Après la crise du coronavirus, et si le télétravail occasionnel devenait la norme à Bruxelles ?

Là où certains regrettent la convivialité de l'équipe, d'autres apprécient au contraire de pouvoir se concentrer sur leur tâche sans être dérangé.
Là où certains regrettent la convivialité de l'équipe, d'autres apprécient au contraire de pouvoir se concentrer sur leur tâche sans être dérangé. - © RTBF

Cela fait des années qu’avec les difficultés de mobilité dans la ville, et surtout à ses entrées et sorties, le télétravail est perçu comme une alternative. Il s'est d'ailleurs petit à petit installé dans certaines entreprises et administrations, à un rythme occasionnel, souvent un jour ou deux hebdomadaires.

Au point qu'en 2016 à Bruxelles, un quart des travailleurs pratiquaient le télétravail, d'après Constance Uyttebrouck, auteure d'une recherche sur le télétravail à l'université de Liège.

Puis, le confinement est passé par là. Le télétravail s’est imposé à toutes les tâches qui le permettaient. Les employeurs ont dû l'organiser de manière soudaine. Ils n'ont eu d'autres choix que de plonger, parfois à contrecœur, dans toutes les questions que cela pose sur le plan logistique, ergonomique, et bien sûr aussi des performances.


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Et ça ne s'est pas trop mal passé, si l'on met de côté bien sûr certaines difficultés purement liées au confinement, comme la présence des enfants à la maison ou la dimension à temps plein du télétravail.

Du côté des entreprises privées, en tout cas, c'est le sentiment qui domine. "On a été capables de s'ajuster, constate Olivier Willocx l'administrateur délégué de BECI, la chambre de commerces et Union des entreprises bruxelloises. Globalement en tout cas dans le secteur privé, il y a eu une très rapide adaptation".

Il y a un grand enthousiasme à intégrer le télétravail à peu près de la manière la plus généralisée possible

Au point d'y prendre goût? "Oui, je pense que cette sortie de crise nous amène tous à repenser les modes de travail, qu'il y a un grand enthousiasme à intégrer le télétravail à peu près de la manière la plus généralisée possible et certainement dans le domaine du service. Oui, je pense qu'il y a un autre regard aujourd'hui".

Dans la fonction publique où les possibilités de télétravail partiel étaient déjà une réalité avant la crise sanitaire, l'expérience a aussi été concluante si l'on en croit le bilan qu'en tire le ministre bruxellois de la Fonction publique Sven Gatz: "Le télétravail n’a pas mis en lumière des inconvénients irrémédiables. Pour de nombreux collaborateurs, le télétravail est même devenu souhaitable parce qu’ils y trouvent un meilleur équilibre entre les heures de travail et le temps libre". Sven Gatz veut d'ailleurs étendre le télétravail occasionnel (1 à 2 jours par semaine) de manière structurelle pour tous les collaborateurs du service public régional qui le souhaitent, quand c'est possible.

Avis mitigés chez les télétravailleurs

Et les principaux concernés, que pensent-ils, au juste, de leur situation? Même s'il faut garder à l'esprit que la période de confinement était hors norme, il ressort des discussions que les avis des "nouveaux télétravailleurs" semblent aussi nombreux que les tâches variées et les situations familiales diverses.

Là où certains regrettent la convivialité de l'équipe, d'autres apprécient au contraire de pouvoir se concentrer sur leur tâche sans être dérangés. Quand l'un commence à ne plus supporter le contact virtuel, l'autre estime plutôt que l'on gagne en efficacité. Untel découvrira un meilleur équilibre vie privée/vie professionnelle, là où son collègue regrettera à l'inverse l'estompement de la frontière entre les deux. A cela s'ajoutent encore les questions autour de l'isolement et de la dynamique de groupe.

Les avis sont donc partagés, sous un regard syndical assez mitigé. "Le télétravail, oui et non, explique Pierre Merveille pour le Setca Bruxelles (secteurs services, industries, finances). Pour nous, il doit être absolument encadré et limité à deux jours par semaine tout au plus".

Le travail par objectif risqué ?

Que redoute précisément le Setca? Hormis la menace qui guette du côté de la communication -"Le personnel en télétravail intensif n'a plus accès qu'à l'information donnée par l'entreprise ou le patron"- le Setca craint un glissement progressif vers le travail par objectif "quand même très dangereux".

Ce management "par objectifs" est bel et bien une piste envisagée par le CEO de Beci: "Tout le système du travail est aujourd'hui organisé sur la valeur du temps et donc la rémunération du temps. Probablement que si on fait plus de télétravail, ce sera plutôt du paiement à la pièce. C'est-à-dire évoluer vers un travail à la performance et à la réalisation". Autrement dit vers une "logique de freelancisation". Une bonne chose à ses yeux? Olivier Willocx ne va pas jusque là: "La réponse n'est pas simple".

Aujourd'hui, en dehors du service public régional, la Région bruxelloise dispose d'assez peu de leviers pour encourager ou limiter le télétravail. Pourtant, il ne se limite pas à questionner notre rapport au travail.

Son développement peut jouer évidemment sur la mobilité, mais aussi au-delà. Car comme l'explique la chercheuse Constance Uyttebrouck : "On sait qu'il y a une tendance des ménages à quitter Bruxelles pour un tas de raisons. Nous avons voulu amener un élément de plus à cette réflexion: si le télétravail se développe ne risque-t-il pas d'entretenir ce phénomène? On observe qu'il y a une propension au télétravail plus importante pour de grandes distances domicile-lieux de travail (même si on observe aussi du télétravail pour de très courtes distances). Il y a un lien fort donc on pense que la dimension télétravail doit être prise en compte dans les stratégies de développement urbain de la région de Bruxelles capitale"

Le jeu en vaut la chandelle puisque Bruxelles est le premier bassin d’emplois du pays et que son activité est essentiellement centrée sur des secteurs où le télétravail est possible.

Archives : Journal télévisé du 23/04/2020