Assises du Hainaut: selon la défense, la peur et la lâcheté sont les deux mobiles dans cette affaire

Maître Cédric Vergauwen et maître Wallerand Godbille, les avocats de la défense
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Maître Cédric Vergauwen et maître Wallerand Godbille, les avocats de la défense - © Belga - Virginie Lefour

Pour la défense, Jean-Gabriel Matterne, accusé d'avoir assassiné sa maîtresse brésilienne, Tay Cruz, le 8 mai 2017 à Bléharies, il y a deux mobiles dans cette affaire: la peur et la lâcheté. Au lieu de parler de ses problèmes, l'accusé s'est enfermé dans un mécanisme d'auto-destruction, provoquant des dégâts énormes autour de lui. L'avocat l'a comparé à un ancien amant de Tay, qui a témoigné. Lui avait eu le courage de dire à sa femme qu'il la trompait. L'accusé n'a pas eu ce courage.

Me Walerand Godbille, dont c'était le premier procès devant une Cour d'Assises, a tenté de faire comprendre aux jurés comment l'architecte montois a réussi à s'enfermer dans un tunnel menant à cette issue fatale du 8 mai 2017, quand il a drogué Tay, avant de l'étrangler, de jeter son corps dans un fossé et d'y bouter le feu.

«Il a eu une enfance heureuse, un parcours scolaire normal, un parcours professionnel jalonné par les échecs et les réussites. M. Matterne a de nombreux amis qui dressent de lui un portrait nuancé. Tous nous disent qu'il est jovial, sympathique, quelqu'un qui aime son métier et qui est doué pour ce métier dans lequel il s'investit beaucoup. Ils nous disent aussi qu'il a besoin d'une reconnaissance sociale, qu'il accorde beaucoup d'importance à l'apparence. C'est aussi un homme réservé, pudique».

Les premières infidélités de l'accusé ont commencé en 2015, alors qu'il avait tout pour être heureux.    «Il ne s'est pas rendu compte que sa femme était exceptionnelle. Aujourd'hui, malgré tout, elle continue de l'aimer et de le soutenir. Il se rend compte qu'il a une femme extraordinaire».

Fin 2016, Jean-Gabriel rencontrait Tay via un site de rencontres. La jeune Brésilienne était en séjour illégal en Belgique. Entre eux, il y a eu de la passion, de la tension, puis un cloisonnement. Ce fut pratiquement le cas dans toutes les relations qu'a eues Tay en Belgique. Plusieurs anciens compagnons de Tay l'ont expliqué devant la Cour.

«Tant de vie ont volé en éclats le 8 mai 2017», s'est exclamé Me Cedric Vergauwen au début de sa plaidoirie. L'avocat ne conteste pas non plus l'assassinat, «tous les ingrédients sont réunis pour une recette parfaite de la préméditation : les somnifères, le câble, l'essence ... » Selon son avocat, l'accusé s'est englué seul dans un enfermement psychologique jusqu'à l'assassinat de Tay, « la seule et unique solution pour lui».

Me Vergauwen doute que Tay eut des sentiments pour son client. «Quand elle fait sa connaissance, en novembre, elle est revenue en Belgique, après avoir été expulsée en août 2016, depuis quatre jours. Elle cherchait avant tout la sécurité administrative et financière». Il ajoute que la jeune femme recevait des clients dans l'appartement loué par l'accusé à Uccle. «Elle en voyait déjà d'autres, dont un qui lui donnait 1.000 euros par mois alors qu'elle avait déjà un compagnon, avant son expulsion». Celui-là ignorait les activités de la jeune femme. Enfin, alors qu'elle était enceinte de l'accusé, Tay a déclaré à un Français qui l'avait contactée qu'elle était célibataire et libre. L'avocat en conclut qu'elle n'était pas amoureuse de Jean-Gabriel.
 

L'avocat général a requis la culpabilité

PLus tôt dans la journée, Ingrid Godart, avocat général devant la Cour d'assises du Hainaut, a requis la culpabilité de Jean-Gabriel Matterne. Pour l'accusation, l'intention d'homicide et la circonstance aggravante de préméditation sont clairement établies. Pour l'avocat général, l'accusé est surtout capable de lâcheté avant d'être coupable d'assassinat.

La tâche de l'accusation est simplifiée car l'accusé avoue avoir tué Tay Cruz dans sa voiture, par strangulation, avant de jeter son cadavre dans un fossé et de l'incendier. L'enquête a permis de déterminer que l'enfant que la Brésilienne portait était bien le fils de Jean-Gabriel Matterne, responsable de ses actes.

Pour l'accusation, la question de l'avortement n'a jamais été évoquée par l'accusé. Cependant, Tay a fait des recherches sur internet sur la question, dès le mois de février 2017. En mars, l'accusé signait un bail pour un appartement situé le long de l'avenue Winston Churchill à Uccle pour sa maîtresse. Tout semblait aller mieux pour le couple illégitime, bien que Tay poursuivait ses activités de prostitution.

L'avocat général ne voit pas de lien direct entre le sentiment d'avoir été trompé par Tay et les faits. «Je crois que M. Matterne a surtout été coupable d'avoir été lâche, d'avoir laissé évoluer une situation qu'il n'a pas voulu prendre en mains. Il a été embarqué dans ces idées de menaces de la part de Tay Cruz alors que rien ne démontre qu'elle allait menacer les siens. Il n'a pas géré cette situation et a estimé qu'il n'avait pas d'autre solution que de commettre les faits».

