Impossible d'éradiquer le frelon asiatique: "Nous allons devoir cohabiter"

Impossible d'éradiquer le frelon asiatique: "nous allons devoir cohabiter"
Impossible d'éradiquer le frelon asiatique: "nous allons devoir cohabiter" - © Jacques Blot

C'est un aveu d'impuissance face à un phénomène qui semble irrésistible. Malgré tous les efforts pour tenter d'éliminer le frelon asiatique (Vespa velutina) en Wallonie, il semble qu'il nous faille à présent reconnaitre l'échec de cette stratégie : "Malheureusement, il sera impossible d'éradiquer totalement cette espèce envahissante sur notre territoire. Il faudra apprendre à cohabiter avec elle en tentant de réduire ses populations, là où elles provoquent les dommages les plus importants" a déclaré mardi dernier la ministre wallonne de l'Environnement Céline Tellier (Ecolo) devant les députés de la commission Environnement au Parlement de Wallonie.

Débarqué de Chine grâce à la mondialisation des échanges commerciaux, le frelon asiatique n'a jamais cessé d'étendre sa présence en Europe, s'attaquant aux abeilles indigènes et provoquant des ravages dans les ruchers, à tel point qu'experts et politiques sont désormais contraints de changer leur approche. Michel De Proft est directeur scientifique au centre wallon de recherches agronomiques (CRA-W, Gembloux) et responsable de la plupart des destructions de nids en Wallonie, lui aussi estime qu'il faut se faire une raison : le frelon asiatique ne partira pas de sitôt. Entretien. 

 Le premier nid détecté en Wallonie date de 2016, quelle est la situation quatre ans plus tard ?

Aujourd'hui, toute la Belgique est colonisée mais à des degrés divers. L'ouest du pays et tout le long de la frontière française est beaucoup plus occupé mais on trouve quand même des nids à Visé, Marche-en-Famenne, Arlon, donc il n'y a plus aucune province qui lui échappe. Depuis le début de cette année, on est déjà à plus de 120 signalements en Wallonie, c'est quatre fois plus que l'an dernier. La Flandre est à peu près dans la même situation. Mais ce qui est vraiment frappant en 2020, c'est la taille des nids, ils sont très gros. La saison a été longue et a permis à ce frelon de créer des colonies très abondantes. C'est évidemment un motif d'inquiétude pour l'an prochain, parce que de chacun de ces très gros nids vont sortir un grand nombre de fondatrices et donc on doit s'attendre à ce qu'on ait encore beaucoup plus de nids en 2021. 

Comment explique-t-on cette progression du frelon asiatique ?

Tout d'abord, c'est un chasseur extraordinaire. Il a vraiment une agilité et une rapidité de chasse qui fait qu'il amène beaucoup de proies et donc de protéines dans son nid et que les colonies peuvent grandir beaucoup plus vite que des colonies de frelons européens, par exemple. Et puis aussi, les abeilles européennes sont démunies face à cette menace très récente et ne savent pas comment se défendre. Ce qui se passe en Chine, sa région d'origine, c'est que les abeilles ont appris à répondre à ses attaques. Là-bas, elles ont co-évolué avec lui et ont développé des comportements de défense ce qui ne lui permet pas d'exploser comme il le fait ici. En Europe, il n'y a pas cet obstacle à la progression du frelon.

N'y aurait-il tout de même pas des prédateurs qui pourraient réguler cette espèce ? 

Il y en a, mais c'est très marginal. On peut parler de quelques oiseaux, la bondrée apivore et des oiseaux comme ça, mais ils ne font pas le poids et ne sont de toute façon pas assez nombreux par rapport à l'explosion du frelon asiatique et son énorme capacité de multiplication. 

Pensez-vous également qu'il est impossible d'éradiquer le frelon asiatique ? 

