Bruxelles: la police davantage confrontée à des personnes en souffrance mentale

La vie en rue est déjà extrêmement perturbante pour le psychisme, explique Pierre Ryckmans médecin chez les Infirmiers de rue
La vie en rue est déjà extrêmement perturbante pour le psychisme, explique Pierre Ryckmans médecin chez les Infirmiers de rue - © JORGE DIRKX - BELGA

A Bruxelles, les forces de l'ordre sont de plus en plus souvent confrontées à des personnes en situation de souffrance psychique. La police de la zone Bruxelles-capitale-Ixelles constate qu'en moins de 10 ans, suite à ses interventions, elle a été amenée à entamer deux fois plus de procédures dites "Nixon". C'est la procédure légale pour contraindre quelqu'un à être hospitalisé en unité de soins psychiatriques. Alors qu'en 2010, 329 procédures d'admissions forcées ont été initiées à la demande de la zone de police, le nombre de dossiers est passé à 489 en 2015 et 687 en 2018. 

Mesure exceptionnelle

Bien sûr, au final, tous les dossiers ne débouchent pas sur une hospitalisation contrainte de la personne: "environ 1 dossier sur 10 aboutit à une admission forcée en psychiatrie", précise Ilse Van de Keere, porte-parole de la zone de police bruxelloise. Car dans l'esprit de la loi, la prise en charge contrainte doit rester une mesure exceptionnelle. Et les règles pour y parvenir sont strictes: tout d'abord, le patient doit souffrir d'une maladie mentale. Il doit représenter un danger grave pour lui-même ou pour les autres. Enfin, la personne refuse de se soigner autrement (ou alors il n'existe pas de soins appropriés). Lorsque la police entame une demande d'admission forcée,  elle doit alerter automatiquement le parquet qui s'assure que le contexte entre bien dans le cadre de cette loi, et le cas échéant, transmet le dossier aux experts psychiatres qui seront les uniques juges au final. 

Intolérance à la souffrance psychique

Comment expliquer une telle augmentation de procédures Nixon à Bruxelles? Aux Cliniques Saint-Luc, le docteur Gerald Deschietere connaît bien le problème. Il supervise l'unité de crise et d'urgences psychiatriques, amenée à examiner certains de ces dossiers. Voilà comment le médecin décode le doublement des dossiers: "L'accélération du monde, le fait qu'on soit devenu intolérant à la souffrance psychique notamment, fait que dès que quelqu'un souffre, la police ou un quidam a envie d'aider cette personne. Et parfois le seul moyen est de faire appel à cette procédure Nixon, demander une évaluation psychiatrique dans ce cadre-là. Autre hypothèse, on est toujours en difficulté par rapport aux lits disponibles notamment sur Bruxelles. Parfois, certaines personnes accepteraient d'être hospitalisées mais on ne trouve pas de lits pour les accueillir. Troisième hypothèse, la réforme 107 que nous soutenons ici aux cliniques Saint-Luc est censée mettre en place des équipes mobiles proactives et rapides. Mais on voudrait des moyens davantage importants pour que ces équipes mobiles puissent prendre en charge l'ensemble de la population bruxelloise qui souffre psychiquement".

La souffrance sociale 

Bien sûr, il est difficile de ne pas établir aussi un lien avec la pauvreté dont les indicateurs sont en hausse constante à Bruxelles. Gerald Deschietere parle d'ailleurs d'un lien inévitable entre la souffrance psychique et la souffrance sociale: "Ne pas avoir un logement en bon état, ne pas avoir d'emploi, ne pas avoir beaucoup d'espoir dans la vie: tout ça forcément charrie une souffrance psychique relativement importante". 

Deux fois plus de SDF

Le cas extrême des SDF, de plus en plus nombreux, est évidemment parlant. Au sein de l'association "Infirmiers de rue", le docteur Pierre Ryckmans, responsable du suivi des patients, n'est pas vraiment étonné par les statistiques policières: " En 10 ans entre 2008 et 2018, le nombre de gens vivant en rue a doublé. On peut donc s'attendre (peut-être pas à un doublement mais au moins) à une augmentation du nombre de problèmes psychiatriques ou psychologiques graves, ceux qui nécessitent éventuellement un appel à la police, voire une hospitalisation contrainte. Donc là il n'y a pas vraiment de grosse surprise".

La vie en rue extrêmement perturbante pour le psychisme

Pour Pierre Ryckmans, la vie en rue en tant que telle est déjà extrêmement perturbante pour le psychisme: "elle peut aggraver des situations existantes et peut éventuellement donner naissance à des maladies mentales (…) On a des gens qui sont des cas psychiatriques et qui l'étaient avant de vivre en rue. Et puis on en a d'autres qui voient une aggravation de certains symptômes. Leurs problèmes sont exacerbés par la vie en rue, ses contraintes, ses stress qui ont clairement un effet sur la santé mentale. Par exemple, le fait d'être dans une logique de survie en rue alimente tout ce qui est comportement paranoïaque. En rue, il vaut mieux être un peu parano car on survit mieux. Quelqu'un qui a déjà une tendance à ça, va être renforcé. Le risque d'être totalement en décalage avec la réalité augmente". 

Pour le début de l'année 2019, les statistiques policières déjà disponibles s'inscrivent dans l'évolution constatée ces dernières années: à la fin du mois de septembre, le nombre de procédures entamées atteignait déjà 489, c'est-à-dire les chiffres de la fin 2015. 

 

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