Bruxelles: un sans-papiers accuse un élu MR de lui avoir promis une régularisation contre 3000 euros

Alain Nimegeers, conseiller communal MR à la Ville de Bruxelles jusqu'en mai dernier.
3 images
Alain Nimegeers, conseiller communal MR à la Ville de Bruxelles jusqu'en mai dernier. - © D. R.

Il s'appelle Alain Nimegeers, il a 61 ans et était jusqu'à il y a quelques jours encore conseiller communal MR, conseiller CPAS et conseiller de police à la Ville de Bruxelles ainsi que vice-président de l'hôpital Brugmann. Samir (prénom d'emprunt), sans papiers, explique avoir eu maille à partir avec Alain Nimegeers, peu avant son départ de la Ville de Bruxelles suite à un déménagement dans le Namurois.

Samir confie à la RTBF qu'Alain Nimegeers lui aurait proposé des papiers afin de régulariser sa situation. Le tout, moyennant le paiement de 3000 euros. Pour appuyer ses propos, Samir nous a fait écouter des enregistrements de ses conversations avec le mandataire. Malgré le paiement d'une première tranche de 2750 euros en janvier dernier, Samir n'a toujours pas été régularisé et décide aujourd'hui de tout dévoiler. La RTBF a récolté son témoignage.

"Je savais que c'était illégal, mais..."

"J'ai rencontré M. Nimegeers grâce une connaissance. Ce dernier était en contact avec M. Nimegeers dans le cadre de l'obtention d'un logement social moyennant paiement d'une somme de 2000 euros", confie Samir à la RTBF. "Pour ma part, je suis arrivé en Belgique il y a dix ans. Il m'est arrivé d'être en situation régulière, via des contrats de travail. Mais fin 2017, j'ai été interpellé et mis en centre fermé. Quand j'en suis sorti avec un ordre de quitter le territoire, je me suis vraiment posé la question de savoir si j'avais envie de rester en Belgique et poursuivre ma galère." Samir, 32 ans, dit avoir été sérieusement tenté par un retour au Maroc, son pays d'origine. "Je n'avais plus aucun espoir en Belgique. Je savais que ce que j'allais faire avec M. Nimegeers était totalement illégal. Mais il faut se mettre à ma place: c'était ma dernière chance."

Surgit alors Alain Nimegeers dans son parcours de sans-papiers. "Je le rencontre pour la première fois fin janvier, dans un café du nord de Bruxelles", se souvient Samir. "Moi je ne le connaissais pas. Mais il parlait bien, il présentait bien, il avait l'air de connaître les rouages, le circuit... Lui il est au MR, le Premier ministre est MR, je me suis dit qu'il pouvait faire quelque chose pour moi. Il m'a alors dit qu'il pouvait m'obtenir des papiers contre 3000 euros. Cette somme, je ne l'avais pas sur moi. Je ne pouvais pas la lui remettre lors du premier rendez-vous."

Une deuxième rencontre est organisée : trois jours plus tard. Samir sollicite un emprunt auprès de son frère au Maroc mais ne peut récolter que 2750 euros. "J'ai glissé l'argent en liquide, placé dans une enveloppe, dans la valise de M. Nimegeers qui était assis face à moi avec une deuxième personne qui sert d'intermédiaire. Les 250 euros qui restent ? J'ai proposé à M. Nimegeers de les lui donner après avoir eu mes papiers." L'élu promet une issue favorable dans les trois mois, fin avril ou début mai.

Et puis plus rien...

Les jours et les semaines passent, Samir explique ne rien voir venir. Il devient insistant auprès du mandataire et l'intermédiaire. "Je les pressais parce que je n'avais pas de réponse. Quand je demandais à voir M. Nimegeers, l'intermédiaire me disait qu'il était à l'étranger, qu'il était fort occupé..."

Samir parvient finalement à obtenir un nouveau rendez-vous avec Alain Nimegeers. "Comme je commençais à sentir que cette affaire ne tournait pas rond, j'ai décidé d'enregistrer mes conversations avec ce politicien, à son insu." La RTBF a écouté ces enregistrements, qui durent parfois près d'une heure. On reconnaît clairement la voix d'Alain Nimegeers. 

"Moi, je prends (de l'argent), à la fin!"

Dans l'un d'eux, Alain Nimegeers explique la manière dont ses relais - on suppose des fonctionnaires dans des administrations - interviennent à sa demande pour pousser un dossier. "Francis, c'est pour le logement. Fabian, c'est pour les papiers. Fabian, il demande 2000 euros. Abdou, il prend 1000 euros. Fabian me donne (ma part), quand c'est fait !", insiste le mandataire MR. Un autre moment, il parle de son "copain", "directeur du service permis de travail" : "Quand j'ai montré le papier à mon copain, il m'a dit : dès qu'il a sa carte, il vient chez moi. J'ai des gens que j'ai déjà fait." Il précise aussi que ce dernier a déjà été rémunéré pour ce type de démarche "sinon il ne fait rien".

