Confinement : des interventions policières plus violentes à Bruxelles ?

Sur les réseaux sociaux, ces derniers jours, de nombreuses vidéos cherchent à dénoncer des violences policières. Traduisent-elles une augmentation réelle de violences sur le terrain, quand on sait que la police est en première ligne pour faire respecter ce confinement ? Est-ce qu’il y a des abus de la part des policiers ? On a tenté de répondre à cette question.

"Gazé, tabassé par au moins un des policiers"

Sur la dernière vidéo en date, captée mardi soir et diffusée sur la page Facebook de Mehdi Kassou de la Plateforme citoyenne, on voit un jeune homme assis par terre. En état de choc, il sanglote. La scène se passe rue des Fabriques à Bruxelles, selon la personne qui filme. Et dans le témoignage recueilli plus tard, ce jeune migrant soudanais explique avoir été arrêté par la police et brutalisé par au moins un des policiers de l’intervention.

Mehdi Kassou de la Plateforme citoyenne a assisté au début de la scène qui se déroule place Annesseens : "Mardi soir, je suis témoin de l’interpellation, et 20 minutes plus tard, des témoins le voient se faire jeter d’une camionnette-fourgon dans un état lamentable, gazé, tabassé, avec ses vêtements, ses affaires personnelles éparpillées autour de lui et son GSM cassé. On a là un point de départ, un point d’arrivée. Et 25 minutes de brouillard que la justice éclaircira, je l’espère".

Une enquête interne en cours

Du côté de la Ville de Bruxelles, on dit prendre l’affaire au sérieux. Une enquête interne est en cours. "Je me dois d’avoir un droit de réserve puisque je suis l’autorité disciplinaire et administrative", explique le bourgmestre de la Ville de Bruxelles Philippe Close. "Mais ce que je veux dire, c’est que si ces faits sont avérés, si les témoignages sont corroborés, c’est inadmissible. Je vais laisser faire l’enquête interne. Le commissaire en chef et moi, nous voulons que cette enquête aille vite et qu’elle aille au fond des choses".


►►► À lire aussi : Notre dossier sur le coronavirus


On apprend ce jeudi qu’une information judiciaire a été ouverte et que "le parquet prendra les réquisitions adéquates selon les résultats de l’enquête". Dans l’attente des résultats de l’information, la zone de police a fait savoir qu’un des policiers impliqués dans le contrôle a été suspendu.

Et dans les Marolles ?

Dimanche soir, une autre vidéo visionnée plus de 50.000 fois sur Instagram montre l’arrestation musclée d’un jeune. Interpellation qui mobilise plus d’une vingtaine de policiers. On est dans le quartier des Marolles, à un jet de pierre de la Place du Jeu de Balle. L’intervention est aussi racontée par Gwen Breës, ancien président d’Inter-Environnement, dans le Pavé des Marolles, un journal local. On y parle de disproportion de l’intervention policière.

Selon Philippe Close, "c’est vrai que l’on est intervenu massivement. Mais il était question d’un multirécidiviste qui ne respectait pas les différentes prescriptions de sa liberté conditionnelle".

Et le parquet de Bruxelles de rajouter "que le jeune homme a été conduit à la prison de Saint-Gilles par les services de police suite à son évasion le 17 avril dernier. K. était sous bracelet électronique dans le cadre d’une peine subsidiaire de 2 ans de prison pour des faits de coups et blessures et port d’arme prohibée".

En fait, les faits se déroulent en deux temps : une interpellation le dimanche et l’autre le lundi, qui se terminera à la prison de Saint-Gilles pour le jeune homme. Le dimanche, il n’est pas question d’interpellation pour évasion, mais parce que le contrôle d’identité dans le cadre du confinement tourne mal.

"C’était gratuit"

C’est ce que nous confirme K. C’est le jeune interpellé dimanche. Il a passé deux nuits à la prison de Saint-Gilles, il a été libéré ce mercredi matin. Quand la police est arrivée dimanche, il raconte qu’il fumait devant chez lui. La police est passée, lui a demandé sa carte d’identité et il a refusé de la lui donner.

"J’étais devant chez moi, il n’y avait rien de suspect. J’ai dit aux policiers que j’avais un bracelet électronique. Puis c’est parti en bagarre. Juste moi contre eux. Et là, il y a eu des combis, des brigades, ils étaient vraiment beaucoup. Ils m’écrasaient les chevilles, on m’a arraché des dreadlocks"

"Moi je pense que c’est gratuit. Même si c’est le confinement, on a le droit de faire un petit tour, non ? J’ai reçu des coups gratuitement. Un contrôle de police, ce n’est pas ça !".

Disproportion ou non de la part de la police ? Dans un quartier que l’on dit connu pour être "compliqué", selon le bourgmestre de la Ville de Bruxelles. Pour Pierre-Arnaud Perrouty, directeur de la Ligue des droits humains, "au regard des éléments et vidéos dont on dispose, la disproportion est manifeste, bracelet électronique ou pas".

Autre version entendue : quand la patrouille craint que les choses tournent mal et qu’éclatent des échauffourées, elle appelle des renforts. Renforts qui rappliquent sans savoir ce qui se passe exactement et du coup sans jauger les besoins. De nombreux combis arrivent sur les lieux puis repartiront quelques minutes plus tard.

