Carnaval de Binche: moins de peur que de mal de tête pour les touristes

Binche, lorsque le Carnaval rassure les touristes.
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Binche, lorsque le Carnaval rassure les touristes. - © Sand R.

Quoi qu'en disent les mauvaises langues, à Binche, les carnavals se suivent mais ne se ressemblent pas. C'est d'ailleurs même souhaité. Une fois n'est pas coutume, pour ce millésime 2016, les éléments se sont déchaînés, histoire de marquer les souvenirs des participants et d'offrir une belle excuse à ceux qui auraient finalement préférés s'abstenir après les attentats du 22 mars. 

Gilles et bambocheurs

Mardi, dernier des trois jours gras. Dès le petit matin, une pluie froide et un vent violent flagellent presque, quasi sans interruption, le visage des bambocheurs venus festoyer dans la cité des Gilles. Mais s'il en faut bien plus pour effrayer les Binchois, les touristes semblent cette année beaucoup moins nombreux. La faute au climat capricieux ? Certainement. Mais pas seulement.

Certains n'ont pas osé venir

Français, Allemands, Asiatiques, Russes, ceux qui ont fait le déplacement jusqu'à Binche n'ont vraisemblablement pas peur. Et même si certains reconnaissent ne plus être aussi insouciants que par le passé dès qu'il s'agit de voyager, tous sont d'accord sur le fait qu'il serait dommage de vivre dans l'angoisse. Oui "mais", car il y a des "mais". En aparté, plusieurs avouent être venus en comité réduit, avoir laissé l'un ou l'autre compagnon d'aventure partir sous d'autres cieux, voire l'avoir simplement laissé à la maison.

"J'avais l'impression que l'on me vendait une foire au boudin"

Marie-Sophie est Suisse. Son voyage en Belgique pendant la période de Carnaval, elle l'avait réservé depuis plusieurs mois. Bruxelles, Gand, Bruges, cette pharmacienne genevoise à la retraite n'avait jamais vraiment pris le temps de visiter "la patrie de Jan Van Eyck", comme elle surnomme notre pays. Car Sophie, n'est pas du genre à s'extasier devant un manon, un mendiant ou une gueuze. Son truc à elle c'est plutôt les peintres; les primitifs flamands.

Alors, lorsque son voyagiste lui avait proposé Binche et son Carnaval classé, elle avait poliment décliné: "J'avais presque l'impression que l'on me vendait une foire au boudin. Je ne le connaissais pas mais ce type de folklore ne m'intéressait pas".

C'était sans compter sur les attentats de Paris en novembre dernier et les remous suscités dans notre pays par cette vague d'attaques. Près de trois mois plus tard, voilà donc la Suissesse embarquée dans une entreprise de "ramassage"; tambour, huîtres et champagne compris. Pourtant il s'en est fallu de peu qu'elle ne découvre jamais ce morceau de Patrimoine Immatériel de l'Humanité.

"Au vu de la situation en Belgique au cours des semaines qui ont suivi les attentats, mes enfants n'étaient plus d'accord que je parte. Même mon voyagiste disait les comprendre. En même temps, il n'arrivait pas à me trouver une alternative satisfaisante. J'ai tenu bon, c'est que je voulais les voir moi, mes 'primitifs'". Et comme avec le temps les choses se sont un peu calmées, me voilà au milieu de ces beaux hommes oranges, au frais de mon voyagiste, 'en guise de dédommagement'. Et je dois dire qu'hormis le temps exécrable, c'est une très agréable surprise, on est loin des foires au boudin. Ces couleurs, le rythme lancinant des tambours, cette chaleur humaine, c'est plus proche de James Ensor que de Van Eyck, mais cela me plaît".

"Et puis, jusqu'ici tout va bien non ?"

Quelques rues plus loin, comme chaque année depuis trois ans, un couple d'Allemands a fait le déplacement depuis Neuss, à deux pas de Düsseldorf. Première étape de leur minitrip de deux jours dans la région: la réception des sociétés de Gilles à l'hôtel de ville de Binche. "Un moment symbolique. Depuis que mon mari a découvert la remise des médailles aux jubilaires, il adore. Le bruit des sabots, l'atmosphère dans ce vieux bâtiment. Lorsque vous pensez que certains membres de ces sociétés sont Gilles depuis près de 50 ans, sans parfois jamais perdre une édition, c'est tout simplement incroyable", s'enthousiasme Jutta.

C'est qu'ils sont connaissent leur sujet Heinrich et Jutta. De sa poche, le médecin allemand sort un petit bout de papier. Dessus, les noms des 14 Gilles et tamboureurs mis à l'honneur cette année pour leurs 40 participations au Carnaval. Au verso, encore plus respectueusement écrits, les noms des deux Binchois médaillés, eux, pour leurs 50 participations. "Des gens de valeur", s’enorgueillit presque Heinrich.