Lors d'un échange, Samir, qui a organisé de fausses rencontres avec d'autres sans-papiers ou candidat à un logement social, prétend vouloir collaborer avec son interlocuteur moyennant rémunérations. "Après, on va travailler ensemble. Il y aura de l'argent qui rentre. Je donne à Fabian, je te donne", explique le Réformateur.

"Il va mettre le dossier au milieu de la pile"

A une autre occasion, Alain Nimegeers expose sa façon de travailler. "Comment ça se passe en général ? Nous on ne travaille pas de façon officielle. C'est logique sinon vous ne l'aurez jamais (vos papiers). Avec le nouveau secrétaire d'Etat (Theo Francken), vous ne l'aurez jamais ! Lui, il veut mettre tout le monde dans l'avion. Moi, je vais préparer le dossier que je donne à Fabian. Fabian va le rentrer mais va le mettre au milieu de la pile, pas au-dessus. Dès que le secrétaire d'Etat signe le document - c'est la même procédure pour tout le monde -, il l'envoie à votre commune. Ils vont l'envoyer chez vous. Vous allez recevoir une convocation de la commune pour aller chercher votre carte d'identité. Mais avant ça, vous allez avoir la visite de la police pour voir si vous habitez bien là (à votre adresse) ! Quand la police viendra sonner chez vous, faut pas vous inquiéter, c'est pas pour vous mettre dans l'avion. J'ai déjà eu des dossiers où le problème est que la police a sonné et les gens n'ont pas osé ouvrir. (...) Ce que je vais essayer, c'est que vous ayez une carte d'identité de cinq ans, parce qu'un an c'est chiant. Moi je sais toujours avoir cinq ans."

Malgré sa carte du MR, Alain Nimegeers ne se prive pas de tacler le gouvernement du Premier ministre MR Charles Michel. "Il y a dix ans, c'était un mois d'attente (NDLR : pour être régularisé). Avec Maggie De Block, c'est passé à trois mois. Ici, avec Theo Francken, ça dure un peu plus longtemps. Mais il faut savoir que sans que moi ou quelqu'un d'autre intervienne, vous n'aurez jamais de papiers. Francken, il ne veut plus ! Il veut même dire que quand un enfant est belge - parce qu'il est né ici -, on peut mettre les parents dehors. C'est un rascard, hein ! Il faut qu'au niveau politique, on change ce gars-là ! C'est la N-VA, c'est des racistes ! Le problème qu'il y a, c'est que notre cher Premier ministre a mis Theo Francken comme secrétaire d'Etat à l'immigration et Jan Jambon à la Justice (NDLR : à l'Intérieur). Et c'est eux deux qui contrôlent tout ! C'est pour ça qu'il faut (les changer) !"

Des dérogations pour les logements sociaux

En matière de logements sociaux, Alain Nimegeers expose également, dans un enregistrement, la nature de son réseau pour passer outre les critères d'attribution devenus plus stricts en Région bruxelloise. "Il faut savoir qu'un président de foyers (NDLR : de logements sociaux) a le droit chaque année à un certain nombre de dérogations. Il peut dire : OK, c'est une situation d'urgence. Mais je sais pas le faire tout le temps parce que parfois il y a des appartements qui ne sont pas libres, dérogation ou pas.

Une plainte auprès du Procureur du Roi

En tout cas, Samir, lui, estime avoir perdu 2750 euros. Démuni, se sentant floué, Samir a sollicité le MRAX, le Mouvement contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Xénophobie. Il lui a présenté son histoire et ses enregistrements. "Nous avons pris connaissance d'un certain nombre d'éléments interpellants qui tendent à démontrer qu'une personne en situation de faiblesse, sans-papiers, a été abusée voire escroquée par un mandataire public", explique Carlos Crespo, président du MRAX qui transmettra les pièces de ce dossier au procureur du Roi de Bruxelles, avec l'accord de la personne concernée. "Nous sommes en face d'une fraude qu'il faudra poursuivre en justice." Le MRAX devrait également transmettre le dossier à Myria, le Centre fédéral Migration qui s'occupe notamment du droit des étrangers et la lutte contre la traite des êtres humains. "D'une manière aussi claire, nous n'avons jamais eu affaire à un tel dossier. Ici, quelqu'un qui s'est enrichi sur la misère humaine, c'est une première. Si le MRAX intervient dans ce dossier, c'est pour défendre l'égalité réelle, pour défendre des personnes sans-papiers qui ont aussi des droits."

Enrichissement personnel ou fonctionnaires corrompus?

Si le MRAX parle d'enrichissement personnel, rien ne prouve à ce stade l'existence d'un réseau de fonctionnaires intervenant pour le compte d'Alain Nimegeers. En clair, si on se base sur les enregistrements, Alain Nimegeers est-il seul à la manœuvre et a-t-il perçu directement les sommes versées par Samir? Ou fait-il jouer ses contacts au sein de différentes administrations pour, effectivement, octroyer papiers et logements? En cas d'ouverture d'une enquête, la justice devrait le déterminer. Comme elle devra déterminer le nombre de victimes, sur quelle(s) période(s) et les complicités éventuelles.

