Didier Gosuin: "le politique est enfermé dans ses petites phrases et ses petits jeux de pouvoir"

Didier Gosuin: "le politique est enfermé dans ses petites phrases et ses petits jeux de pouvoir"
Didier Gosuin: "le politique est enfermé dans ses petites phrases et ses petits jeux de pouvoir" - © LAURIE DIEFFEMBACQ - BELGA

Ce sont, c'est lui qui le dit, ses derniers voeux à la presse. Didier Gosuin ne se présentera pas aux régionales en mai, et il n'achèvera pas son nouveau mandat de bourgmestre. La politique, c'est fi-ni !  L'actuel ministre bruxellois de l'Economie et de l'Emploi continuera à s'intéresser à la vie de la cité, mais il le fera dans des cénacles de réflexion, comme le mouvement E-change. Blasé ? Pas vraiment : l'homme est loin d'être à court d'idées. Mais il est, à coup sûr, lassé de se heurter aux limites de l'action politique en Région bruxelloise. Entretien.

A l'heure des bilans quelle serait votre plus grande réussite ?

D'avoir recréé de la cohérence entre les politiques économiques, les politiques de l'emploi et les politiques de formation qui étaient complètement fractionnées, et d'avoir réussi à réarticuler les politiques de santé désarticulées par la sixième réforme de l'Etat. Avec des résultats : en Région bruxelloise on a fait, plus qu'ailleurs, augmenter le taux d'emploi et diminuer le taux de chômage, malgré une augmentation très importante de la population active et du nombre de jeunes qui arrivent sur le marché du travail. On a réussi l'impossible. Nous ne sommes pas les seuls responsables - la conjoncture économique nous a aidé - mais on a réussi ce qui était annoncé avant ma prise de fonction comme un casse-gueule inévitable.

On a créé plus d'emplois à Bruxelles qu'en Wallonie et qu'en Flandre ?

On a créé plus d'emplois, la population active a augmenté. Les Bruxellois sont aussi plus nombreux aujourd'hui dans l'emploi bruxellois, et, à raison de dix mille unités, ils sont aussi plus nombreux à travailler en Flandre et en Wallonie. On a fortement travaillé sur la formation, mais je reconnais qu'il reste encore énormément de choses à faire. On a un chômage structurel qui est incommensurable, avec un stock de non-qualifiés qui est presque ingérable. D'autant plus que, chaque année, l'enseignement envoie vers le monde du travail des milliers de jeunes sans qualification.

A contrario quel serait, si pas, votre plus grand échec, votre plus grand regret ?

Le plus grand regret c'est le divorce qu'il y a de plus en plus entre le politique et la société, et le fait que les mesures qui sont prises à différents niveaux sont complètement désarticulées. Je vais vous donner un exemple. J'ai mis des moyens importants pour essayer de sortir de la précarité des gens qui avaient des difficultés à aller en formation, et dans le même moment le gouvernement fédéral prend des mesures pour accroître encore la précarité... Il y a dans ce pays à la fois des forces de construction et des forces de déconstruction, et je crains qu'aujourd'hui les forces de déconstruction soient plus rapides. C'est ce qui m'incite à prendre du recul par rapport à la chose politique.

Vous dîtes que le monde politique devrait pratiquer davantage l'évaluation. Quand vous évaluez vos propres politiques, est-ce qu'il y a quelque chose qui n'a pas marché du tout ?

On n'est pas parvenu à faire comprendre la nécessité de booster la formation en alternance. Du côté de l'enseignement et de la Communauté française on refuse de prendre en compte à sa juste valeur la formation en alternance. Du côté du monde économique, malgré les paroles, on est encore frileux à accepter des jeunes en entreprise. Et du côté du fédéral il y a une non-volonté de défiscaliser les aides qui visent à booster la formation en alternance. Or je crois que la formation en alternance est la grande voie dans laquelle on doit investir, parce que c'est celle qui mène à la meilleure formation et, avec le plus de certitude, à l'emploi. Ma déception c'est de ne pas avoir pu aller aussi loin que je le voulais, parce qu'il n'y a pas eu de cohésion entre les institutions belges autour de ce défi-là.

Vous vous éloignez du monde politique. Aujourd'hui l'homme politique est impuissant ?

Le monde politique fonctionne mal. Il dysfonctionne, ce qui nous coûte très cher. Il se réfugie dans le court terme, il refuse de faire une évaluation objective, faite par des tiers, de ses politiques. Il surfe sur l'écume médiatique sans avoir de stratégie à long terme. Moi je veux maintenant consacrer du temps, bénévolement, à essayer de réfléchir aux stratégies pour sortir de l'impasse, à sortir des dérives du système néo-libéral qui nous enferme et qui cause des ruptures de cohésion sociale et une croissance des inégalités. Le défi est là. Pour que nos sociétés continuent à faire sens.

Vous voulez vous libérer des contraintes électorales ?

Oui, absolument. Le politique a sa responsabilité, mais le citoyen également. In fine, on a les politiques qu'on mérite - et d'une certaine manière aussi les médias, qui eux aussi surfent sur l'écume. Il faut sortir de ces contingences. Je veux me libérer de cela, avec ceux qui le souhaitent, librement, poser des débats. Le problème c'est que nous, en politique, on prend des mesures globales alors qu'on devrait prendre des mesures ciblées et cela occasionne une déperdition terrible de moyens. Le tax shift, par exemple : le coût d'un emploi créé par le tax shift, c'est, selon la KUL, 136 000 euros. Avec 136 000 euros on peut créer trois emplois ! Il y a de la déperdition d'effort, parce qu'on se refuse, pour des raisons électorales, à prendre des mesures ciblées vers celles et ceux qui sont le plus en difficulté face à la mutation technologique qui nous attend, et à la transition écologique qui est indispensable.

Le nouveau Didier Gosuin sera plus radical parce qu'il ne sera plus prisonnier des échéances électorales ?

Oui. Il faut être plus radical, mais avec une méthodologie qui n'est pas radicale, mais qui est une méthodologie sur le moyen et le long terme. Et cela le politique ne sait pas le faire. Il est enfermé dans ses petites phrases et ses petits jeux de pouvoir. Donc oui, plus radical, parce qu'on ne peut plus accepter qu'il y ait de la déperdition d'efforts, de moyens, comme on le fait aujourd'hui. On n'en a plus les moyens. Nos sociétés sont en difficulté, et on doit trouver des vraies réponses aux vrais problèmes qui sont relayés par le malaise que l'on voit croître à gauche et à droite.

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