Difficile de tirer des conclusions. Ce qui est certain, c’est que deux semaines après la mort d’Adil, ce jeune Anderlechtois percuté par une voiture de police, ces images rajoutent de l’huile sur le feu. Pour rappel, un juge d’instruction a été désigné pour réaliser des devoirs d’enquête dans cette affaire.

Une mission principale de contrôle

Du côté des syndicats, on rappelle que les policiers sont en première ligne pour faire respecter le confinement. Le contexte exacerbe sans doute les tensions "dans certains quartiers", selon Vincent Gilles, président du syndicat SLFP de la police, "les personnes ne bénéficient pas de suffisamment d’espace pour décompresser. Donc elles descendent dans la rue, généralement en fin de journée. Et quand la principale mission des policiers est de contrôler la présence légitime ou pas des gens dans les rues, cela donne parfois lieu à des échanges tendus, parfois à de l’agressivité".

"Que ça plaise ou non, les policiers doivent mettre fin à l’infraction. Et il peut y avoir usage de la force. Est-ce qu’il est toujours légitime ? C’est là qu’il peut y avoir débat", admet Vincent Gilles qui rajoute que dans ce contexte, "certains citoyens ne comprennent pas que la situation est particulière et ils font tout pour que la situation dégénère".

Un confinement qui entraîne plus d’échanges tendus. Mais on ne peut pas dire s’il conduit ou non à une augmentation de plaintes contre la police. Le Comité P, la police des polices, nous confirme qu’il en reçoit. Plus ou moins que d’ordinaire ? Sa porte-parole ne peut nous donner de "tendance". "On ne communique pas en dehors du rapport annuel", nous dit-on. Prévu pour le mois de mai ou juin. Contactée, l’inspection générale de police n’a elle pas le sentiment d’être plus souvent saisie pour ces raisons-là. A noter que le nombre des plaintes n’est pas forcément représentatif de la réalité. Une grande majorité de victimes d’abus policiers ne porte pas plainte.

Un observatoire des violences policières

C’est justement pour tenter d’objectiver ce phénomène que la Ligue des Droits Humains a décidé de relancer son observatoire des violences policières. C’était début mars et c’est un peu passé inaperçu, avec l’épidémie de coronavirus. "Ce n’est pas lié au confinement", explique Pierre-Arnaud Perrouty, le directeur de la Ligue des Droits Humains. "C’est un projet qui existait en 2013 et qui était essentiellement porté par des bénévoles que nous avons voulu relancer, de manière plus professionnelle".

La porte d’entrée de l’observatoire est un site "policewatch" qui collecte des témoignages : "Ce n’est pas une démarche scientifique à proprement parler mais cela nous permet d’observer un certain nombre de phénomènes qui serait récurrent à Bruxelles et en région wallonne".

L’outil nouvelle version est donc récent. A la question de savoir si l’on assiste à une augmentation d’abus policiers, réponse de la Ligue des Droits Humains : "c’est trop tôt pour le dire. Nous n’avons récolté qu’une quinzaine de témoignages. C’est peu. Mais ces témoignages font quand même apparaître dans des plaintes des contrôles qui sont perçus comme abusifs, des recours aux insultes, voire même à des coups. Le trait commun de la majorité des gens qui témoigne, c’est que ce sont des personnes d’origine étrangère ou en tous cas perçues comme d’origine étrangère. Mais il est trop tôt pour tirer des enseignements plus larges".

En attendant donc, Policewatch continue de recueillir des témoignages, pendant la période de confinement et cela se prolongera après. L’observatoire travaille aussi avec les associations de terrain.

Un organe indépendant ?

Accueil glacial côté syndicats. "Policewatch, c’est un site de délation, ni plus ni moins"! tonne Vincent Gilles du syndicat SLPF. "La violence de policiers vis-à-vis de citoyens est totalement marginale. 8 cas avérés sur 11 millions d’interventions policières. […], la Ligue des Droits Humains ne cherche qu’à planter un arbre pour cacher la violence faite contre les policiers : c’est 13.000 faits par an. Contre 7 ou 8 cas rapportés par le Comité P ".

Des chiffres complexes à recouper. En ce qui concerne les violences contre les policiers, on lit dans ce rapport du Comité P datant de 2018 qu’il existe "un manque flagrant de données fiables nécessaires pour obtenir une image correcte du phénomène". Un outil a été lancé en 2017 mais "en janvier 2018, les premières statistiques ont été établies. Il n’a pas encore été procédé à leur analyse ni à l’évaluation des variables".

Certains rajouteront que le Comité P est souvent critiqué pour son manque d’indépendance.

"Le bon côté du Comité P, c’est qu’il dépend du parlement (donc pas de l’exécutif)", nuance Pierre-Arnaud Perrouty. "Le mauvais côté, c’est son manque d’indépendance – il n’y a pas que nous qui le disons, des instances de l’ONU comme le Comité contre la torture (CAT) ou du Conseil de l’Europe (ECRI) l’ont également relevé à plusieurs reprises. Un des principaux problème est la présence de policiers détachés qui seront amenés à retourner ensuite dans la police. Pour moi, les conditions du succès de ce genre d’organe sont non seulement son indépendance, ses moyens d’enquête et la diversité des profils".

Par ailleurs, le Comité P attirait l’attention dans son dernier rapport sur son manque de financement.

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK