Bruxelles a-t-elle raison de miser sur les parkings de dissuasion pour désengorger ses rues?

Bruxelles a-t-elle raison de miser sur les parkings de dissuasion pour désengorger ses rues ?
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Bruxelles a-t-elle raison de miser sur les parkings de dissuasion pour désengorger ses rues ? - © Tous droits réservés

Des parkings de dissuasion, il va en pousser plusieurs en région bruxelloise ces prochaines années. Cela fait partie de la stratégie régionale de mobilité impulsée sous l’ancien gouvernement. On vous a parlé du parking du CERIA et de ses 1300 places, un parking assez peu fréquenté pour le moment. Mais il y a d’autres projets dans les cartons. Bruxelles a-t-elle raison de miser sur les parkings de dissuasion pour désengorger ses rues ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît.

5000 places en région bruxelloise, 4000 en périphérie flamande

A Bruxelles, avec le parking du CERIA, d’ici 2022, cela fera près de 5000 places en tout. Dans le détail, le plan prévoit autour de 800 places à Uccle au Parking Stalle, celui de Crainhem sera agrandi jusqu’à 750. On évoque 1800 places pour le "Park and Ride" de l’Esplanade près du Heysel. En plus de ces projets, un autre parking pourrait sortir de terre du côté d’Hermann-Debroux.

L’ambition du gouvernement bruxellois précédent était d’en créer 10.000.

Ce que l’on sait moins, c’est qu’à l’extérieur du Ring, la région flamande développe aussi des projets. C’est la Werkvennootschap qui mène la réflexion, cette agence flamande qui réfléchit aux questions de mobilité en Flandre.

Marijn Struyf, chargé de communication, détaille :Il y a 8 endroits dans la périphérie flamande où nous allons commencer les travaux de parking de dissuasion d’ici l’année prochaine. Et il y en aura déjà certains qui seront accessibles. On parle ici de 8 endroits stratégiques où il y a une bonne liaison avec les transports publics vers Bruxelles pour que les gens puissent, au plus proche de leur habitation, faire le choix d’un mode de transport durable pour avoir accès rapidement au centre de Bruxelles".

Les projets se situent à Vilvorde, Wezembeek-Oppem, Rhode-Saint-Genèse, Grand-Bigard, Asse et Lot. Et ils avancent à un bon rythme : les travaux commenceront au printemps prochain. Ces parkings permettront aux navetteurs des "connexions" avec des le "Ringtrambus" de De Lijn, avec des gares ou des pistes cyclables.

La philosophie est différente par rapport à Bruxelles : on mise ici sur un plus grand nombre de parkings, 8, autour de 250 places (A l’exception de Grand-Bigard qui en prévoit plus de 2500). On parle aussi de projets modulables. Budget total nous dit-on : 10 millions d’euros. Le parking du CERIA a coûté à la région bruxelloise 14 millions.

Ci dessus, la carte des futurs projets de la région flamande, notés P & R pour Park and Ride. On peut s’étonner que les parkings et projets bruxellois n’y figurent pas. Or, on sait combien c’est important de réfléchir à l’échelle de la zone métropolitaine (Bruxelles et les deux Brabants), quand on parle de mobilité. C’est ce que disent les spécialistes de la question. Officiellement, on se parle en tout cas. Mais on ne pense pas encore les projets ensemble.

Parkings de dissuasion, en amont de la congestion

L’objectif de ces parkings, c’est de convaincre une partie des 200.000 navetteurs quotidiens de garer leurs voitures à l’entrée de Bruxelles – ou en amont – et de continuer leur trajet en transport en commun. Mais construire des parkings de dissuasion en région bruxelloise, est-ce que c’est vraiment une bonne idée ?

Patrick Frenay en doute. Cet urbaniste et géographe étudie la question depuis plus de 20 ans et tout un temps pour l’ULB : "Personnellement, je ne suis pas du tout convaincu que l’on doit faire des parkings de dissuasion proches de la zone urbaine. S’il faut en faire, c’est plutôt à l’extérieur, proche de la résidence des gens, pour qu’ils utilisent leurs voitures sur des trajets courts puis qu’ils utilisent les transports en commun sur de longues distances. Mais pas d’occuper des espaces urbains comme ceux que vous avez cités, pour cette fonction-là qui n’est pas noble, qui consomme beaucoup d’espace. Or, ce sont des espaces précieux. Autour de pôles de transport en commun, il faut selon moi, faire de la ville, pas des parkings".

