Fils de mineur, pain complet et abdominaux: l'autre portrait d'Emir Kir

Emir Kir, dans la salle du conseil communal de Saint-Josse-ten-Noode.
Emir Kir, dans la salle du conseil communal de Saint-Josse-ten-Noode. - © Jonas Hamers - ImageGlobe

En sueurs et le souffle presque coupé, il n’est pas du genre à fréquenter une salle de sport bien connue du boulevard Lambermont pour la forme. C’est sa forme qu’il veut absolument entretenir. Question d’afficher énergie et sérénité en toutes circonstances. Entre sa séance matinale d’abdominaux (jusqu’à 400 !) ou ses courses le long du parc Josaphat à Schaerbeek, Emir Kir, entré dans la cinquantaine, dénote avec ses collègues bourgmestres masculins des autres communes. De bons vivants qui aiment les plats cuits dans la fonte que pousser de la fonte. Emir Kir, le socialiste de Saint-Josse-ten-Noode, dénote aussi par la multiplication des polémiques (dont la dernière en date qui lui vaut une comparution devant la commission de vigilance de son parti) qui ont émaillé sa vie politique.

Guy Cudell, le modèle

C’est fin des années 90 que le natif de Charleroi, fils d’un mineur victime d’un accident de travail le rendant invalide, adhère au Parti socialiste. La famille Kir déménage à Saint-Josse (rue du Secours) dans les années 70 où le jeune Emir va poursuivre ses études secondaires. Il est tout de suite subjugué par le charisme, le pragmatisme et l’ouverture du bourgmestre Guy Cudell qui règne depuis 1953 sur cet îlot urbain d’un kilomètre carré. Les premières femmes policières, c’est à Saint-Josse et c’est grâce à Guy Cudell. Les tours de bureaux qui rapportent en taxes, c’est Guy Cudell. Les premiers agents locaux issus de la diversité, c’est dans le Saint-Josse de Guy Cudell. Guy Cudell qui va engager Emir Kir en 1995 comme travailleur au Centre social de prévention.

En 1999, Guy Cudell décède et laisse toute une commune en deuil. Jean Demannez, le rival éternel au sein du PS local, lui succède. Ce dernier a également repéré la fougue du jeune Kir qui au sein de l’association belgo-turque Anatolie, suscite déjà l’attention des médias. L’ASBL œuvre dans le social, le sport… Lors du tremblement de terre survenu en Turquie en 1999, Emir (Erdal) Kir communique autour des dons récoltés par la diaspora bruxelloise en faveur des sinistrés. Un an plus tôt, le verbe hésitant, il lance sur plusieurs antennes radio et TV un appel au calme aux ressortissants turcs de la capitale qui veulent manifester contre la décision de l’Italie de ne pas extrader Abdullah Ocalan, le leader du PKK, parti indépendantiste kurde. En juin 2000, l’occasion de l’Euro de football qui se déroule en Belgique et aux Pays-Bas, il imagine une opération de communication alors que les Diables rouges doivent affronter la sélection turque : la confection des maillots aux couleurs des deux nations, à porter dans le stade.

Du jean basket au costume

Le PS bruxellois sent la pépite. En octobre 2000, c’est sûr, Emir Kir sera sur les listes pour les communales. Prudent, Jean Demannez lui attribue la… 14e place. Mais au soir du 8 octobre, Emir Kir, petit travailleur social, arrive deuxième en voix de préférence, avec 720 voix! Comment expliquer une telle prouesse ? Un réseau, des connexions et l’appui de proches qui ont battu le pavé pendant la campagne. Jean Demannez doit céder une première fois et lui attribue un échevinat, celui des Affaires sociales et de l’Enseignement. Fini les jeans baskets remplacés par des costumes stricts. Le style devient soigné, voire emprunté, même dans la gestuelle.

Emir Kir est devenu "quelqu’un" en très peu de temps et il va faire fructifier sa nouvelle notoriété. "Je conçois aisément le fait que je peux être considéré comme un leader. Mais je n’en suis pas un. Ma politique ne sera pas communautaire. Je suis Belge avant tout et je ne suis que l’émanation de l’électorat tennoodois", affirme-t-il à la DH en 2000. Couvé par Philippe Moureaux et Laurette Onkelinx, il prépare le coup d’après. D’ici là, il faut bosser tout en restant au contact du terrain et de l’importante communauté turque. Celle-ci affiche un patriotisme exacerbé. Kir veut apparaître comme mesuré.

