Home Archambeau à Jette : "On ne peut pas prendre notre temps pour bien soigner, pour bien alimenter"

Illustration - "On peut accepter la mort, mais on ne peut pas accepter le manque de soins, le manque d’accompagnement", témoigne une personne qui a perdu son papa au home Archambeau de Jette.
Illustration - "On peut accepter la mort, mais on ne peut pas accepter le manque de soins, le manque d’accompagnement", témoigne une personne qui a perdu son papa au home Archambeau de Jette. - © RTBF

Ce mardi, le ministre bruxellois de la Santé, Alain Maron, a ordonné à la direction de la maison de repos Archambeau à Jette de nommer un gestionnaire de crise.

Depuis trois semaines, ce home privé de la Région bruxelloise est soutenu par l’armée. Mais cette mission, déjà prolongée à trois reprises, arrive à sa fin. Or, "la situation ne semble pas sous contrôle", a déclaré à la RTBF le porte-parole du ministre Maron.

Des témoignages accablants

Il y a une dizaine de jours, une infirmière de cet établissement (qui préfère garder l’anonymat), complètement sur les genoux, nous faisait part de son désarroi. C’était juste après le long week-end de Pâques, dont le dimanche avait été particulièrement pénible pour le personnel et les résidents : "On a essayé de faire le maximum, de se débrouiller, mais on peut dire que les soins que l’on a prestés ce n’était pas les vrais soins. Cela veut dire qu’on ne peut pas prendre notre temps pour bien soigner, pour bien donner à manger, pour bien donner à boire. On a essayé de donner un petit peu à tout le monde, comme ça, ils pouvaient s’en sortir ce jour-là".

Un manque de personnel qui a eu des conséquences : "Nathalie", c’est un nom d’emprunt, a perdu son papa. A la veille du week-end de Pâques déjà, elle a dû faire appel à la police pour avoir de ses nouvelles. Depuis une semaine plus aucun contact téléphonique n’était possible avec la maison de repos Archambeau : "J’ai fini par appeler la police pour demander que l’on se rende sur place. Ce qu’ils ont fait. Et finalement, le soir, ma maman a eu un contact avec l’infirmier de nuit. Il a dit qu’il appelait parce que la police lui avait dit d’appeler", explique-t-elle. Ce que nous a confirmé la police.

Sans ce coup de fil, "Nathalie" n’aurait pas appris l’état critique de son papa. Et si un rendez-vous téléphonique a été pris pour le lendemain, histoire que sa maman puisse dire au revoir à son époux, il n’a jamais eu lieu, faute de personnel sans doute… Et elle n’est peut-être pas la seule, une vingtaine de résidents y ont perdu la vie depuis le début de la pandémie.

Après la colère et la douleur, reste l’indignation pour cette personne dont le papa est décédé : "On peut accepter la mort, mais on ne peut pas accepter le manque de soins, le manque d’accompagnement. Et le pire, c’est que quand on dénonce, fatalement on s’en prend au personnel survivant, aux gens qui sont toujours là. C’est horrible de devoir se dire que je mets en cause ces gens qui font tout leur possible. Qui sont dans une situation absolument impossible. Ce dilemme-là, il ne devrait pas exister !"

Une direction dans le déni ?

Après avoir recueilli ces témoignages, nous avons tenté d’obtenir la réaction de la directrice de ce home. Si elle a reconnu l’intervention de la police, elle a clairement contesté le fait d’avoir travaillé en sous-effectif le week-end de Pâques. Elle a parlé de "ragots" et nous a menacés de nous poursuivre en justice si nous citions son nom ou même son home.

Pourtant, la Défense, elle-même, nous a confirmé "un manque de personnel" durant ces trois jours via son personnel présent sur place.

Raison aussi sans doute pour laquelle, le ministre bruxellois de la Santé enjoint ce mardi la directrice à nommer un gestionnaire de crise.

Une direction dépassée

Cette décision, prise par la Région bruxelloise, n’étonne pas Wojcheck Kacprzycki. Ce secrétaire permanent CNE a récolté de nombreux témoignages du personnel soignant travaillant dans des homes bruxellois, dont celui d’Archambeau. En août de l’année dernière, il avait déjà rencontré des problèmes avec sa directrice lorsqu’une délégation syndicale y a été mise en place car elle n’en voulait pas.

Mais il précise : "Comme dans l’ensemble du secteur des maisons de repos, le personnel de cette maison a été surpris et délaissé un peu de la part, d’abord du pouvoir fédéral, régional ; mais aussi par la direction parce que tout le monde a été dépassé. Donc, cela s’est traduit par le fait qu’on ne connaissait pas de procédures, il manquait du matériel de protection et ensuite, on ne savait pas ce qu’on devait faire. Sans parler du manque d’effectifs sur le terrain".

"Nous sommes complètement désemparés", c’est d’ailleurs ce qu’avait déclaré la directrice d’Archambeau à la RTBF lors de l’arrivée des militaires dans son home. Morgane Daniel déclarait d’ailleurs qu’il n’y avait "même pas un tiers des employés qui est présent à la résidence" (soit une dizaine sur 50 habituellement, confirmait-elle) et que "l’armée remplace le personnel que je n’ai pas sur le terrain" (six militaires au total). Autrement dit, avec le personnel de l’armée, il y avait environ seize personnes pour s’occuper de 71 pensionnaires.

"Le premier souci du gestionnaire est de satisfaire les appétits des actionnaires"

"Ce manque de personnel a une influence très négative sur la qualité de la prise en charge des résidents", précise Wojcheck Kacprzycki. 

La maison de repos Archambeau n'est d'ailleurs pas la seule à en avoir fait les frais. "J'ai reçu plusieurs témoignages des autres institutions qui disaient que, par exemple dans la soirée, au lieu de trois personnes pour s'occuper des résidents, il y avait une seule personne ! Donc vous imaginez si vous avez 20 ou 30 personnes qui demandent une assistance pendant le repas du soir, cette personne-là a environ 5 minutes pour s'occuper d'un résident qui a besoin d'une demi-heure ou 45 minutes pour s'alimenter. Donc bien sûr, plusieurs résidents, de ce fait, sont déshydratés et, je peux dire clairement que certains résidents sont aussi sous-alimentés", affirme ce secrétaire permanent CNE

Le problème aussi pour Wojcheck Kacprzycki, c’est que la plupart des maisons de repos à Bruxelles sont détenues par de grands groupes commerciaux, "des maisons qui sont cotées en Bourse. Donc le premier souci du gestionnaire est de satisfaire les appétits des actionnaires. Garantir les dividendes donc. Les soins ou la qualité des soins passent au deuxième rang".