Diversifier à Arlon, pari audacieux au pays de l'agriculture traditionnelle

L'une des installations de biométhanisation des frères Kessler, à Ferme du Faascht
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L'une des installations de biométhanisation des frères Kessler, à Ferme du Faascht - © Tous droits réservés

Pour diversifier son activité quand on est agriculteur en Ardenne, il faut s’accrocher. C’est le sentiment que donnent ces exploitants qui ont décidé, par nécessité financière, par besoin de respirer ou dans un souci environnemental, de changer leurs habitudes de travail. Agritourisme, biométhanisation, vente directe de légumes et autres produits du terroir… Rencontre avec ces fermiers qui ont fait le pari de la diversification, quitte à heurter des sensibilités parfois conservatrices.

Montleban, c’est ce petit hameau tranquille qui fait partie de la commune de Gouvy, située non loin de Bastogne et plus proche encore d’Houffalize, en province du Luxembourg. Le paysage y est tout de champs et de terrains agricoles, de fermes dont les grands tracteurs qui arpentent les routes donnent, d’un ronronnement de moteur, un bref temps d’arrêt aux chants des oiseaux.

Sur le coin d’une petite rue qui, comme les autres, ne porte d’autre nom que celui du village, une voiture familiale s’arrête un instant pour décrypter une pancarte de bois. On peut y lire ces quelques mots: "Ferme de la Planche".

Entourés de vastes terrains aérés où vivent paisiblement bovins, ânes, chevaux, moutons et même un lama, c’est dans cette ferme qui n’a rien d’ordinaire que José et Marie-Christine, un couple passionné de nature, se sont donnés pour défi de diversifier leur activité agricole.

Pour eux, plus question de suivre la filière classique qui donnait à José l’impression de vivre dans le stress, de courir après le rendement, et ce "sans grands résultats".

José se considère volontiers comme un paysan, un homme qui connaît son pays, ses terres et ses animaux, et qui "prend le temps de les connaître", insiste-t-il. Le fait d’avoir diversifié son activité lui a apporté une sérénité dont témoigne son sourire et sa simplicité, tout comme le temps qu’il prend volontiers pour en parler.

S’il souligne aussi l’importance de l’agriculture classique, il considère comme nécessaire le développement de cette "agriculture paysanne" dont il a fait sa vie.

Il a commencé par organiser des balades à dos d’âne, et en constatant que "la demande suivait", il a installé un agrogolf - un golf fermier, qui se joue avec de plus grosses balles sur les terres agricoles, au milieu des animaux - qui "marche du tonnerre".

Plus récemment, José a ouvert un "sentier pieds nus", une première en Wallonie.

"Pour moi on peut gagner sa vie en ayant une autre façon de voir", explique José en nourrissant les alpagas qui ont depuis peu gonflé les rangs de ses bêtes, sous une haute grange à la lumière orangée.

"En plus ce n’est pas nécessairement en agrandissant constamment qu’on gagne mieux sa vie", continue-t-il en ajoutant toutefois que pour certains, la diversification est difficilement réalisable: "La plupart des gens qui font de l’innovation ont plus de cinquante ans, parce qu’il faut surtout du temps", dit-il. "Un jeune fermier avec des enfants a par exemple des emprunts à rembourser dans l’immédiat, il n’a pas forcément le temps de penser à ce qu’il pourrait faire d’autre et va donc généralement travailler d’arrache-pied pour s’en sortir".

"Les Ardennais ont une mentalité parfois très conservatrice"

C’était jusqu'il y a peu le cas de Damien, qui vit à Tavigny, une quinzaine de kilomètres plus loin. Ce jeune agriculteur était à la base uniquement spécialisé dans l’élevage allaitant et laitier, mais sa vie a dernièrement pris un réel tournant.

Il travaillait "sans relâche", jusqu’à ce que son fils lui propose de vendre des légumes. Peu de temps après, la famille se lançait dans la vente directe de produits du terroir. "J’ai eu envie d’en faire un peu moins, de profiter de la vie tout en travaillant", dit Damien, heureux de son choix.

Ces "moqueries" que Damien évoque sans y prêter beaucoup de considération, José les a connues lui aussi d’une certaine manière. Parfois taxé "d’écolo" ou de "soixante-huitard" par d’autres agriculteurs, il explique que "les Ardennais ont une mentalité parfois très conservatrice", qu’"ils ne sont pas très ouverts". "Alors quand ils entendent parler de diversification, ils pensent qu’il s’agit seulement d’un moyen de s’en sortir grâce aux primes que l’on peut parfois obtenir", dit-il en précisant qu’il a lui-même dû faire "un travail d’ouverture pour se diversifier, surtout pour le contact avec les touristes".

Ci-dessous, ces deux habitants de la région - l’un est marchand de bêtes, l’autre est agriculteur à la pension - le disent eux-mêmes: ils ne croient pas à la diversification, même s’ils reconnaissent que beaucoup d’agriculteurs éprouvent de grosses difficultés financières.

"Un métier difficile…" Ce constat qui semble faire l’unanimité auprès des agriculteurs est aussi celui des frères Kessler, deux autres fermiers dont l’exploitation se trouve à Attert, cette fois bien plus au sud de Bastogne, juste à côté d’Arlon. Sous des airs ordinaires, la "Ferme du Faascht" abrite en fait l’une des rares installations de biométhanisation que compte la Wallonie, la seule de cette importance en province du Luxembourg.

"En tant qu’agriculteurs nous avons toujours été sensibles aux problèmes d’environnement", explique Jean Kessler, l’un des deux frères. Mais le contexte difficile de la fin des années 90 et du début des années 2000 les a aussi clairement poussé à diversifier leur activité d’éleveurs de bovins: "On a connu la crise de la vache folle, de la dioxine ou encore de la fièvre aphteuse", se souvient-il en expliquant les raisons de ce choix.

Car "les conditions d’il y a sept ans n’ont rien à voir avec celles que l’on connaît aujourd’hui", ajoute Jean Kessler, en pointant "la chute des certificats verts et la diminution du prix de l’énergie". Mais si la situation n’est pas toujours évidente, ce passionné d’environnement reste fier de participer à une économie circulaire, "où des déchets organiques sont exploités jusqu’à ce qu’ils retournent à la terre qu’ils fertilisent encore, en bout de course".

L’installation des Kessler permet de fournir environ 50% de l’énergie consommée à Attert, une commune qui compte un peu plus de 5000 habitants. "Et on a créé quatre emplois directs", ajoute le propriétaire de la Ferme du Faascht dont l’activité de biométhanisation, dit-il, "permet de maintenir une activité économique dans les zones rurales".

Mais Jean Kessler pose tout de même la question de la relève, de la motivation d’une génération qui définira l’avenir de l’agriculture. "On voit bien qu’il n’y a pas beaucoup de jeunes qui sont candidats", dit-il.

A la Ferme de la Planche, José se montre confiant. Pour lui, l’agriculture a un bel avenir dans la proximité avec les gens, "loin d’un mode de travail traditionnel coupé du monde, régi par le stress et la course au rendement souvent infructueuse", dit-il.

Il croit fermement en la diversification, qui réserve encore "de belles surprises" selon lui… "à condition d’être ouvert".

Germain Renier

@g_renier

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