L’Atomium a-t-elle été construite sans autorisation ?

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Le plus célèbre monument de Belgique a-t-il été érigé sans permis d’urbanisme ? En d’autres termes, l’Atomium est-elle une construction illégale depuis plus de 60 ans ? Plantées en 1958 en contrebas du palais des Expositions, les neuf boules les plus célèbres du pays ne semblent avoir aucune existence administrative officielle.

Un fantôme ou presque pour certains registres… Comment cette prouesse de 102 mètres, symbole de ce rendez-vous international jamais égalé, peut-elle être si présente dans les selfies, dans les évocations, sur les cartes postales, dans la mémoire collective et si absente quand on s’intéresse à sa réalité réglementaire ?

Une enquête s’impose. Première étape : les Archives de la Ville de Bruxelles. Elles constituent la mémoire de la capitale. La mission de l’institution, comme elle le dit elle-même, consiste en la "sauvegarde des documents produits par l’administration communale depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours, quel qu’en soit le support (parchemin, papier, photographies, support électronique…)." S’y mêlent des coupures de presse, des plans, des affiches, des dessins, des objets et des demandes de permis d’urbanisme.

Pas moins de 280 archives concernent l’Atomium mais aucune ne porte sur une autorisation de construction remontant à avant 1958, année de son inauguration lors de l’Exposition universelle. C’est ce qui a été confirmé, dans un courriel, au conseiller communal et député MR Geoffroy Coomans de Brachene, par ailleurs ex-échevin de l’Urbanisme.

Pas de trace, non plus, dit ce mail, d’une quelconque demande de régularisation. Cela arrive régulièrement dans les communes : a posteriori, les propriétaires d’un bien bâti en dehors des contraintes introduisent une demande de régularisation, en vue de légaliser celui-ci. Les autorités apprécient alors s’il y a eu ou pas d’accorder le permis. En cas de refus, la construction doit être démolie.

Les propriétaires de l’Atomium, l’ASBL Atomium, auraient pu solliciter une demande de régularisation avant la grande rénovation du monument entreprise entre 2004 et 2006. A l’époque, les pouvoirs publics (Etat fédéral, Région de Bruxelles-Capitale et Ville de Bruxelles) avaient dégagé plus de 25 millions d’euros pour restaurer l’un des derniers vestiges de l’Expo 58.

Une durée de vie de six mois

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Retour, rapide, dans ce passé glorieux de la Belgique. Le pays accueille cette année-là un événement mondial et veut en mettre plein la vue à ses hôtes venus de l’étranger. Il faut un phare au centre du plateau du Heysel, site de l’exposition universelle accueillant 43 pavillons. Un point de repère unique doit éblouir le visiteur par son audace architecturale.

Le projet de l’ingénieur André Waterkeyn et des architectes Polak est choisi : un cristal de fer agrandi 165 milliards de fois. Il s’agit de neuf sphères connectées par 20 tubes et soutenues par trois piliers. Hauteur : 102 mètres. La prouesse est saluée.

Mais la durée de vie de l’Atomium est comptée : six petits mois, le temps de l’Expo 1958. Implantée au milieu du boulevard du Centenaire, "rompant la perspective vers les grands palais créés en 1935, l’Atomium devient le point focal du site", rappellent les services du patrimoine de la Région bruxelloise, "bien que dénigrée à l’époque par les critiques d’architecture à cause de son gigantisme et du caractère irrationnel de sa forme".

Difficile toutefois de ne pas compter sur l’affection profonde que la population belge va vouer aux boules d’acier et d’aluminium. La destruction va être reportée d’année en année pour ne plus jamais être à l’ordre du jour.

Une demi-année dans le paysage, trois saisons et puis s’en vont… Les neuf boules que plus personne ne songe aujourd’hui à démanteler n’avaient pas vocation à subsister jusqu’à aujourd’hui. Et si c’est dans cet avis d’échéance que réside une éventuelle absence de permis d’urbanisme ?

L’exposition a été conçue par le "Commissariat général du gouvernement belge près l’Exposition universelle et internationale de Bruxelles 1958" et la Société anonyme de l’Exposition universelle. Le commissaire, le baron Georges Moens de Fernig, désigné en 1951 par le jeune roi Baudouin, a carte blanche ou presque. La première exposition depuis la Seconde guerre mondiale se déroulera également au Heysel, comme lors de l’Exposition universelle de 1935.