Un FDF passé au MR en 2013

Alain Nimegeers compte près de 20 ans de vie politique locale à la Ville de Bruxelles. D'abord membre du FDF (ex-DéFi) du temps d'Olivier Maingain, il passe au MR du Premier échevin Alain Courtois en 2013. Alain Nimegeers a été député bruxellois pendant un peu plus d'un mois, en 2003. Il a également été membre du cabinet de l'ancien ministre-président bruxellois Daniel Ducarme (PRL). Lors des élections communales de 2006, Alain Nimegeers a occupé la deuxième place sur la liste MR-FDF et la troisième sur la liste FDF en 2012.

Le 28 mai dernier, Alain Nimegeers a démissionné du conseil communal de la Ville de Bruxelles.

Alain Nimegeers: "C'est tout à fait faux!"

La RTBF a sollicité une réaction d'Alain Nimegeers. Il admet avoir rencontré ce sans-papiers mais ne jamais avoir demandé de l'argent, ni touché de l'argent. "Ce sans-papiers dit avoir donné de l'argent à moi. Mais c'est tout à fait faux! Quand je dis par exemple que j'interviens de manière non officielle, je veux dire que c'est sans avocat. J'ai aussi bien expliqué à ce sans-papiers que j'allais transmettre son dossier à (Theo) Francken, mais sans plus, que je ne pouvais rien faire d'autre. Mon travail s'arrêtait là et je lui ai dit que ce serait très difficile. Donc, je ne sais pas ce qui s'est passé derrière mon dos. Ce sans-papiers a essayé de me piéger."

Pour quelles raisons? "J'ai l'impression que c'est une machination, dans un contexte de campagne électorale. J'ai quitté la politique parce que j'ai décidé de m'installer ailleurs qu'à Bruxelles. Là où je suis installé actuellement, je me suis posé la question de savoir si j'allais me présenter (NDLR: aux élections communales d'octobre). Et puis les semaines passant, j'ai laissé tomber ce projet. Alors une machination dans quel but? Pour ce sans-papiers, récupérer de l'argent qu'il a peut-être donné, je n'en sais rien. Une machination contre le MR? C'est une bonne question. J'espère que non parce que ce serait monumental, pour les personnes qui font bien leur travail. Quand une affaire comme celle-là sort, on se demande toujours quelle est l'arrière-pensée de la ou des personnes qui l'entament."

Des sommes pour la campagne électorale

En ce qui concerne un interventionnisme dans l'attribution de logements sociaux moyennant argent, Alain Nimegeers conteste également, formellement. "D'abord, donner des logements, ce n'est pas possible. Moyennant argent? Je ne vois pas pourquoi. La seule chose qu'on peut faire face à des personnes qui vous sollicitent, c'est donner des conseils. Moi je ne suis plus dans les logements sociaux depuis très longtemps. En général, je remets les dossiers à des administrateurs, pour la plupart MR, et puis je ne m'en occupe plus. J'explique également aux gens qu'obtenir un logement social cela prend des années. Alors exiger rémunération pour cela, c'est pire que tout le reste!"

Restent en tout cas les passages sonores où Alain Nimegeers parle de montants. "Ces sommes correspondent à de l'argent pour financer éventuellement une campagne électorale. Éventuellement! En général, ce que je fais, c'est que j'emprunte de l'argent pour payer ma campagne que je rembourse ensuite. C'est dans ce contexte-là que je parle de sommes d'argent. Pas du tout pour une régularisation! Le sans-papiers a peut-être mal compris ou d'autres choses ont été dites par ailleurs."

"Faire la clarté sur cette affaire" 

Alain Nimegeers annonce en tout cas qu'il va prendre un avocat. "Je vais prendre un avocat, pour me protéger d'abord. Ce ne serait pas juste d'attaquer ce sans-papiers parce qu'il a l'air de bonne foi. Mais je vais demander qu'on fasse la clarté sur cette affaire. Comme le dit le président du MRAX, c'est une affaire grave. Il est dommage qu'on attaque un homme politique et pas un quidam de la rue, parce qu'on s'imagine que ce sera plus facile de détruire sa vie politique et sa vie tout court."

Dans l'un des enregistrements de Samir, Alain Nimegeers annonce travailler au Parlement wallon. "Cela rentrait dans mon intention de le faire. Mais finalement, pour des raisons personnelles, cela devenait impossible.

Enfin, il insiste: le "Fabian" cité dans les enregistrements n'est pas Fabian Maingain. "D'ailleurs, il s'agit d'un Fabien, un ami à qui je demande souvent des conseils, pas d'un Fabian", précise Alain Nimegeers. 

Alain Courtois (MR) réagit à ces révélations

Alain Courtois, Premier échevin MR à la Ville de Bruxelles, a réagi samedi soir à ces révélations. Le chef de file MR à Bruxelles-Ville "confirme que le MR prendra toutes les dispositions judiciaires adéquates afin de dénoncer d'éventuelles manœuvres frauduleuses ou d'escroquerie dans le chef de cet ex-mandataire communal", peut-on lire dans une réaction transmise par le porte-parole Pierre-Benoît Sepulchre à l'agence Belga.

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK