17 ans après l'assassinat de ses parents, le combat de Kenza Isnasni contre le racisme reste d'actualité

Le 7 mai 2002, vers 4 heures du matin, un double homicide secoue la commune de Schaerbeek, à Bruxelles. Ahmed Isnasni, 47 ans, et Habiba El Hajji, 45 ans, sont assassinés par un individu connu pour son adhésion aux thèses de l’extrême-droite et sa proximité avec Johan Demol, élu du Vlaams Blok, devenu le Vlaams Belang.

L’homme de 79 ans, Hendrik Vyt, tire également sur les deux petits frères de Kenza Isnasni, Yassine et Walid. Entre la vie et la mort, ils avaient dû être hospitalisés. L’auteur des faits périt intoxiqué par les flammes de l’incendie qu’il a lui-même provoqué dans tout l’immeuble du 121 rue Vanderlinden. Mobile du crime : racisme.

Un travail de mémoire de longue haleine

Depuis ces événements, Kenza Isnasni n’a de cesse d’entretenir la mémoire de ses parents en dénonçant le racisme. Ce mardi 7 mai 2019, à 10h, elle déposera une gerbe de fleurs au pied de l’immeuble situé au 121, rue Vanderlinden à Schaerbeek. Une rue qui pourrait d’ailleurs devenir la rue Habiba-Ahmed. Elle invite, à cette occasion, chaque citoyen à venir se recueillir tout au long de cette journée. Un moment à la fois de commémoration et de recueillement, mais également de prise de conscience sur nos responsabilités respectives.

Invitée sur La Première en radio elle affirme que « c’est toujours un moment difficile pour moi et pour beaucoup de gens qui ont vécu ce drame, pour les citoyens schaerbeekois et au-delà. C’est vrai que chaque année je tiens à commémorer le 7 mai. Pour moi, c’est une date importante, c’est important de marquer le coup et d’être présent, de pouvoir se recueillir et de justement faire le bilan de toutes ces années. 17 ans, c’est très long, mais on a l’impression que ça s’est passé hier. Dans la continuité du travail de mémoire que j’ai entamé, il y a cette initiative entreprise par les citoyens schaerbeekois de renommer une partie de la rue Vanderlinden rue Habiba Ahmed ».

« Un acte raciste qui touche l’humanité »

Kenza Isnasni affirme qu’elle a « toujours insisté, depuis le début, sur le fait que ce drame, cette tragédie qui nous a touchés, ma famille et moi-même, dans notre chair est un acte raciste, mais qui touche l’humanité. C’est une tragédie qui interpelle vraiment l’être humain dans son for intérieur. Quand on arrive à prendre une armée et à tirer pour des raisons qui, pour moi, sont justes insensées… Aujourd’hui, c’est vraiment interpeller, prendre conscience et se dire qu’on n’est pas à l’abri d’un autre 7 mai 2002 et que c’est à chacun, par son sens des responsabilités, d’agir pour que ça ne se reproduise plus, peu importe d’où on vient ».

La difficulté de la reconnaissance du caractère raciste

Pour la jeune femme, « ça a été un long chemin pour justement avoir cette reconnaissance. Il y a eu un dossier qui a été ouvert pour non-assistance à personne en danger contre X. Donc, on essaie de voir si la police ou le Fonds du logement, qui était le propriétaire de l’immeuble, avaient correctement fait leur travail ou s’il y avait eu des manquements ».

À l’époque la police avait été alertée à plusieurs reprises sur le caractère agressif, violent et raciste de ce voisin : «Je ne vous dénombre même pas le nombre de plaintes. On a à chaque fois essayé d’interpeller les autorités compétentes. Le problème, c’est qu’on estimait que c’était du conflit de voisinage, alors qu’on a vraiment insisté qu’il y avait des faits de racisme. Cet homme était connu des services de police, il était même intervenu dans une émission 'Au nom de la Loi' sur la RTBF, dans un reportage sur les mouvements d’extrême-droite. Il était en réunion autour d’une table avec Johan Demol, avec le Vlaams Belang à l’époque ».

