Bird, Lime, Troty: les trottinettes en libre-service mettront-elles le désordre sur les trottoirs bruxellois?

Au 20e siècle, on imaginait un futur fait de voitures volantes et de transports en commun ultra-rapides. En 2018, le constat est là : la mobilité sera douce, légère et électrique. Les vélos, trottinettes et autres scooters partagés fleurissent un peu partout en Belgique. A Bruxelles, Anvers, Liège, Louvain-la-Neuve notamment, le concept de véhicules en "free floating" (sans borne de recharge fixe, ni station auxquelles les attacher) se développe.

Le principe : le véhicule, repéré grâce à une application, est débloqué à l'aide d'un smartphone. Ensuite, le paiement se fait à la minute d'utilisation. Et quand on a fini son trajet en trottinette ou en vélo ? On abandonne son véhicule sur n'importe quel coin de trottoir pour le laisser à l'utilisateur suivant.

Ces derniers mois, pas moins de trois sociétés spécialisées dans les trottinettes se sont lancées à Bruxelles. Elles s'appellent Troty, Bird et Lime. Ces deux derniers arrivent tout droit de la Californie où ils se livrent une guerre féroce sur le marché très compétitif des trottinettes en libre-service. Tous opérateurs confondus, on compte actuellement environ 700 trottinettes dans les rues de Bruxelles. Les tarifs sont toujours les mêmes : un euro pour débloquer le véhicule, puis 15 centimes par minute d'utilisation.

Pour le moment, les trois sociétés s'observent les unes les autres, tout en jurant ne pas craindre la concurrence. "Est-ce que vous avez vu Troty à Bruxelles ?", interroge Benjamin Barnathan, General Manager Belgique pour Lime, le plus gros opérateur du marché dans la capitale. Il sort aussitôt son smartphone pour montrer qu'on en trouve très peu dans les environs... contrairement à ses trottinettes à lui, ornées d'une tranche de citron vert et d'une batterie du même ton. Petite précision : les 50 trottinettes de Troty ne sont pas déployées par mauvais temps (les abonnés peuvent alors profiter d'un parternariat avec les voitures partagées de Zipcar), contrairement à Lime qui ne s'inquiète pas de la météo.

L'idée basée sur l'économie du partage rencontre un certain succès et ne manque pas d'attirer les vandales. Batteries arrachées, trottinettes jetées, roues en mauvais état... Troty, Bird et Lime sont confrontés à ce qu'a déjà vécu Gobee.bike. Après trois mois de présence à Bruxelles, l'entreprise qui proposait des vélos en libre-service avait jeté l'éponge. "Ces dernières semaines, le vandalisme et les dégâts causés à notre flotte ont atteint des limites que nous ne pouvons plus surmonter", déclarait Gobee.bike dans un communiqué diffusé en janvier dernier.

Certaines trottinettes bruxelloises semblent promises au même destin. Au risque de mettre le désordre dans la ville ? "Il faudrait évaluer avec les zones de police la problématique des vélos/trottinettes en libre-service endommagés ramenés dans les commissariats comme objets encombrant la voie publique et que les firmes responsables ne viennent pas reprendre", écrit un internaute sur Twitter.

 

Responsabiliser les utilisateurs

Quelques jours après le lancement de Lime dans la capitale, Benjamin Barthanan se montrait confiant. "Les Bruxellois sont très respectueux du service, affirme-t-il au micro de la RTBF. Depuis qu'on l'a lancé, on a très peu de casse ou de vandalisme. Une grande partie de notre travail consiste à responsabiliser nos utilisateurs. (...) Lorsqu'ils garent la trottinette, on leur demande de prendre la photo de l'endroit où elle est déposée. Ça nous permet de repérer les utilisateurs qui n'auraient pas bien garé (la trottinette) et du coup d'envoyer des communications."

L'infrastructure laisse elle aussi à désirer. Sur son site internet, Troty recommande de "rouler prudemment" et de "toujours privilégier les pistes cyclables quand elles existent". Il y a du progrès à faire dans le domaine. "C'est inutilisable sur les pavés et les trottoirs cabossés", dénonce un utilisateur. "Quand tu utilises une trottinette électrique, tu te rends vite compte de la pauvreté de piste cyclable dans certains coins de Bruxelles et qu'importe le niveau de pouvoir en charge de la voirie", observe un autre.

>>> À lire aussi : que dit le code de la route à propos des trottinettes électriques?

Malgré ces déconvenues, Pascal Smet, le ministre de la Mobilité en Région bruxelloise, veut y croire. Pour lui, Troty, Bird et Lime sont autant de preuves que Bruxelles est "en train de changer de paradigme". Il y voit la fin d'un modèle où la voiture est reine dans la ville. La cité de demain sera conçue "pour les gens", avec des trottinettes et autres vélos permettant de parcourir "le premier et le dernier kilomètre".

Un cadre légal en janvier 2019

Le système des véhicules partagés s'inscrit dans cette optique, estime le ministre. "C'est vraiment l'avenir : partager la voiture, la trottinette, le vélo... Ne plus avoir son propre véhicule. C'est moins cher et mieux pour la qualité de l'air et l'espace public. Je suis très content de voir arriver tous ces modes de déplacement."

Mais le véritable défi pour Bruxelles et sa Région sera de réguler les ambitions des entreprises privées présentes sur ce marché. Une ordonnance a été votée il y a quelques semaines par le Parlement bruxellois. Objectif, dès janvier prochain : mettre en place un permis d'exploitation pour encadrer ce business en plein boom.

Parmi les mesures avancées : l'interdiction de stationner des trottinettes sur certains lieux emblématiques, comme la Grand-Place par exemple, et l'obligation de retirer les véhicules gênants. En cas de non-respect des règles, les entreprises concernées risquent "des amendes ou un retrait de permis d'exploitation", précise Pascal Smet.

Toutes les entreprises que nous avons interrogées se disent prêtes à obtenir le permis d'exploitation. Une licence qui existe d'ailleurs déjà en Flandre. "L'ambition de Bird est de travailler main dans la main avec les villes. Nous avons déjà obtenu des permis dans d'autres endroits, comme par exemple à Anvers. Nous n'avons donc aucun problème avec la régulation, pour autant que cette régulation soit juste", déclare ainsi Jonatan de Boer, General Manager Belgique pour Bird.

Des espaces dédiés sur la voirie ?

En France et en Espagne aussi, les autorités s'inquiètent du déploiement de ces véhicules légers. Non respect du code de la route, obstruction des trottoirs... Depuis peu, la ville de Paris brandit la menace des amendes pour remettre de l'ordre dans la jungle urbaine.

 

De là à réserver des espaces sur la voirie où les trottinettes pourraient être garées hors du chemin des piétons, comme c'est déjà le cas pour les Villo ? A Bruxelles on n'en est pas là. Mais c'est ce qui se fait déjà dans certains endroits de Paris.

"Délimités par des marquages au sol, (les espaces de stationnement) sont déjà installés depuis cinq semaines aux sorties de métro et à des emplacements stratégiques (favorisant la complémentarité des moyens de transport). L’expérimentation doit bientôt être étendue aux autres arrondissements de Paris : le nombre d’espaces dédiés augmentera et s’appliquera aux trottinettes", pouvait-on lire dans une tribune publiée début novembre sur le site internet de Libération.

Élargir l'offre... mais pas trop

En Belgique, le prochain défi sera d'étendre l'offre au-delà du centre et du sud de Bruxelles. Le ministre de la Mobilité le reconnaît : "C'est toujours une zone : Pentagone, Ixelles, Saint-Gilles, Etterbeek, les communautés européennes.... C'est une certaine tranche de la population qui est pour le moment desservie. J'espère que le modèle pourra bien se développer, qu'on puisse l'élargir vers toute la Région."

 

Attention à l'excès de confiance. La Chine est un cas aussi extrême qu'emblématique. A Pékin ou Shenzen, l'offre a largement dépassé la demande. Résultat : des milliers de vélos en libre-service abandonnés ou endommagés sont ensuite entassés dans de véritables cimetières de ferraille.

Vidéo : en Chine, les vélos partagés endommagés et abandonnés s'accumulent

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