Le blues des pompiers bruxellois: "Comme on n'est pas rentable, le monde politique nous oublie"

Le blues des pompiers bruxellois : "Comme on n'est pas rentable, le monde politique nous oublie"
Le blues des pompiers bruxellois : "Comme on n'est pas rentable, le monde politique nous oublie" - © RTBF

Ce dimanche, certains d’entre eux défileront devant le Roi. Avec fierté, passion, mais aussi amertume. Car les hommes du feu bruxellois ne décolèrent pas. "Pompiers en danger", "Low Cost Pompiers", "Pompiers en colère" : un mois après les manifestations spectaculaires dans les rues de la capitale, les calicots continuent de fleurir sur les façades des différentes casernes bruxelloises. C’est le symptôme d’un malaise avec la direction, d’une rupture avec le monde politique.

Si leur mobilisation de juin portait sur une prime que les autorités bruxelloises veulent leur retirer – un dossier gelé et renvoyé à septembre – le mal est bien plus profond. "C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase", résume un pompier du poste de Delta, à Auderghem, où nous avons passé une journée à tenter de saisir les difficiles conditions de travail.

Cela fait 30 ans qu’on vous attend

C’est avec ces mots lancés à la cantonade qu’un pompier expérimenté nous accueille. Il est 8 heures du matin : la 43e compagnie commence sa garde de 24 heures. Dans cette caserne qui semble restée bloquée dans les années 1970 – la décennie de sa construction – le sentiment d’abandon est tangible.

Comme un rituel, la garde commence par l’appel au garde-à-vous dans le couloir d’entrée. Sur le mur, service public oblige, trône un anachronique portrait… d’Albert II et Paola. "On devrait évidemment avoir le roi Philippe, sourit Pablo Nyns, un jeune sapeur-pompier. C’est le symbole de ce qu’est devenu le SIAMU (Service d’Incendie et d’Aide Médicale Urgente de la Région bruxelloise). Il n’y a pas de gestion réelle du service, pas d’anticipation, pas de vue sur l’avenir."

On n’a pas de Canard-WC depuis un mois

Après l’appel, place à une autre routine : les inventaires. Sirènes, grande échelle, sacs d’ambulances : tout est vérifié à chaque début de service. Très vite, le matériel est au centre de la discussion. "On n’a pas tout ce dont a besoin, on a des choses vieillottes, c’est certain", entame le sergent Daniel De Greef. Le souci porte notamment sur ce qu’on appelle la masse d’habillement. "Il fut un temps où on avait droit à une certaine somme pour s’équiper. Aujourd’hui, la direction procède autrement. Quand nos gants sont troués, on peut aller à la lingerie pour les échanger. Moi, ça m’est arrivé d’avoir une paire de chaussures à trous, mais il n’y avait plus ma taille. Alors, vous continuez à courir avec vos chaussures trouées", reconnaît le sergent.

Pompier, c’est aussi la vie en communauté. Des repas aux corvées, les hommes du feu s’occupent de tout, même quand le plus élémentaire vient à manquer. "On n’a pas de Canard-WC depuis un mois, se lamente Pablo Nyns, debout devant l’armoire à produits ménagers. Ici, c’est notre trésor de guerre, on essaye de le défendre comme on peut. Tenez, ce produit désinfectant, les ambulanciers l’empruntent dans les hôpitaux."

On doit pleurer pour tout, ce n’est pas logique.

"Pour acheter du papier toilette, on doit y aller de notre poche, complète Matias Polanco Jardel. On doit pleurer pour tout, ce n’est pas logique." Pompier depuis 8 ans, l’homme est excédé et lance une invitation aux mandataires politiques : "à la manière de l’émission Vis ma vie, qu’ils viennent faire sept gardes de 24 heures sur le mois. Pas seulement une heure, visiter la caserne et jouer avec la lance, mais subir les sorties et voir la misère sociale à Bruxelles. Ils ne font pas trois gardes qu’ils demandent à maman de rentrer à la maison."

Ni augmentation salariale, ni congés supplémentaires, ce que demandent les pompiers bruxellois, c’est du respect pour leur métier déjà difficile. Et cela passera par une nécessaire rénovation des casernes. A Delta, la salle de sport vaut à elle seule le détour : 20 m² à tout casser, où s’entassent les appareils de fitness, juste à côté du garage d’où partent les véhicules d’intervention. "On nous demande d’être sportifs. A chaque garde, on fait du sport. Quand on fait du cardio, on prend à plein poumons les gaz d’échappement", dénonce Pablo Nyns.

Inquiet pour sa santé, ce pompier n’est pas rassuré par la manière dont sont gérés les résidus de fumées toxiques sur les vêtements d’intervention. "Il est censé y avoir une zone propre et une zone sale bien séparées, explique Pablo Nyns. Mais dans les anciennes casernes, les aménagements n’ont pas été faits. Ici, on est dans une zone supposée propre, une zone de vie pas loin de la salle de repos et des vestiaires. Pourtant, nos équipements contaminés sont ici, juste derrière moi."

Ce sous-investissement dans l’essentiel, les pompiers le vivent d’autant plus mal qu’il s’accompagne de largesses budgétaires. Direction la salle de repos où deux types de fauteuil coexistent : les canapés que les pompiers utilisent et des fauteuils individuels sur mesure mais inadaptés au repos. "Ce sont des fauteuils type salle d’attente, explique Marc Kramski, pompier et délégué CGSP. Cela a coûté des dizaines de milliers d’euros il y a quelques années. De l’argent inutilement dépensé, et pour finir, on a enfin reçu les fauteuils adéquats."

Une direction en réorganisation

La direction opérationnelle du SIAMU ne conteste pas certains manquements, tout en rappelant les avancées effectuées depuis quelques mois : "on revient de loin", résume Pierre Menu, directeur général adjoint des pompiers de Bruxelles.

En 2017, la Cour des comptes avait réalisé un audit cinglant sur la gestion administrative du SIAMU, constatant des irrégularités majeures et de graves manquements. Le rapport fut suivi d’une commission parlementaire et d’une réorganisation complète de la direction.

"Il y a beaucoup de choses à remettre en ordre, concède le Colonel Menu. On est occupé à le faire en renforçant les équipes administratives et en se mettant en ordre par rapport aux dossiers de marchés publics par exemple. Les nouvelles procédures génèrent parois des temps d’attente pour certains matériels. Tout cela est en train de se résorber, mais il y a pu y avoir des petits couacs dans certains approvisionnements", reconnaît Pierre Menu.

Le renouvellement de casernes ne se fait pas en un jour

Quant à l’état des casernes, la direction rappelle que certaines sont flambant neuves, comme celle de Schaerbeek. Par ailleurs, des projets de nouvelles casernes existent pour les sites de Delta et Anderlecht, tandis que le poste d’Uccle, en piteux état, sera rénové en profondeur.

Quand ? "Tout cela prend du temps : il faut acquérir du foncier, demander et obtenir des permis, lancer les adjudications pour les travaux, etc.", répond le directeur général adjoint, tout en précisant que les procédures sont déjà lancées pour chacune des casernes.

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