Le Plan Good Move, qui pense la mobilité dans la région bruxelloise pour ces 10 prochaines années, ne dit pas autre chose au sujet de la localisation : " il faut que ce soit le plus en amont possible de la chaîne de déplacement et donc en priorité, à l’échelle métropolitaine, au niveau des gares du réseau ferroviaire". Quant à la dimension de ces projets : "Les expériences à l’étranger laissent apparaître que les P & R qui fonctionnent avec plus de 500 à 800 places sont des exceptions". Les projets bruxellois sont pourtant tous au-delà. Pour le CERIA, Bruxelles Mobilité avait recommandé une capacité de 800 places. Mais l’étude d’incidence en proposait 500 de plus. Et c’est cet avis qui a été suivi. A Crainhem par contre, l’étude d’incidence recommandait moins de places que ce qui était proposé par Bruxelles Mobilité. Avis suivi également.

Des mesures complémentaires pour que ce soit efficace

Quant à l’efficacité des parkings de dissuasion, les points de vue divergent. D’après Patrick Frenay, dans plusieurs villes allemandes, comme à Hanovre, on s’est rendu compte de l’effet contre-productif que peuvent avoir ces parkings de dissuasion. Si un bon tiers des navetteurs a opté pour la formule du parking de dissuasion au détriment d’un parcours complet en voiture, une partie de ceux qui n’utilisaient que les transports en commun a par contre repris sa voiture pour une partie de son parcours.

Aniss Mezoued est coordinateur de recherches au Brussels Studies Institute et particulièrement pour l’Observatoire du centre de ville de Bruxelles. Selon lui, les parkings de dissuasion peuvent être un bon outil, mais il faut les accompagner d’autres mesures pour que cela marche. D’abord sur l’attractivité de la formule : " il y a encore beaucoup de travail à réaliser, par exemple sur la performance du réseau de transports en commun. Si j’arrive en voiture et que je n’ai pas d’alternative en transport en commun efficace - avec un tram qui n’est pas en site propre et est bloqué lui-même dans les embouteillages et n’arrive pas plus vite que ma voiture, j’aurai tendance à continuer en voiture. C’est un phénomène que l’on observe partout. Du moment où on fait la moitié en trajet, que l’on a passé le plus important des embouteillages et donc on arrive au Ring de Bruxelles dans ce cas-là, on aura tendance à aller jusqu’au bout si les conditions ne sont pas réunies".

Dissuader, avec un péage urbain ou une taxe kilométrique ?

Redéployer tout une activité économique, de logement, de crèche ou d’école serait aussi une piste. Ensuite, selon Aniss Mezoued, il faut aussi jouer sur la dissuasion : "Cela fait partie du débat autour du péage urbain ou de la taxe kilométrique. Cela peut être dissuasif, cela peut pousser à utiliser ces parkings". Et par ailleurs, jouer sur l’offre de parkings privés au centre-ville : " c’est un aspirateur en voiture. Il y en a plusieurs : les parkings en surface sur la voirie, ils sont importants, mais on a tendance à le réduire ces dernières années. Il reste cependant énormément d"entreprises qui ont des parkings en sous-sol ou des entreprises de parking dont c’est le travail. Or, si je travaille dans le centre-ville et que j’ai une offre de parking importante, j’aurai plus tendance à continuer jusqu’au bout parce que je suis déjà dans ma voiture plutôt que de m’arrêter pour prendre un transport en commun que je devrai payer en plus alors que j’ai une place au centre peut-être payée par mon employeur".

A Bruxelles, selon le Brussels Studies Institute, il y a environ 12.500 places privées dans les parkings couverts. Et environ 2500 places de parking de surface en voirie.

Alors, les parkings de dissuasion font-ils partie de la solution pour désengorger les rues de Bruxelles ? Faut-il revoir les projets dans les cartons du gouvernement bruxellois ? Du côté du cabinet de la ministre de la mobilité bruxelloise Elke Van den Brandt, on signifie que l’on suivra la ligne du Plan Good Move.

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