Coronavirus à Bruxelles : des sans-abri logés dans des hôtels, "je n'avais plus dormi dans un lit depuis 4 ans"

De la rue à l'hôtel : " Je n'avais plus dormi dans un lit depuis 4 ans "
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De la rue à l'hôtel : " Je n'avais plus dormi dans un lit depuis 4 ans " - © Tous droits réservés

"Restez à la maison". Il y a deux mois, avec ces trois mots, notre horizon a rétréci. Et aujourd’hui encore, la règle, c’est d’éviter les contacts sociaux pour freiner la propagation du coronavirus. Mais comment faire quand on n’a pas de "chez soi " ? A Bruxelles, plus de 4000 personnes sont sans-abri.

Pour permettre à une partie d’entre eux de se protéger du virus, pour protéger la population en général et pour diminuer la pression sur les grands centres d’hébergement du Samusocial et de la Croix-Rouge, la Région bruxelloise et 7 communes ont rouvert des hôtels bruxellois. Plus de 700 places environ, dans 11 structures hôtelières.

A Anderlecht, un rythme de croisière

A Anderlecht, celui que l’on a baptisé l’hôtel Maria, a atteint son rythme de croisière. Des personnes sans-abri et des sans-papiers y ont pris leur quartier début avril. Quand on le visite, il y a une dizaine de jours, on est encore en plein confinement.

34 personnes sont logées ici, "des personnes qui sont dans une grande précarité, des personnes sans-papiers qui se trouvaient sur le territoire de la commune d’Anderlecht", explique Bilal Aljabrouni, coordinateur des éducateurs de rue. "Quelques personnes qui se sont retrouvées à la rue à la suite de la crise aussi".

Les éducateurs de rue ont aiguillé les personnes qu’ils connaissaient dans le cadre de leur "mission de zonage" et lors du dispositif de la livraison des repas, mis en place au début du confinement : "Sur base de ces rencontres quotidiennes, on a créé un lien et on leur a proposé une place dans un hôtel. Cela dit, certaines personnes refusent toujours à l’heure qu’il est de rejoindre le projet, parce que – par exemple - le cadre est trop contraignant. Se soumettre à des règles, ce n’est pas si simple, quand on vit dans la rue depuis si longtemps".


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Sur le coup de midi, les repas sont servis par Kesia et Anifa, deux assistantes sociales de la commune, volontaires. A chaque porte qui s’ouvre, c’est une histoire différente et une expérience de la rue qui se raconte.

On a dormi dans des banques, au fitness, un peu partout 

Au rez-de chaussée, Philippe nous invite dans la chambre qu’il partage avec sa compagne, Pascale. Assise dans le canapé, elle est absorbée par la télé. "On n’a plus regardé la télé depuis 7 ans ! On traînait toujours nos caddies, à gauche à droite", s’excuse-t-elle.

Maintenant, les caddies sont rangés dans un coin. Les vêtements, les couvertures qu’ils contenaient soigneusement pliés dans l’armoire. "On est des maniaques, nous, on désinfecte tout, tous les jours", raconte Philippe. Plus de 7 ans de rue.

Un peu de répit et trois repas par jour contre un tiers du revenu d’intégration sociale qu’ils reçoivent du CPAS. "Ce n’est pas grand-chose pour ce que l’on a : un micro-onde, un frigo, la télé, un lit. On est heureux", "On est bien ici ! C’est mieux que la rue. On a dormi dans des banques, au fitness, un peu partout, par terre", reprend Philippe. "Au début, quand on est rentré ici. Sa tension était haute, la mienne aussi. L’infirmière nous a rassurés : c’est le changement de situation".

Je n’avais plus dormi dans un lit depuis 4 ans

Sami vient tout juste de se réveiller. Ses yeux ensommeillés sourient au-dessus de son masque. Algérien, il est sans-papier depuis 4 ans en Belgique. "On était dans un squat et un soir, un Monsieur nous a dit qu’il y avait un hôtel pour nous. Je n’y ai pas cru ! Un hôtel ? Pour les sans-papiers, les SDF ? C’était vrai !"

"Je n’avais plus dormi dans un lit depuis 4 ans. C’est la première fois. Il fait chaud, il y a une télévision. Merci à tout le monde. Je n’avais même pas de sac pour mettre des vêtements. Ici, je prends une douche tous les jours. Avant, ça pouvait attendre un mois". Et quand on lui demande s’il craint de retrouver la rue, il répond : "On verra".  