Oui. Je ne vois pas comment on pourrait imaginer l'éradiquer. Vous savez, les jeunes femelles fécondées qu'on appelle les fondatrices peuvent quitter leur nid et aller fonder une nouvelle colonie à 80 kilomètres. Comment pourrait-on maitriser un invasif aussi efficace ? Je crois que la ministre Tellier a tout à fait raison de dire qu'il faudra vivre avec, bien sûr ! Il faut bien se rendre compte: ce frelon est arrivé dans le Lot-et-Garonne en 2003-2004, en quinze ans il a occupé toute la France et toutes les régions voisines, y compris le nord de l'Espagne, le Portugal, la Suisse, un morceau de l'Italie, jusqu'à l'Angleterre, les Pays-Bas et l'Allemagne. Cette vague traverse l'Europe et va occuper tous les territoires qui lui sont climatiquement favorables. Au niveau de l'éradication, c'est peine perdue, c'est un insecte "inéradicable". 

Est-ce un échec pour la stratégie d'éradication qui a été menée jusqu'à présent ?

Dans un premier temps, quand il y a une espèce invasive, il y a une période pendant laquelle on essaye d'abord d'éradiquer, c'est une logique d'éradication qui s'installe, c'est tout à fait normal. Quand on voit qu'on n'y arrive pas et que cet insecte déborde complètement toutes les mesures qu'on prend, eh bien on passe dans une phase de gestion. On en est là aujourd'hui. On va devoir quitter une logique d'éradication pour entrer dans une logique de gestion. Essayer d'avoir le dernier frelon, ça n'aurait plus beaucoup de sens.

Quelles sont alors les solutions qui peuvent être mises en œuvre pour protéger les abeilles ? 

 Il y a une solution qui s'appelle la muselière. C'est un dispositif en treillis qu'on place devant l'entrée des ruches, au trou de vol. Ça n'empêche pas les frelons de faire des prélèvements d'abeilles, mais ça les écarte de l'entrée de la ruche. Le fait de les écarter de l'entrée, ça fait retomber le stress des colonies d'abeilles, or on sait que c'est le stress induit par la présence des frelons qui est le plus nuisible et qui les empêche de travailler, pas tellement les prélèvements. C'est un dispositif qui pourrait se généraliser. Il y a aussi des possibilités de piéger les ouvrières à certaines périodes de la saison, par exemple en été. 

Quel comportement recommandez-vous d'adopter en cas de confrontation avec cet insecte ? Y a-t-il un danger pour la santé humaine ?

Alors, il y a deux choses. Il y a le frelon solitaire qui vaque à ses occupations, qui butine, qui chasse, qui s'intéresse à ce qui se trouve dans votre assiette pendant que vous êtes en train de pique-niquer. Ça, c'est un frelon qui n'est pas agressif du tout et pour se faire piquer dans ces conditions-là, il faudrait presque le faire exprès. Par contre, à proximité du nid, ça peut mal tourner, c'est un insecte qui défend très fort son nid, et là il est très agressif. Donc ne vous lancez pas dans une opération de neutralisation d'un nid, à moins d'être tout à fait sûr de votre coup. Imaginez que vous fassiez tomber le nid, il y aurait très vite mille frelons en vol autour de vous… Comme je l'ai dit, ça peut mal tourner. 

La Région wallonne annonce pour l'été 2021 un nouveau cadre juridique, il s'agit de s'assurer que les entreprises de désinsectisation ont bien les compétences nécessaires ; cela va t-il changer quelque chose pour le CRA-W qui est responsable aujourd'hui de près de 80% des destructions de nids ?

Jusqu'à présent, la réglementation n'interdit pas à un désinsectiseur d'intervenir sur des nids de frelons asiatiques. Je sais que le souhait de l'administration et de la ministre, ce serait d'imposer un minimum de règles pour garantir la sécurité et que les gens qui interviennent aient un minimum de formation, ce qui serait logique. Sur les 80% de neutralisations, c'est vrai, pourquoi est-ce à nous d'en faire autant alors que nous sommes un centre de recherche ? Eh bien, c'est parce que c'est un phénomène nouveau. On a voulu bien étudier la chose et maintenant, forts de 150 à 200 interventions, on peut parler à des opérateurs de terrain de façon crédible, on sait comment ça marche. Nous allons progressivement nous retirer du terrain, nous n'avons évidemment pas vocation à faire de la désinsectisation sur du long terme. 

Pour plus d'informations sur la présence du frelon asiatique, vous pouvez consulter ici une carte qui recense tous les signalements sur le territoire wallon. 

Archives : Journal télévisé 07/08/2017

Apparition du frelon asiatique à Bruxelles, reportage Jt du 10 novembre 2018

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