Luc Hennart sur les mesures anti-terrorisme: "On va vers une société où il ne fera pas bon vivre"

Le magistrat Luc Hennart, président du tribunal de première instance de Bruxelles: "Je le dis haut et clair: aujourd'hui, ce sont les terroristes. Demain, ce seront les journalistes."
Le magistrat Luc Hennart, président du tribunal de première instance de Bruxelles: "Je le dis haut et clair: aujourd'hui, ce sont les terroristes. Demain, ce seront les journalistes." - © NICOLAS MAETERLINCK - BELGA

Un an après l'attentat meurtrier à la rédaction du journal satirique français Charlie Hebdo, le magistrat bruxellois Luc Hennart, président du tribunal de première instance de Bruxelles, livre, dans une interview qu'il nous a accordée, ses préoccupations au sujet du climat actuel. Une tendance qui consiste, selon lui, à proposer dans l'urgence des mesures pour lutter contre le terrorisme. En ligne de mire figure l'autorisation de gardes à vue de 72 heures (au lieu de 24), dans le cadre d'infractions terroristes. Et la possibilité de perquisitionner jour et nuit. Le magistrat parle de "sur-réactions". Et ne mâche pas ses mots: "Aujourd'hui, nous sommes en danger". 

RTBF: Pourquoi parlez-vous de surréactions?

Luc Hennart: C'est un peu 'le football panique' pour le moment : la balle est lancée dans tous les sens. Il n'y a pas de véritable structure de réflexion, on prend une mesure pour donner l'impression qu'il y a quelque chose qui se fait. Mais la réponse n'est pas la bonne. Et surtout elle nous engage clairement vers une société qui sera de nature très différente. Au travers de ces mesures, nos libertés se trouvent de plus en plus restreintes. Et donc nous sommes en danger. 

RTBF: En danger de quoi? Vers quoi se dirige-t-on?

L. H.: Une société où l'on veut jeter au panier des libertés telles que l'inviolabilité du domicile. Ou la privation de liberté uniquement par un juge, avec toutes les garanties qu'un juge peut donner. Mais dans quelle société va-t-on vivre? Il est tellement évident que nous avons tous besoin de la vie privée, de cet endroit, le domicile, où l'on peut vivre comme l'on en a envie, sans devoir rendre de compte à personne. Aujourd'hui parce qu'on estime que c'est une bonne manière de lutter contre le terrorisme, on jette cette liberté au panier. Je pense que ça va déséquilibrer complètement la société. Parce que l'individu, grâce à cet endroit protégé, va dans la société avec sérénité et équilibre. Et c'est fondamental. Si vous touchez à ces libertés-là, vous mettez en danger tout l'équilibre social.

RTBF: Mais nos élus débattent de tout ça... 

L. H.: Ce qui est fascinant, c'est que toutes ces libertés ont été acquises de haute lutte, tout ça ne s'est pas fait du jour au lendemain. Elles ont été mises en place, et il y a de bonnes raisons. Mais le détricotage, lui, se fait à allure exponentielle. C'est invraisemblable comme il va extrêmement vite. Et ce qui me fascine très fort, c'est que dans l'équilibre des pouvoirs, on a le législateur, l'exécutif et le judiciaire. Comment se fait-il que les parlementaires n'exigent pas du gouvernement du temps pour la réflexion? Comment ne refusent-ils pas de jouer ce rôle de fantoches dans un système qui nous conduit à une société où il ne fera pas bon vivre. 

RTBF: On a le sentiment que la population aussi accepte l'idée de rogner ses libertés personnelles au nom de la sécurité... C'est un choix... 

L. H.: Je crois que c'est une erreur de raisonner comme ça. Aujourd'hui, il existe déjà des atteintes à l'inviolabilité du domicile, puisqu'il y a des perquisitions. C'est un équilibre fragile qu'il faut préserver. Je ne pense pas que le système actuel soit insatisfaisant. Aujourd'hui si on veut recourir à des outils différents, c'est qu'il y a peut être un autre projet. Et il faut s'en méfier. Ou en tout cas, nous devons mener la réflexion. Il est dangereux pour le citoyen, de dire : "On va faire une petite concession. ce n'est pas si grave. De toute façon ce n'est pas pour nous c'est pour les terroristes". Je le dis haut et clair: aujourd'hui, ce sont les terroristes. Demain, ce seront les journalistes. Après-demain, tous les citoyens de ce pays encourront le risque qu'on perquisitionne chez eux.

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