Pascal et Philippe eux aussi relativisent ce qui se passera après : "On sait que c’est provisoire. On se débrouillera, comme d’habitude. Cela ne vient plus à un an près, maintenant !"

Un suivi social approfondi 

Ici, le cadre est posé, les règles sanitaires bien intégrées. Chacun porte son masque quand il sort de sa chambre. Pour celles liées au confinement, c’est moins clair. La plupart d’ailleurs ont des fourmis dans les jambes. Certains sortent souvent pour aller "chercher du travail au noir, mais c’est très très difficile en ce moment". D’autres ont l’habitude de sillonner la commune : "On fait notre petit tour, place de la Vaillance, etc".

Et la vie en collectivité ? "Il y a eu comme un peu partout des conflits", confie Kesia Ronsmans. Mais je pense que tout a été mis à plat. Des personnes avaient déjà eu des conflits, avant d’intégré l’hôtel. Maintenant c’est aplani".

Quoi qu’il en soit, ici on peut se poser. Eviter de se remettre en route chaque matin. Les services sociaux de la commune y voient une fenêtre d’opportunité pour raccrocher les personnes aux aides auxquelles elles ont droit. "Chaque personne qui est hébergée ici a un ou deux assistants sociaux de référence", explique Aurélie Baudoux, coordinatrice du service affaires sociales de la commune.

"On essaie qu’elles aient chacune un domicile ou une adresse de référence, qu’elles soient affiliées à une mutualité, qu’elles puissent recevoir un revenu si elles y ont droit, que ce soit un revenu du CPAS, ou une pension d’invalidité et qu’elles soient suivies par un médecin traitant ou inscrite dans une maison médicale. Ce sont les priorités que l’on s’est fixé".

On sent cette dignité retrouvée, et c'est beau à voir 

"Le fait de voir une personne sereine, qui ne doit pas se poser 10.000 questions, se demander où elle va dormir, ça se voit aussi sur son visage", sourit Bilal Aljabrouni. "Un de mes collègues m’expliquait qu’il n’avait pas reconnu une des dames hébergées ici, alors qu’il lui livrait des repas tous les jours. On sent cette dignité retrouvée. Et c’est beau à voir".

11 hôtels et 700 places

Depuis le début de la crise, 11 hôtels ont rouvert pour héberger des personnes sans-abri en région bruxelloise. Cela représente plus de 700 lits. Sept communes participent. On parle de réquisition d’hôtels – parce que c’est comme ça que s’appelle l’acte administratif – mais en réalité, les hôtels bruxellois qui souffrent de la crise sont volontaires.

Sur le terrain, des dizaines d’associations travaillent ensemble. Et Bruss’Help – qui n’a pas encore un an - coordonne le dispositif. "On a ouvert un dispatching téléphonique, pour orienter au mieux les personnes. La vision centrale des dispatchers, c’est de faire correspondre un cadre spécifique d’accueil avec la bonne personne", détaille François Bertrand, directeur de Bruss’Help. "Une femme seule ou une famille monoparentale sera orientée vers un hôtel où opèrent des travailleurs sociaux spécialisés dans ces thématiques. Des personnes plus vulnérables seront aiguillées vers des structures fortement médicalisées pour recevoir les soins voulus".

Quant au niveau du dispatching matériel, "c’est un gros déploiement. Et on peut compter sur l’expérience du Samusocial, ses moyens logistiques importants. Il fait un travail exceptionnel et parvient par exemple à activer un hôtel en quelques jours à peine".

Et après ?

Ces dispositifs d’urgence représentent 7 millions de budget supplémentaire pour la région bruxelloise. Ils sont prévus le temps de la crise. Au moins jusqu’à la fin juin. Et après ? "Ce n’est pas un objectif du tout de renvoyer des personnes à la rue", déclare Alain Maron, ministre bruxellois de l’action sociale. La prolongation des hôtels est une hypothèse pour le ministre. L’autre partie de la solution serait l’hébergement ou le logement provisoire, "des Tiny Houses, containers, occupation précaire, squat encadré, des choses comme ça". Et puis il y a la mise en logement un peu plus définitive mais il faut trouver des logements, ce qui est toujours une difficulté.