Dans cette atmosphère festive, quand on leur demande s'ils ont des craintes, Heinrich et Jutta répondent presqu'étonnés: "Peur de quoi ? D'attentats ? On est ici pour se changer les idées, ce serait vraiment dommage de se polluer l'esprit avec ce genre de considérations". Avant de reprendre leur marche dans le cortège en lançant un: "Et puis, jusqu'ici tout va bien non ?".

"C'est impressionnant de voir l'énorme passion qui anime les gens"

Zhixing et Xiaoyu sont Chinois. Ils vivent et travaillent en Angleterre. Ce couple de vingtenaires connaît la Belgique, ils y sont déjà venus à plusieurs reprises. C'est pourtant la première fois qu'ils assistent au Carnaval de Binche. "On a fait le voyage expressément pour venir ici. On a pris une nuit d'hôtel à Mons, et on est arrivé ce matin, en même temps que la pluie. Et malgré toute cette pluie, c'est impressionnant de voir l'énorme passion qui anime les gens dans les rues. On a déjà eu l'occasion de vivre d'autres carnavals, notamment en Amérique du Sud, en Bolivie, mais celui-ci est effectivement comme on nous l'avait décrit: 'unique'".

Unique. Un mot qui revient souvent dans la bouche des asiatiques. Angkana étudie les arts et cultures populaires à Bangkok et pour elle aussi ce qu'elle considère comme un étrange carnaval n'en est pas moins unique. "L'alcool est très présent, peut-être un peu trop, mais je pense que cela fait partie de la culture en Belgique. Chez moi en Thaïlande on mêle rarement alcool et traditions, peut-être parce que les hommes ne digèrent pas aussi bien l'alcool", lâche-t-elle dans un sourire. "Hé-là ma jolie petite dame, les Gilles ne boivent pas vous savez ! Du moins pas avant la fin du rondeau final. Car s'ils sont saouls, misère, ils peuvent être suspendus! Ceux qui boivent, ce sont les autres, ceux dont le Carnaval n'est pas aujourd'hui", lui répond du tac-au-tac Bernard, Gille louviérois, en goguette lors du Carnaval de ses cousins.

Si elles ne comprennent pas totalement la remarque, le petit groupe de Taïwanaises rigole tout de même tant la bonhomie et le visage pourpre de l'homme accentuent la théâtralité de sa remarque. Wan-Yu, Gan et Yu-Hsuan ont posé leurs valises dans une école de commerce bruxelloise pour quelques mois et voulaient à tout prix vivre ce Carnaval inscrit à l'Unesco. "C'est très excitant car malgré nos festivals traditionnels, nous n'avons rien de similaire, rien qui puisse rivaliser. Les Gilles sont très grands et très beaux aussi avec leurs sabots de bois", disent-elles en cœur, avant d'éclater de rire.

"Ce que l'on trouve en Wallonie devrait faire partie du patrimoine humain"

Au milieu de l'agitation des cafés, Igor, 33 ans, la montre Bulgari bien en vue, est venu de Saint Petersbourg avec deux amis. "On devait être trois, mais le troisième a préféré ne pas nous accompagner, il avait peur d'aller à Paris". Binche, il y ont atterri par hasard, à cause d'un serveur parisien. "On est venu en Europe pour s'amuser et il nous a dit qu'ici c'était l'endroit pour ça. C'est lui qui nous a amenés, il est originaire de la frontière et nous voilà".

La culture sans chichis

Français, Jean-Marie et Marie-Laure le sont aussi. Eux qui préfèrent le calme relatif au chaos sonore sont venus chez leur ami Gille, assister au carnaval de Binche, pour la première fois. "Dans notre coin, on a le Carnaval de Dunkerque, mais il est un peu plus bruyant et un peu plus hard. Ce qui ne nous attire pas plus. Par contre, ici, j'ai retrouvé le côté bon enfant du folklore. J'ai retrouvé aujourd'hui, malgré tout ce qu'on dit aujourd'hui sur la Wallonie et sur les difficultés qu'elle rencontre, ce côté délicat, cette hospitalité merveilleuse. Le sens du bon vivre, l'accueil, la culture sans chichis. Toutes ces choses que l'on trouve en Wallonie, devraient faire partie du patrimoine humain".

Alors que la nuit est en train de tomber petit à petit, que le cortège des sociétés vient mourir sur la Grand-Place pour le rondeau final au rythme des oranges qui s'écrasent sur le sol, revoici Jutta et Heinrich. Triomphant, madame apostrophe: "Vous avez vu, vous vous inquiétiez pour rien, tout s'est bien passé. Sauf peut-être pour le foie de certains".