Benadering

En 2004, le PS ne peut pas faire l’impasse sur le phénomène Kir et le place sur les listes aux régionales. Carton plein avec 7400 voix, juste derrière le "Monsieur Bruxelles" du PS, Charles Picqué. Elio Di Rupo, à la tête du parti, doit ouvrir ses gouvernements régionaux et communautaires aux élus allochtones. Fadila Laanan arrive à la Communauté française, Emir Kir est nommé secrétaire d'Etat à la Propreté. Mais à Bruxelles, dites "ministre", ça a plus de gueule ! Il parfait son néerlandais pour passer dans les médias néerlandophones. "Il y a un mot que j’aime beaucoup, c’est "benadering", pour "approche". C’est un mot que tu peux placer dans une interview en néerlandais, ça fait toujours sérieux", glisse-t-il en souriant à l’époque.

Emir Kir n’a rien fait pour calmer la meute de ses détracteurs. Il en a joué et a multiplié les faux pas. Sur leur blog "Suffrage universel", un journaliste indépendant Mehmet Koksal et un observateur attentif de la vie politique bruxelloise Pierre-Yves Lambert relèvent un mensonge (une erreur pour Emir Kir) sur son parcours académique : il n’est pas licencié en sciences politiques à l’ULB comme l’indique son CV mais candidat. Les dépenses électorales autour de sa campagne électorale de 2004 posent question. Enfin, il y a les accusations de négationnisme au sujet du génocide arménien perpétré par l’armée ottomane en 1915 (un million de victimes). C’est un sujet très sensible en Turquie, qui préfère utiliser le terme de "massacres" et renvoie les autres grandes puissances à leurs atrocités comme la colonisation. Mais voilà : Emir Kir a toujours fui le débat autour de cette page sombre de l’histoire de la Turquie, pour ne pas froisser son électorat. Autres pièces versées au dossier : Emir Kir est, selon Mehmet Koksal, le signataire d’une pétition datant de 2003 rejetant les allégations de génocide arménien et demandant le démantèlement d’une stèle aux hommages aux victimes récemment dévoilées à Ixelles. Il a également participé à une manifestation aux côtés de négationnistes.

Procès contre "Suffrage universel"

En 2004, défendu par Maître Uyttendaele, il attaque en justice "Suffrage universel" qui l’a traité de "négationniste, menteur et délinquant". En première instance, Emir Kir est débouté. Lors du procès, le ministère public souligne : "M. Kir a une position à tout le moins ambiguë à l’égard du génocide des Arméniens" et " M. Kir a eu recours à des pratiques pour le moins équivoques, même si elles n’ont pas été sanctionnées…" Emir Kir fait appel. Didier Gosuin, chef de file bruxellois du FDF (opposition), demande la mise en congé d’Emir Kir le temps de l’appel. Charles Picqué, ministre-président, refuse ! Cette affaire intervient alors qu’au même moment un policier accuse Emir Kir d’être intervenu dans un dossier de régularisation du mariage d’un couple belgo-turc à Saint-Josse.

Emir Kir reste membre du gouvernement et poursuit son travail. Il a quatre ans pour afficher un bilan. Une parenthèse toutefois, 2006, avec les communales. Emir Kir n’est plus un inconnu et le résultat des urnes le confirme : 1635 voix, plus que le bourgmestre Jean Demannez. Jean Demannez a voulu tuer Guy Cudell, Emir Kir veut tuer Jean Demannez. Ses partisans manifestent devant l’hôtel communal. Les deux clans se détestent, Demannez reproche à Kir son communautarisme, Kir reproche à Demannez un paternalisme teinté de racisme. Mais ils sont obligés de trouver un terrain d’entente sous peine de rendre la commune ingérable. Kir calme ses supporters et accepte de passer son tour. Certains le voient à Schaerbeek pour épauler Laurette Onkelinx qui vient de débarquer. Mais il ne jure que par Saint-Josse et admire déjà un certain Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc du parti islamo-conservateur de l’AKP à qui on prédit un destin présidentiel.

En 2009, Emir Kir, qui a imposé le tri sélectif à Bruxelles, confirme lors des régionales: 11.500 voix, deuxième score derrière Picqué. Il rempile à la Propreté publique et hérite de l’Urbanisme. 2012 vient lui rappeler que quand on est un homme public, mieux vaut s’entourer de collaborateurs probes : son chauffeur au cabinet, proche de longue date, tombe pour trafic d’armes. Un élément à la charge d’Emir Kir exploité par ses ennemis politiques, quelques mois plus tard, lors des communales. Cette campagne est également marquée par la présence, sur une liste MR, de sa cousine Cenan Kir.

Le mayorat en 2012

Un accord intervient de justesse entre les rivaux Demannez-Kir : Demannez s’effacera en cours de mandat au profit de Kir. La messe est entendue. Mais rien ne passe comme prévu. Kir explose les compteurs 1900 voix, 700 de plus que Demannez ! Le premier cercle de Demannez lui tourne le dos et file dans les bras d’Emir Kir. Sous pression, ils signent l’acte de candidature du nouveau bourgmestre. Le PS bruxellois se tait. Seule contrepartie : Emir Kir ne peut plus rester secrétaire d'Etat. A la RTBF, Demannez dérape et accuse cette fois publiquement son successeur d’avoir joué la carte communautaire. Au sein du nouveau collège, d’anciens proches de Demannez (Jabour…) côtoient les nouveaux maîtres des lieux (Azzouzi, Ozkonakci, Boiketé…). Ambiance…

A la tête de sa commune, l’habitant du joli square Armand Steurs va rapidement endosser le costume. Montant quatre par quatre les marches qui le mènent à son bureau, Emir Kir veut sortir Saint-Josse de son image de commune socialement défavorisée, lui donner l’importance que Guy Cudell a pu lui insuffler malgré sa ridicule superficie. Comme Guy Cudell, il se met à signer les documents officiels à l’encre mauve. Il veut doter sa commune d’une Maison des Cultures, veut réformer l’administration, rénover l’espace public, encadrer (bannir ?) la prostitution et ses nuisances… Il va instaurer plus tard la semaine de quatre jours, la gratuité des garderies scolaires, favoriser le pouvoir d’achat de ses habitants… Mais l’opposition Ecolo en tête n’y voit qu’électoralisme, absences de raisonnements budgétaires et discriminations. Emir Kir s’assied sur les critiques. Il est le maître chez lui, il décide de tout. Quand il fait évacuer manu militari les squatteurs de l’église du Gesu à Botanique, il assume malgré les très vives critiques à gauche.

Ministrable pas ministre

En 2014, Emir Kir se présente de manière inédite à la Chambre (Bruxelles). Il fait 18.000 voix juste derrière Reynders, Onkelinx et Maingain. Il est dans la cour des grands. De quoi lui permettre de redevenir ministre ? C’est ce qu’il annonce sur les marchés, à ses électeurs, aux représentants de la Turquie en Belgique auprès de qui certains disent qu’il prend ses ordres. Officieusement, Emir Kir se met à constituer un cabinet et approche des militants socialistes. Mais quand le casting tombe, c’est la désillusion. Il ne se sera pas ministre, ni au Fédéral, ni à la Région. Petite consolation : il voit éclore la Belgo-turco-marocaine Nawal Ben Hamou. Il reste un modèle de réussite et inspire tous les autres politiques turcophones qui n’arriveront jamais à son niveau : d’Hassan Koyuncu (PS) à Saït Kose (FDF), en passant par Halis Kökten (FDF, cdH, PS) et Emin Ozkara (PS). Et puis, il n’y a qu’Emir Kir qui puisse organiser une rencontre entre la chanteuse superstar en Turquie Hadise et le Premier ministre Elio Di Rupo.

