Du Marquis de Sade à "Jacquie et Michel": une expo à l'ULB pour parler du porno plus librement

La peinture du "Déjeuner sur l'herbe" d'Edouard Manet reprise à la sauce porno (voir dans le détail)
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La peinture du "Déjeuner sur l'herbe" d'Edouard Manet reprise à la sauce porno (voir dans le détail) - © Tous droits réservés

Une exposition sur la pornographie a lieu en ce moment sur le campus de l’ULB. Une "expo porno" qui veut montrer l’évolution du rapport à la sexualité à travers le temps. Du Marquis de Sade et ses livres censurés au 18e siècle jusqu’aux producteurs de films porno français Jacquie et Michel. Une histoire de censure, de transgression et de normes qui montre que les mœurs et nos société ont bien évolué avec le temps.

Il règne presque une ambiance tamisée dans la salle Allende, au centre du campus de l’Université libre de Bruxelles. Dans l’allée principale, des bannières indiquent les différentes parties de l’exposition : "Sade", "Courbet", "Emmanuelle", "Cicciolina", "Despentes", "Jacquie et Michel". Autant de noms choisis pour retracer l’ "histoire du porno". Une histoire subjective mise en place par Laure Rosier-Van Oothegem et ses collègues pour tenter de démystifier un peu le porno.

Le premier contact des jeunes avec la sexualité aujourd’hui, c’est le porno (…)

L’idée de ces professeurs d’Université : affronter les peurs liées à la consommation de contenus pornographiques par les jeunes en abordant l’historique de ce genre. "Le premier contact des jeunes avec la sexualité aujourd’hui, c’est le porno. Et il y a une peur, une appréhension", explique Laure Rosier-Van Oothegem. Pour cette universitaire, "interdire, ce n’est pas la solution". Le choix a donc été fait d’aborder cette question sous l’angle historique.

De la censure au porno 2.0

La première salle de l’exposition est dédiée au Marquis de Sade, figure emblématique et décriée de tout temps. Le comte Donation Alphonse, François de Sade (1740-1814) passa près de 30 ans de sa vie en prison, condamné à de multiples reprises pour débauche. C’est sous les verrous qu’il va écrire de nombreuses histoires dans lesquelles il "alterne entre des scènes pornographiques extrêmes et des dissertations philosophiques", peut-on lire à l’expo. Un personnage qui défie la morale religieuse et veut libéraliser le sexe en mettant en scène les fantasmes les "plus fous et les plus inavoués".

Ensuite, c’est le 19e siècle et l’entrée de l’érotisme dans les "enfers" des bibliothèques, petits espaces cachés réservés à l’élite. Plusieurs œuvres du peintre français Gustave Courbet sont exposées, dont la célèbre "Origine du monde" (voir ci-dessous). La société n’interdit plus mais permet une circulation en marge de ces œuvres érotiques, principalement des livres.


 

L’apparition de la photographie et du cinéma sont évidemment des moments forts de cette histoire. "On voit que le porno a toujours bénéficié des avancées technologiques : quand la photographie apparaît, on a rapidement des cartes postales érotiques. Avec le cinéma, on parle toujours des frères Lumière mais les premiers films, ce sont des films érotiques voire pornographiques", raconte Laure Rosier-Van Oothegem.

Au même moment, le mouvement des Surréalistes théorise l’érotisme dans des écrits. L’artiste français André Breton écrira par exemple que "la pornographie, c’est l’érotisme des autres". Des textes crus, avec des descriptions de pénétrations qui s’apparentent clairement à du porno, au sens qu’on lui connaît aujourd’hui.

Une autre vitrine aborde également la question de la pornographie pendant la période coloniale. "On voulait montrer que le colonialisme avait aussi pensé une organisation de la sexualité et que la pornographie faisait partie de l’appareil colonial."

Période fondatrice de l’industrie du porno, les années 70 ont évidemment leur place dans cette exposition. Le porno "pour tous et toutes", un genre cinématographique qui se démocratise progressivement. Dans le même temps, les acteurs et les actrices deviennent des "stars".

La "Cicciolina", figure emblématique de l’engagement des stars du porno, revit dans cette expo. Cette italienne pulpeuse fut à contre-courant, engagée en politique sur la libéralisation des mœurs et sur l’écologie dans les années 80, malgré une société italienne particulièrement machiste et rétrograde.

Puis vient le porno alternatif et la réalisatrice française, Virginie Despentes. Un porno politique, gay/lesbien, féministe, qui va ouvrir cette industrie à d’autres genres, à d’autres représentations de la sexualité que celle de l’hétérosexualité.

L’exposition se termine sur le thème du porno numérique, avec une partie sur les producteurs français "Jacquie et Michel" et le porno amateur. Une façon aussi de parler d’un modèle économique, l’ "ubérisation", qui s’étend à tous les secteurs de la société, et auquel le porno n’échappe pas.

Dans cette évolution, ce "porno 2.0", chacun réalise son film amateur et l’envoi sur internet, avec tous les risques que cela comprend. Pour Laure Rosier-Van Oothegem, c’est "l’occasion d’interroger les pratiques des jeunes avec le net, les frontières entre l’espace public et l’espace intime."

En parler plus librement

Parmi les quelques curieux qui ont poussé les portes de l’expo, on retrouve évidemment des étudiants. "Un peu surpris de voir qu’on parle de ça dans une expo", commente un jeune homme. Mais pour une autre, créer une exposition sur le porno, ça montre que "c’est moins un tabou dans la société aujourd’hui." Dans un autre groupe, certains estiment que c’est "important de montrer que le porno, ce n’est pas juste des vidéos pour les jeunes sur internet", et qu’il "faut pouvoir en parler".

Tout le monde le fait! 

"Ça montre qu’on n'est pas tout seul dans notre coin, à penser à… A voir ce genre de choses, à faire des choses dans notre coin. Tout le monde le fait !", glisse un étudiant, avec un sourire un peu gêné. Pour la professeure en langue française Laure Rosier-Van Oothegem, c’est aussi une façon de "poser un discours différent sur la pornographie", pour pouvoir en parler plus librement. "Un premier pas", selon la responsable de cette expo porno.

Archives : Journal télévisé 07/08/2012

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