Des fresques dans un ancien local scout à Ixelles attribuées à Hergé? Une procédure de classement est lancée

Un petit local de huit mètres sur trois avec aux murs, autour des portes, des dessins : des scouts à quatre pattes ou montant à la corde, 35 chevaliers au galop, des Indiens d’Amérique, une grande carte de la Belgique… Nous sommes dans l’enceinte de l’Institut Saint-Boniface à Ixelles, rue du Viaduc, dans un ancien garage et débarras. Ces dessins originaux au pochoir, redécouverts en 2007, sont attribués à Hergé !

Georges Remi a 15 ans, en 1922, lorsqu’il fréquente la troupe des "Belgian Catholic Scouts" et qu’il est mis à contribution pour décorer le local. Ces fresques, de ton brun-vert, en mauvais état, font désormais l’objet, a appris la RTBF, d’une procédure de classement lancée par la Région bruxelloise.

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Des scouts tirant sur une corde pour remonter d’autres scouts. © KIK-IRPA

Mais attention, comme nous l’explique le cabinet de Pascal Smet (One.brussels), secrétaire d'Etat régional en charge du Patrimoine, la procédure a pour objectif "d’analyser le pour et le contre. L’ouverture de la procédure n’est pas synonyme de classement".

Prudence donc. Pourtant, en 2018, l’échevin ixellois du Patrimoine, Yves Rouyet (Ecolo), écrit sur son blog que ces peintures sont "en danger". "Ces fresques sont très abîmées et ne sont jamais montrées au grand public", ajoute-t-il.

Des fresques à restaurer

"Nous plaidons pour qu’elles soient restaurées et que le local soit transformé en un petit espace racontant la vie d’Hergé au sein du mouvement scout", demande l’échevin qui, avec le collège ixellois, adresse alors une demande de classement à la Région bruxelloise.

Un accès limité au public est autorisé. En 2019, pour les 100 ans de la troupe scoute, le local est ouvert une journée. L’an dernier, les dessins sont au programme des journées du patrimoine en mode Covid et de très rares privilégiés peuvent les contempler.

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L’Institut Saint-Boniface, rue du Viaduc à Ixelles. © GOOGLE

C’est comme si on ouvrait le tombeau de Toutankhamon

C’est l’émerveillement, on s’en doute. "Pour les amateurs d’Hergé, c’est comme s’ils ouvraient le tombeau de Toutankhamon", explique aujourd’hui Yves Rouyet. "Celui qui ne connaît rien à l’œuvre d’Hergé va considérer que ces fresques sont de bonne facture mais ne comprendra pas leur portée."

Pourquoi faut-il dès lors les classer ? "Pour les préserver, tout d’abord parce qu’elles sont dans un local fréquenté par des élèves qui n’ont peut-être pas toujours conscience de leur importance. L’Institut Saint-Boniface, propriétaire, n’a pas les moyens de mener la restauration, même si la commune a pu dégager un budget de 10.000 euros pour des études."

"Ensuite", ajoute Yves Rouyet, "c’est un trésor extraordinaire. C’est un chaînon manquant pour comprendre à la fois l’œuvre d’Hergé et l’histoire de la bande dessinée. C’est chez les scouts et notamment à Saint-Boniface qu’Hergé va apprendre à raconter des histoires. Il va vivre des aventures et inventer la bande dessinée chez les scouts. Il va décorer le local scout et illustrer des revues. C’est en illustrant des revues qu’il va développer son univers graphique avec une finesse extraordinaire et qu’il va inventer le mouvement, comme on ne l’avait jamais vu précédemment dans la bande dessinée."

Difficile de juger de la valeur réelle de cette œuvre

Suffisant pour sauvegarder le petit espace et ses dessins ? Dans une analyse datant de juin 2020, la Commission royale des Monuments et Sites (CRMS) a émis son avis. Il n’était pas si catégorique que cela. "Tout en reconnaissant la qualité évidente de l’œuvre d’Hergé et l’intérêt de préserver ses œuvres de jeunesse, la CRMS s’interroge sur le bien-fondé de la demande de classement telle que présentée", dit-elle.

Le dossier de demande de classement ne serait pas assez documenté au moyen de photographies récentes, d’une analyse comparative plus approfondie des œuvres de jeunesse d’Hergé, de l’état matériel des peintures et de leur support, de l’état actuel de ce local. "Il est difficile de juger de la valeur réelle de cette œuvre sans une expertise plus aboutie."

Témoignages

De plus, note la commission, le classement comme monument ne constituerait pas "le meilleur outil de reconnaissance patrimoniale à mettre en place afin de garantir la pérennité de ces dessins/peintures".

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Une carte de Belgique et des personnages autour d’une ancienne porte. © CRMS

A ce stade, qu’est-ce qui relie les fresques à Hergé ? Toujours selon la Commission, "les dessins sont attribués à Georges Remi pour leur corrélation stylistique avec ses premières illustrations publiées à la même époque dans les revues scoutes 'Les Boy-scout' et 'Jamais Assez'".

Il y a aussi des témoignages. Philippe Goddin, président de l’ASBL Les Amis d’Hergé et ex-secrétaire général de la Fondation Hergé, en a récolté un. "C’est un des scouts qui faisaient partie de la patrouille dont Hergé était le responsable qui m’a certifié que c’est bien sous la direction d’Hergé que tout le monde avait appliqué des pochoirs qu’il avait créés", nous dit-il. "Les sources sont sûres et certaines : ce sont des dessins créés par Hergé et apposés sur les murs par les membres de la patrouille. Et le local a ensuite été inauguré."

Toutes ces informations ont été publiées dans un livre "Hergé chez les scouts". Mais peuvent-elles faire peser la balance du côté des amateurs de l’auteur du "Petit Vingtième", favorables au classement du local ? L’analyse de la procédure, confirmée par un arrêté du gouvernement régional le 11 février dernier, risque de prendre plusieurs mois.

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