La compagne de l'accusé ignorait tout

Après les copains de l'accusé, la Cour a auditionné sa compagne, qui ignorait tout de la double vie du père de ses enfants.  Elle n'oubliera jamais cette matinée du 22 mai 2017, quand une armée de policiers est venue arrêter son compagnon, soupçonné d'avoir commis un assassinat le 8 mai à Bléharies, près de Tournai. Le président de la Cour a laissé cette femme s'exprimer, mercredi. L'échange avec son époux a suivi un long silence où l'on n'entendait que ses pleurs. Elle a rappelé à l'accusé qu'elle l'avait toujours soutenu, il lui a répondu que tout était de sa faute à lui.

«Je n'ai pas à me plaindre, je le vois encore en prison. Il y a un enfant qui ne voit plus sa maman. Je n'ai pas le droit de me plaindre», a répété la compagne de l'accusé devant la Cour.

Comme à beaucoup d'autres, cette affaire lui semble surréaliste, a-t-elle expliqué. Jamais elle n'aurait cru son mari capable d'un tel acte. Elle se souvient que, quatre jours avant le crime, Jean-Gabriel n'était pas bien. «Je croyais que c'était encore à cause de ses affaires. Il voulait qu'on sorte des problèmes financiers. Il y était presque arrivé, j'y croyais».  Confronté à la grossesse de sa maîtresse, et au fait qu'elle continuait à se prostituer, l'architecte ruminait.

Ses amis

La Cour d’Assises du Hainaut auditionnait ce mercredi matin les témoins de moralité de Jean-Gabriel Matterne, accusé d’avoir assassiné sa maîtresse brésilienne, enceinte, le 8 mai 2017. L’audition de trois témoins, ses amis proches, a fait craquer celui qui avait été décrit comme narcissique par les experts. Aucun d’entre eux ne s’attendait à ce que celui qu’ils croyaient connaître puisse droguer Tay Cruz, l’étrangler et la jeter dans un fossé en pleine campagne à Brunehaut, avant de bouter le feu au cadavre. Pour tous, ce fut un coup de massue.

Un « plan cul » qui devient une histoire sérieuse

Après l’audition de trois témoins, mercredi matin devant la cour d'assises, le président Jonckeere a interrogé l’accusé qui, au départ, cherchait un « plan cul » sur internet. Ce plan avec Tay Cruz, assassiné le 8 mai 2017 à Bléharies, est devenu une histoire de sentiments. La victime étant enceinte de ses œuvres, deux mois après leur rencontre. L’accusé a déclaré que son mobile était une trahison de Tay, qui continuait à se prostituer alors qu’elle était enceinte de lui.

Lors de l’enquête, il a aussi déclaré qu’il avait tué Tay pour protéger sa famille car elle menaçait de tout balancer à sa compagne. Après l’audition de membres de son cercle d’amis, l’accusé a été submergé par l’émotion.

« J’ai trahi tous les gens que j’aime, j’ai détruit deux familles, déçu mes amis. J’ai fait du mal à tout le monde et c’est ma responsabilité. Voir ces gens souffrir à cause de moi, c’est ça le plus dur ». Le narcissique décrit par les experts s’écroule dans son box, il pleure. Un premier témoin, ami de l’accusé depuis plus de trente ans, ne le trouve pas « bling bling » et estime que son ami ne manque pas d’empathie, comme l’ont déclaré les experts en santé mentale. « Cette affaire m’a plus qu’étonné, je ne m’y attendais pas du tout. C’est inexplicable, cela ne cadre pas du tout avec sa personnalité. » Le témoin rend parfois visite à son ami en prison.

« Son couple paraissait normal »

Un second témoin, autre membre du groupe des anciens de l’Athénée de Mons, évoque l’accusé en parlant d' « un ami agréable » qu’il rencontrait deux à trois fois par an. Lui aussi a été surpris d’apprendre que son ami avait assassiné sa maîtresse brésilienne, le 8 mai 2017. « Son couple paraissait normal. Lui était plus grande gueule, sa compagne était plus discrète ». Ce témoin pense que son ami a été pris dans une histoire où il ne maîtrisait plus rien. L’accusé n’a jamais parlé de sa double vie avec son cercle d’amis, « il ne se confiait pas beaucoup sur sa vie privée ».

Un troisième témoin, une femme cette fois, a fait toutes ses études avec Jean-Gabriel. Elle fut élève de la maman de l’accusé. « C’était un professeur carré, rigide, sévère qui voulait que tout le monde se tienne correctement dans la classe. Dire que cela a eu une influence sur la vie de son fils, je ne sais pas. Parfois, j’ai eu le sentiment que Jean-Gabriel voulait donner un coup-de-pied dans la fourmilière ». « Son couple semblait uni mais j’ai eu un doute car j’ai vu, un jour, sur les réseaux sociaux, qu’il likait une photo d’une jeune femme. Je me demandais d’où il pouvait la connaître ». Pour elle aussi, l’arrestation de l’accusé fut un coup de massue.

Même chose pour un autre témoin entendu après les larmes de l’accusé. « D’un point de vue social et matériel, sa vie était réussie », raconte le témoin qui se souvient de la Jaguar de l’accusé et du récit de ses voyages aux quatre coins du monde. Le témoin dit être en colère contre celui qui reste son ami. L’accusé lui a présenté ses excuses. Depuis le 22 mai 2017, Jean-Gabriel Matterne séjourne à la prison de Nivelles.

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