« Les gens le savaient, c’était quelqu’un de dangereux »

À la question de savoir si on les a logés dans cet immeuble, juste en dessous de ce voisin, en connaissance de cause, elle répond par l’affirmative : « Pour moi, clairement, ça a été vraiment un non-sens de nous mettre là, avec des enfants en bas âge. On avait eu des rumeurs et les gens le savaient, c’était quelqu’un de dangereux, et on a laissé faire une situation alors qu’on savait qu’il y avait des choses graves qui s’y passaient, sans compter le nombre de plaintes. Et, à un moment donné, on tombe dans une espèce de banalisation du discours raciste et on n’a pas conscience qu’à partir de certains mots très graves, il peut y avoir le passage à l’acte ».

En attendant, « la procédure devant les tribunaux s’est soldée par un non-lieu parce que l’assassin en lui-même s’est donné la mort la nuit des faits. Donc, c’est vrai qu’au départ, de manière générale, l’opinion publique a commencé à se dire : 'Oui, mais c’est peut-être finalement du conflit de voisinage qui a dégénéré', et en fait non. Il y avait clairement un caractère raciste et j’ai dû vraiment appuyer la chose. Ici, au niveau de la justice, je n’ai pas réellement retrouvé des réponses aux questions que je me posais. L’affaire s’est soldée par un non-lieu, donc on n’a pas vraiment eu la possibilité d’avoir cette reconnaissance ».

« La parole raciste s’est en quelque sorte libérée »

À l’époque, Kenza Isnasni avait interpellé les responsables politiques du pays dans son discours, notamment aux funérailles de ses parents. Mais 17 ans plus tard, force est de constater qu’elle n’a pas vraiment été entendue : « Ça me peine réellement parce que j’avais imaginé qu’après l’assassinat raciste de mes parents, on en aurait tiré des leçons, que leur mort aurait finalement servi à quelque chose et qu’on aurait réellement pris cette question du racisme au sérieux. Et on reste en fait dans quelque chose de plus émotionnel, il y a beaucoup de passion autour de ces questions-là et on n’attaque pas vraiment le problème à sa source, en amont. Aujourd’hui, on le voit, il y a toujours autant de faits de racisme dans l’actualité, sans parler de ce qui se fait sous silence. Je le vois autour de moi, il y a des témoignages et des structures qui travaillent au quotidien sur le terrain, et vous pouvez l’entendre, c’est très palpable. Et on le sent au niveau de l’actualité, la parole raciste s’est en quelque sorte libérée ».

Quant à savoir depuis quand cette parole s’est libérée, elle répond : « Je pense que c’est quelque chose d’ambiant et qui, à un moment ou à un autre, s’exprime de manière forte. Il y a une part de responsabilité de plusieurs parties. C’est vrai que récemment, avec l’élection de Trump aux États-Unis, on sent qu’il y a une espèce de normalisation de cette parole-là et elle s’exprime de plus en plus au niveau des politiques, au niveau des médias, sur le terrain. C’est tout un contexte, je ne peux pas donner des éléments concrets analytiques sur la question, mais on le voit, on le ressent et je pense que l’idée est vraiment d’interpeller là-dessus et de se dire qu’il faut faire attention, car cette parole-là peut mener à des actes graves, et même au meurtre ».

C’est d’ailleurs ce qui l’a décidé de continuer à parler tous les ans pour raconter cette histoire : «Pour moi, c’est essentiel de témoigner et de continuer à interpeller, parce que je le dis et je le redis, on n’est pas à l’abri d’un autre 7 mai 2002. Et pour moi, entretenir cette mémoire, c’est en même temps faire ce travail au niveau de la société de manière générale, auprès des écoles, auprès des jeunes aujourd’hui qui se posent énormément de questions sur l’avenir de notre société, et je le fais vraiment d’une manière très sereine parce que pour moi, c’est quelque chose qui concerne tout le monde et j’ai envie que ce soit rassembleur et de se dire réellement : qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui et à quelle société on aspire pour les générations qui arrivent ? Je pense que je me sens responsable de pouvoir réellement porter cette voix-là et de le faire dans un climat vraiment dépassionné, de manière sereine, et qu’on puisse réellement se mettre autour de la table et discuter de solutions réelles et concrètes ».

Trois ans avant ce double assassinat, une équipe du magazine Au Nom de La Loi avait rencontré le meurtrier Hendrik Vyt, dans le cadre d'un reportage sur le Vlaams Blok. 

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