dans la DH du 26 octobre: "La proposition d'Agora est de concentrer dans la partie sud du bois la circulation d'un seul côté et de la couper complètement de l'autre (avenue de la Sapinière, carrefour des Attelages). Le projet passe notamment par la mise à double sens de l'avenue du Panorama et du sud de l'avenue de Diane. Pour atténuer l'effet de barrière inévitable que représentent les axes routiers entre les différentes zones boisées mais aussi diminuer la vitesse des voitures, le bureau préconise d'y multiplier les traversées piétonnes et les feux de signalisation."

La Ville et son échevin de la Mobilité Philippe Decloux (Ecolo) se donnent jusqu'en 2006 pour présenter un plan définitif. Car il faut désormais se concerter avec la Région, Ixelles, Uccle, Boitsfort... Ce n'est pas tout d'empêcher près de 15.000 voitures de couper chaque jour par le bois. Il ne faudrait pas qu'elles encombrent les voiries avoisinantes. 

En 2003, Beliris, comme expliqué plus haut, veut procéder à la restauration du parc. Le projet prévoit aussi de repenser la circulation automobile. Idée maîtresse (outre la reconstruction du Chalet Robinson): la fin des voitures au Carrefour des Attelages et avenue de la Sapinière.

En 2005, la Ville va une nouvelle fois prendre une décision contestée: la fermeture de l'avenue de la Laiterie, les week-ends et jours fériés du 21 juillet au 28 août et l'avenue de Diane est mise à double sens. But: permettre aux Bruxellois qui n'ont pas la chance de partir en vacances de profiter du bois en toute sécurité. A Uccle, on hurle! L'année suivante, l'association "Les Amis du Bois de la Cambre", tape une nouvelle fois sur le clou et réclame un plan cohérent. 

En 2006, une nouvelle majorité PS-cdH est en place à la Ville de Bruxelles. Christian Ceux, nouvel échevin de la Mobilité, tranche après deux ans de tests: les week-ends et jours fériés des vacances de Pâques et des grandes vacances, une partie de la boucle nord (Laiterie, Flore) est fermée, l'avenue de Diane est à double sens.

En 2012, le Bois de la Cambre est fermé partiellement à la circulation les weekends et les jours fériés mais certaines artères restent toujours accessibles aux voitures. Mais il est déjà question d'élargir les fermetures toute l'année. Un nouveau plan de mobilité est en préparation. C'en est trop pour Uccle qui dénonçait déjà des fermetures en dehors des périodes de vacances scolaires. Une pétition enfonce le clou: elle récoltera plus de 9000 signatures, un record en la matière. Des opinions enflammées sont diffusées dans la presse

Quelques semaines plus tard, le projet est mis en frigo. La Ville de Bruxelles recule sous la pression d'Uccle, Ixelles, Boitsfort et même d'entités du Brabant wallon.

En 2016, de nouvelles idées sont sur la table, comme la régionalisation totale du bois. Mais pas seulement. Alors des travaux ont lieu dans le tunnel Stéphanie, le député-échevin Boris Dilliès (MR) propose au bourgmestre bruxellois Yvan Mayeur (PS) de rouvrir le bois aux voitures le samedi, de novembre à mars. But: permettre de fluidifier le trafic dans le sud de la capitale. La proposition est rejetée.

Nous voilà en 2020, au mois de mars. L'épidémie de coronavirus frappe la Belgique, le confinement est décrétée. Il faut également faire respecter le distance physique. Une solution: écarter la voiture là où cela est possible, comme dans le Bois de la cambre. Le 18 mars, le bourgmestre Philippe Close (PS) annonce la fermeture totale du bois jusque fin août. La crise sanitaire permet de tester des solutions courageuses pour les uns, insensées pour les autres, en termes de mobilité. Le Pentagone passe lui en zone 20 km/h.

Pour la Ville de Bruxelles, fermer tout le bois tous les weekends et pendant les vacances d'été, après le Covid-19, est clairement envisagé. Le Bois de la Cambre doit être le Central Park de Bruxelles. Pour le bourgmestre d'Uccle, Boris Dilliès, une concertation préalable est nécessaire. "Depuis plusieurs années, je plaide pour qu’il y ait au minimum une cogestion de ce bois entre communes concernées et au mieux que la Région reprenne sa gestion avec un comité d’accompagnement composé des bourgmestres des communes limitrophes. Je crains que l’on vienne ensuite nous dire que la situation actuelle devient pérenne et que le bois est définitivement fermé."

Il y a quelques jours, le MR d'Uccle (Aurélie Czekalski, Diane Culer) a lancé une pétition "Non à la fermeture totale du Bois de la Cambre". Pour les libéraux, "le Bois de la Cambre est un important axe de communication permettant aux habitants d’accéder rapidement aux points névralgiques de Bruxelles". Il déplore que les mesures liées au déconfinement condamnent plusieurs liaisons (De Fré - Belle Alliance, Churchill - Bois, Louise - Bois). Le texte a été déjà soutenu plus de 5000 fois.

La Ville de Bruxelles fera-t-elle marche arrière une nouvelle fois sous les pressions populaire et politique? L'avenir le dira. En attendant, l'accord intervenu et annoncé ce mercredi permet de calmer les différentes parties. Les axes fermés ont été rouverts (à l'exception de la Drève de Lorraine) et la Ville conserve la face. Mais il faudra encore patienter avant que le poumon vert de Bruxelles respire sans tousser.

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