Il faut aller vite. Vu les délais et le caractère éphémère de l’exposition, pas nécessaire, se dit-on très certainement, tant au Commissariat, qu’à la Ville de Bruxelles et son bourgmestre Lucien Cooremans, de rentrer des demandes de permis d’urbanisme. Au terme de la foire, il ne restera de toute manière que poussières des attractions. Un souvenir gravé dans les mémoires de celles et ceux qui ont parcouru l’exposition.

Que disent les Archives de l'Etat?

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Michaël Amara est historien aux Archives de l’Etat qui veillent notamment à la conservation des documents relatifs à l’Expo 58. "Les conventions entre la Ville de Bruxelles et le Commissariat à l’Expo ont mis à disposition les terrains dès 1957. A charge pour le Commissariat de répartir les parcelles, aménager la voirie…" et de construire plus de 600 bâtiments, rappelle l’historien.

On comprendrait que des permis n’aient pas été demandés

"Il est impossible d’être affirmatif sans avoir mené une enquête pour déterminer le contenu exact de ces conventions et ce qu’elles fixaient en matière de pavillons et bâtiments à y construire", nuance Michaël Amara. Un travail de fourmi tant la quantité d’archives est impressionnante.

"Ceux-ci étaient conçus, poursuit-il, comme provisoires et destinés à être démontés dès la fin 1958. Pour des raisons bien compréhensibles, on comprendrait que des permis n’aient pas été demandés pour ces centaines de bâtiments provisoires. Il n’y a là rien que de très logique. Une hypothèse serait que la situation urbanistique des quelques bâtiments conservés (dont l’Atomium) n’ait jamais été régularisée par la suite…"

Inconcevable pour Geoffroy Coomans de Brachene, le conseiller communal MR, dans l’opposition au conseil communal de la Ville de Bruxelles. "Je comprends parfaitement qu’un oubli ait pu être possible en 1957-1958, surtout pour un édifice qui n’avait une durée de vie que de quelques mois, voire quelques années tout au plus".

Les autorités ont certainement dû remarquer cet oubli

Cependant, précise-t-il, "lors de la restauration de 2006, les autorités ont certainement dû remarquer cet oubli. A moins qu’il s’agisse d’incompétence manifeste. Et à ce moment-là, il aurait certainement été nécessaire de régulariser l’édifice. Personne ne l’aurait contesté. Après quelques blagues sur ce côté 'histoire belge', tout le monde l’aurait oublié."

"Comment est-il possible de justifier un tel manquement" en matière urbanistique, se demande celui qui fut pourtant ancien échevin de l’Urbanisme et ancien administrateur. "Alors que l’on demande à des particuliers de régulariser des infractions qui ont parfois plus de 50 ans, ceci me semble être une gifle monumentale à leur égard. Et je comprends mieux dès lors pourquoi l’Atomium n’avait pas d’adresse réelle jusqu’en 2018, puisqu’elle n’existait pas sur papier visiblement."

Une adresse officielle et une régularisation

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Il y a bientôt trois ans, le 9 juillet 2018, les autorités politiques bruxelloises réparent cet oubli en posant une plaque de rue officielle, sous le crépitement des appareils photos. L’Atomium a enfin une adresse, place de l’Atomium. A ne pas confondre avec l’avenue de l’Atomium ni le square de l’Atomium, où se situe le Trade Mart (centre de retail). Fini depuis lors les courriers à l’attention des gestionnaires du monument qui se perdent parce qu’adressés au mauvais endroit.

Mais l’élu, qui a procédé en son temps à cette rectification, n’en démord pas. L’Atomium sans permis et dont la situation n’a toujours pas été régularisée, "si cela devait être confirmé, on pourrait vraiment dire que le surréalisme belge – et bruxellois – a de beaux jours devant lui", ironise le libéral.

A moins que tout soit tout simplement une question d’époque, avec un édifice temporaire devenu définitif. L’Atomium qui n’a aucune existence officielle, l’Atomium érigée sans passer par des procédures telles qu’on les connaît aujourd’hui… Pour l’ASBL gestionnaire, il ne faut peut-être pas aller chercher l’explication aussi loin.

"Tous les bâtiments normalement temporaires de l’Expo 58 l’ont été sans permis au sens d’aujourd’hui mais avec l’accord du Commissariat général de l’Expo", toute-puissante organisatrice de l’événement, tenue par Moens de Fering.