Les lignes directrices de l’après, pour Alain Maron, sont celles-ci : "Les solutions que l’on met en œuvre à partir de la fin du mois de juin, les solutions de court terme donc, doivent être compatibles avec des solutions de moyen terme et de long terme. (…) A priori on ne va pas passer par de la réouverture de grandes structures qui peuvent accueillir juste la nuit. Parce que ce n’est pas du logement. On doit sortir de cette logique et mettre le pas dans une logique de ré hébergement plus structurel".

La réflexion est en cours. Un groupe de travail sera bientôt sur les rails pour plancher sur la question. Le gouvernement cherche un opérateur – au-dessus de la mêlée – qui pourrait le mener. La crise sanitaire met en évidence la nécessité de repenser l’aide aux personnes-abris. Mais le temps presse

De l’énergie dans un logement plutôt que dans le temporaire

Parce que jusqu’ici, "qu’une part prépondérante des efforts et moyens financiers se trouvent davantage focalisés depuis 25 ans sur les secours temporaires, l’hébergement, que sur la construction et le développement de solutions permettant d’éviter de glisser vers le sans-abrisme", lit-on dans le Livre blanc publié par la Strada (ex-Bruss’Help) en 2019.

Reloger. De manière durable les sans-abri, au lieu de les héberger tous les soirs dans l’urgence, c’est ce que le secteur défend depuis des années.  

Pour Muriel Allart, "C’est possible : le nombre de personnes sans-abri à Bruxelles a été estimé à 4 ou 5.000 personnes donc ce n’est pas énorme. L’idée c’est vraiment de changer la logique, le paradigme. On l’investit l’énergie dans un logement plutôt que dans des solutions temporaires". Et elle en sait quelque chose : Muriel Allart coordonne le projet Housing First pour une association, le SMES. Depuis 2013, avec trois autres partenaires, 150 personnes ont été relogées à Bruxelles. Et des années plus tard, 90% d’entre elles le sont toujours.

"On parle de 150 personnes mais on a vraiment travaillé avec les sans-abri les plus fragiles. Ces personnes étaient en rue depuis longtemps, avec des problèmes de santé mentale, des problèmes d’addiction et demandent vraiment un accompagnement très intensif. L’idée, c’est vraiment de montrer que c’est possible. On a réussi avec des personnes les plus fragiles donc c’est possible avec des personnes qui le sont un peu moins et ça demandera moins d’énergie. Au moins de temps les personnes passent en rue au plus il est facile de les loger et de les réinsérer. A Gand, ils ont relogé toutes les personnes qui étaient en rue depuis plus de 6 mois. Il ne reste que des personnes qui sont là depuis peu. Et donc c’est plus facile de relancer la machine et de les réinsérer".

De nouveaux visages dans la rue 

A Bruxelles, le nombre de sans-abri a doublé en 10 ans. Et la crise risque bien de pousser plus de personnes encore dans la rue. L’association "l’Ilôt" qui distribue des repas sur le Parvis de Saint-Gilles est aux premières loges : "En une semaine, on a vu doubler le nombre de demandes. Du jour au lendemain, on a vu arriver de nouveaux visages", explique Ariane Dierickx, directrice générale de l'Ilôt.

"Ce sont les visages de la précarité, ces emplois au noir, ces petits métiers qui étaient invisibles, cachés dans les coulisses de cette société. On connaît cette réalité-là mais d’un coup, elle nous éclate à la figure. Parce que par exemple les gens qui dormaient sur un chantier n’y ont plus accès. On l’a vu concrètement, on le voit encore. Ces personnes sont chez nous tous les jours depuis le début du confinement et on imagine bien qu’elles seront là demain aussi".  

 

Pour tenter d'éviter cette bombe sociale, le gouvernement bruxellois a mis sur les rails, dans l’urgence, des mécanismes d’aide : moratoire sur les expulsions jusqu’au 30 juin, l’interdiction généralisée de toute coupure d’eau-gaz-électricité, la prime pour les locataires privés, les loyers qui peuvent fluctuer dans les logements publics. Un soutien aux CPAS. Il planche aussi sur un plan de relance. Mais est-ce que ce sera suffisant? Les digues seront-elles suffisamment solides? Pour le moment, on ignore toujours l'impact social de cette crise.  

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