La cour des grands

Emir Kir est un modèle de réussite et un modèle tout court. Emir Kir s’astreint un régime alimentaire et sportif strict pour pouvoir assumer ses deux mandats député-bourgmestre. A la commune, pour le midi, on lui prépare soigneusement ses deux tartines de pain complet (à l’américain) ou une petite salade. Lors des réceptions, c’est à peine si ses lèvres font trempette dans le verre d’alcool. A la salle ou sur un terrain de foot, il se donne comme un jeunot.

A la Chambre, on ne disserte plus sur les corbeilles à papier des voiries régionales ni le réaménagement d’une placette à Koekelberg. On parle asile, terrorisme, évasion fiscale, défense… Du haut vol avec des personnalités qui peuvent faire et défaire le pays. Emir Kir va intervenir, jouer le jeu de manière un peu théâtrale au sein de l’opposition PS face à la nouvelle majorité MR-N-VA. Ses interventions sont isolées pour alimenter ses réseaux sociaux. On lui reconnaît un certain culot face à Theo Francken et Jan Jambon. A la Chambre, on parle aussi génocide arménien. Lorsque le Parlement observe une minute de silence en mémoire des victimes, Emir Kir est absent. Sermonné par les instances du boulevard de l’Empereur, il appuiera sur le bouton vert quand il s’agira de voter la résolution commémorant la tragédie.

En 2016, la Turquie du puissant président Erdogan vacille. Un putsch manqué mené dans la nuit du 15 au 16 juillet fait 290 morts. A plusieurs milliers de kilomètres de là, à Saint-Josse, la diaspora a choisi son camp, celui du leader de l’AKP. L’un des principaux collaborateurs d’Emir Kir, Safa Akyol, se distingue sur les réseaux sociaux en s’attaquant aux Gulenistes, soupçonnés d’avoir fomenté le coup d’État. Ecolo monte au créneau. Emir Kir lui garde toute sa confiance, encore aujourd’hui.

La relève

2018. Emir Kir, après une campagne violente et de nouvelles accusations de menaces sur des candidats turcs, rafle la majorité absolue à Saint-Josse. Plus d’un électeur sur trois a voté pour lui. Il n’a plus besoin de s’allier au cdH. L’année suivante, aux fédérales, il enregistre 18.500 voix. Emir Kir divise au PS mais comment se passer d’un réservoir de voix aussi important ? Peut-on écarter les demandes de ses électeurs qui ne sont pas tous belgo-turcs ? Dans une Belgique où la montée de l’extrême droite inquiète, comment au PS ne pas s’indigner de la réception par Emir Kir à la maison communale de maires du MHP, formation politique turque xénophobe et proche du mouvement ultranationaliste des "Loups gris"? Les réseaux sociaux s’enflamment, rappellent que ce n’est pas une première. Emir Kir se défend : parle d’attaques racistes à son égard et porte plainte. A ses proches, il confie en avoir marre d’être une cible permanente ramenée systématiquement à sa "turquité". Son entourage rapporte que cette délégation turque a aussi été prise en photo avec Karl-Heinz Lambertz, figure socialiste de la Communauté germanophone, qu’elle a été reçue par le Comité des Régions… Sauf qu’Emir Kir, lui, avait déjà invité Ugur Serdar Kagin, membre du MHP, en juillet 2018.

Paul Magnette le nouveau président du PS et Ahmed Laaouej, boss de la Fédération bruxelloise condamnent fermement : un socialiste ne peut pas rompre le cordon sanitaire avec l’extrême droite. Un militant, Jérémie Torejow, introduit une plainte en interne. La députée Simone Susskind demande l’exclusion d’Emir Kir. Béa Diallo, échevin ixellois, lui apporte son soutien sur BX1. Ce week-end, Kir et Diallo ont posé façon boxeurs pour les réseaux sociaux, prêts à rendre les coups. On l’a dit : le cas Emir Kir divise. La semaine prochaine, il est invité à s’expliquer devant les instances. Il se dit serein.

Quelle pourrait être la sanction, si sanction il y a ? Un rappel à l’ordre ? Une exclusion ? Dans ce cas, Emir Kir devra-t-il rendre ses mandats ? Rien ne l’empêche de siéger comme indépendant. Rien ne l’empêche non plus de préparer la relève. Son fils, Mikail, 22 ans, milite déjà au PS.

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