Pas de problème de notre côté pour régulariser l’Atomium

Nommé par le Roi, le Baron (puis Comte) Georges Moens de Fering, homme d’affaires, magistrat, chargé de l’application du plan Marshall, plusieurs fois ministre avant de gérer l’Expo 58 pouvait tout se permettre sur le plateau du Heysel. C’était le "grand manitou", celui qui allait faire de Bruxelles la capitale du monde et du château du Belvédère, sa résidence le temps de l’expo, le lieu de réception des VIP.

Difficile de contester l’autorité et les décisions officielles de celui qui durant cette période sera l’une des personnalités les plus importantes du pays. Le site est son terrain de jeu, sa signature au bas d’un document compte. N’en déplaise à la Ville de Bruxelles (et sa réglementation) qui n’avait de toute manière que des avantages à tirer de la foire internationale.

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Le Baron Georges Moens de Fering. © D. R.

Qu’en pense au juste, 60 ans plus tard, la Ville de Bruxelles, partenaire de l’Atomium ? Ans Persoons (sp.a), échevine de l’Urbanisme confirme le consensus politique. "En soi, il n’y aura évidemment pas de problème de notre côté pour régulariser l’Atomium si la question se posait", dit son cabinet.

Et même temps, "pour nous, la question ne se pose pas : il n’y a pas de raison d’introduire maintenant une demande de permis." Pas de raison, car il n’y a pas contestation. Nul ne songerait aujourd’hui à démanteler l’Atomium ni à remettre en cause sa création.

Il en va de même avec d’autres rares vestiges datant de 1958. A côté de l’Atomium, le Théâtre américain circulaire conçu pour l’exposant étasunien, se dresse toujours le long de l’avenue de Madrid. Utilisé comme studio de télévision, revendiqué par la Flandre et Bruxelles, il appartient au Fédéral et est géré par la Régie des Bâtiments.

S’ajoute l’ancien Comptoir tuilier de Courtrai, à l’ombre de l’Atomium, transformé quelque temps en restaurant et salon de réception. Mais aussi le pavillon Logexpo en contrebas du boulevard du Centenaire utilisé encore récemment par le service Seniors de la Ville…

Des constructions vouées à disparaître, devenus permanentes, qui ont parfois connu une seconde vie, moins glorieuse que celle de l’Atomium. Mais toutes ont un point commun : leur légalité toute relative. A ceci près que le monument recouvert d’inox depuis 2006 occupe une place prépondérante dans le ciel de la ville.

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Le pavillon au bas du boulevard du Centenaire. © GOOGLE
L’ancien pavillon du Comptoir tuilier de Courtrai. © GOOGLE
Le Théâtre américain, vestige de l’Expo 58. © Tous droits réservés

Il faut accepter son existence

L’Arau, l’Atelier de recherche et d’action urbaines, n’était pas né en 1958. De tous les combats depuis 50 ans contre la déstructuration de la ville, l’association porte une analyse pragmatique sur le plateau du Heysel, son phare et ses carences. Les règles s’imposent-elles aussi à l’Atomium ?

"Il faut faire la différence entre l’architecture moderniste et l’urbanisme moderniste, développe Marion Alecian, directrice de l’Arau. La critique est toujours là concernant l’approche fonctionnaliste de la ville, à l’image des infrastructures routières qui ont destructuré Bruxelles. On condamne les tunnels qui ont détruit la ville mais pas l’Atomium. Il faut accepter son existence. Il faut la garder pour ses qualités intrinsèques. L’Atomium appartient au paysage urbain et semble par exemple plus intéressant dans le skyline (le paysage des hauts bâtiments) bruxellois que la tour Atenor" le long du canal, à deux pas de Tour et Taxis.

L’Atomium, prouesse architecturale incontestable, témoin d’une époque, celle du modernisme. "Notre grille d’analyse est toujours la même à l’Arau", poursuit Marion Alecian. "Quel impact aura un aménagement par rapport au cadre de vie ? L’Expo 58 a permis de donner une attractivité touristique à un quartier excentré de Bruxelles, en dehors du centre-ville."

L’Expo 58 n’a pas non plus entraîné l’exode des Bruxellois, même si elle a certainement déclenché les prémisses de la Bruxellisation subie dans les années 60 et 70.