Meurtre du roi de l'îlot sacré: un témoin-clé plein de contradictions

L'accusé Tarek Ladhari derrière son avocat, Me Olivier Martins
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L'accusé Tarek Ladhari derrière son avocat, Me Olivier Martins - © THIERRY ROGE - BELGA

C’est une audition très attendue qui a eu lieu ce mercredi matin devant la Cour d’assise de Bruxelles, celle d’Ayala Chekili. Celui qui se dit le "fils spirituel" de Denis Debouverie et qui a été l’un de ses très proches durant près de 35 ans. Denis Debouverie –surnommé le roi de l’îlot sacré parce qu’il possédait de nombreux restaurants dans le quartier- a été retrouvé mort, égorgé dans son bureau en 2008.

Ayala Chekili a longtemps été considéré comme l’un des principaux suspects dans cette affaire. Pourtant, c’est un autre, Tarek Lahdari qui est aujourd’hui jugé pour ce meurtre. Monsieur Ladhari gérait l’un des restaurants appartenant à Denis Debouverie et aurait eu un conflit financier avec la victime. Plusieurs traces ADN de Tarek Ladhari ont été retrouvées dans le bureau où le crime a eu lieu, ainsi que sur le bas du pantalon de la victime. L’homme a également quitté la Belgique pour la Tunisie, de "manière précipitée" ont estimé les enquêteurs, quelques heures à peine après le moment supposé du meurtre.

10 coups de fil par jour d'habitude, mais rien et pas d'inquiétude le jour du meurtre

Mais aujourd’hui, c’est donc Ayala Chekili, 64 ans, qui a été placé sous le feu des questions. Et l’homme a encore ajouté quelques zones d’ombres à une affaire qui en compte déjà beaucoup. "Nous étions très très proches avec Mr Denis (Debouverie). On s’appelait 10, voire 12 fois par jour", indique le témoin, bien apprêté dans un costume noir et les cheveux gris impeccablement peignés en arrière.

"Et de quand date votre dernier coup de fil avec la victime ?", demande le président.

"Nous nous sommes appelés vers 15h30 le lundi 8 septembre 2008 (jour supposé du meurtre qui aurait lieu en soirée ou la nuit), après avoir été ensemble à la banque".   

"Pourtant, dans votre première déclaration aux enquêteurs, vous avez dit que vous l’avez eu en ligne vers 18-19h et que vous avez parlé de ce que Mr Denis voulait manger ce soir-là, une soupe de légumes et des haricots ? Le menu prévu que nous a confirmé un autre témoin hier", relance le président.

"Non, je ne me souviens pas de ça", répond le témoin.

"Vous dites que vous vous appeliez plus de 10 fois par jour avec Denis Debouverie, pourtant vous ne vous inquiétez pas de son silence le soir du 8 septembre, ni le matin du 9 septembre. Votre premier coup de fil à Mr Debouverie se fait à 15h30 ?", relance le président.

"Mr Denis m’a dit qu’il avait beaucoup de travail et je ne voulais pas le déranger".

"Le téléphone ne répond pas, mais pourtant vous attendrez encore le lendemain matin pour aller vérifier chez lui s’il y a un souci. C’est bizarre ?", questionne le président.     

"J’ai eu des choses à faire et je pensais que Mr Denis était fort occupé pour affaires".

"Et ce silence exceptionnel ne vous a pas inquiété, malgré les contacts très poussés que vous dites que vous avez toujours eu avec la victime" ?

"Non", répond simplement Ayala Chekili.

"Son argent était mon argent et l'inverse"

Précisons que c'est ce même Ayala Chekili qui, avec un autre restaurateur, découvrira le coprs sans vie de Denis Debouverie dans son bureau, le 10 septembre 2008. Les relations financières qui reliaient "près et fils spirituels" sont aussi assez ambiguës. "C’est Mr Denis qui m’a fait venir dans le quartier et qui m’a totalement formé", indique Ayala Chekili. "Il m’a d’abord fait travailler dans un de ses restaurants, puis nous avons acheté ensemble d’autres immeubles et établissements".  

"Ensemble ?", s’étonne le président. "Mais vous n’aviez pas d’argent pour acheter des immeubles si vous faisiez la plonge et la cuisine dans un snack et que vous veniez d’arriver de Tunisie ?".

"L’argent de Mr Denis, c’était le mien et le mien c’était le sien", répond le témoin.   

Le président relance : "Malgré cela, quelques années plus tard, vous dites que vous possédiez plusieurs immeubles en votre nom propre, sans lien avec Mr Debouverie ?"

"C’est exact".

"Mais vous dites aussi que ces immeubles, vous les sous-louiez à Denis Debouverie, parce que vous, les locataires vous roulaient, alors que lui, personne n’osait le rouler ? Donc, Monsieur Debouverie était tout de même impliqué ?"

"Oui, un petit peu".

Ayala Chekili expliquera ensuite que "Mr Denis s'est montré très généreux avec moi". Il évoque une somme d'au moins 60 millions de francs belges (1,5 millions d'euros), notamment pour l'aider lorsque Mr Chekili a eu des ennuis judiciaires et fiscaux qui ont donné lieux à de gros remboursements. 

Ayala Chekili a aussi ajouté, comme l'avait déjà fait un autre témoin proche de la victime, que Denis Debouverie lui avait confié quelques jours avant sa mort qu'il se sentait menacé et craignait pour sa vie. Et que derrière ces craintes, il voyait l'accusé Tarek Ladhari. A noter qu'un conflit financier oppose aussi Ayala Chekili et Tarek Ladhari, le second accusant le premier de ne jamais lui avoir remboursé une somme de 50.000 dinars tunisiens prêtés en Tunisie en 2004. 

De quoi ajouter encore un peu plus de confusion dans cette affaire. Une affaire où l'arme du crime n'a pas été retrouvée, où on ne sait pas avec certitude laquelle des trois entrées possibles vers le bureau a été utilisée pour commettre le meurtre, où on ne peut certifier exactement ni l'heure ni le jour exacte du décès entre le soir du 8 et le 10 septembre 2008 et où tous les témoins ont affirmé que la victime s'était, au fil des ans, fait pas mal d'ennemis. 

Les débats se poursuivent encore avec l'audition des parties civiles et d'autres témoins jeudi après-midi. Le procès sera ensuite suspendu pour reprendre le lundi 21 octobre. Un délais qui doit servir aux témoins absents jusqu'ici et à la juge d'instruction, malade, de pouvoir être en état de passer devant la cour. 

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