Les réfugiés dans le Parc Maximilien: une arche sans Noé

Le Parc Maximilien, devenu camp de réfugiés.
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Le Parc Maximilien, devenu camp de réfugiés. - © RTBF

Ces tentes à l’avant-plan, ces gratte-ciels en toile de fond : on dirait un décor de cinéma raté. Ce qui s’y passe aussi ressemble à une fiction. Un mauvais film.

La nuit, ces centaines de tentes sont occupées par des hommes seuls, pour beaucoup, mais aussi par des familles avec enfants et sans bagages.

Ils se réveillent tôt, pour faire la file sur le trottoir d’en face et espérer être reçus à l’Office des étrangers. Faire la file aussi pour un petit déjeuner, servi par des bénévoles devant une intendance de fortune. On met aux enfants un capuchon pour qu’ils n’attrapent pas froid. Cheveux en bataille, pulls superposés, ongles noirs.

C’est une nuit de plus qui s’achève sur ce bout de gazon entre les boulevards. Ce matin les bénévoles sont soulagés : cette nuit a été calme. Ils se relayent pour veiller à la sécurité des centaines de migrants qui dorment ou transitent par le camp.

Grande pauvreté, grands élans

Ce sont eux qui cuisinent et gèrent les stocks de nourritures donnés par d’autres particuliers. Ils trient et distribuent les vêtements récoltés, ils ramassent les ordures, ils ont mis sur pieds une école de fortune, un lieu de prière, quelques activités pour tuer le temps. Une véritable armée de donateurs et de bénévoles qui se renouvelle chaque jour. Et qui pourrait porter la devise "je veux aider" ou "trop de misère ici". Ceux qui coordonnent l’aide étaient venus au départ offrir des vêtements, du thé ou quelques heures de disponibilité et se retrouvent en quelques jours à la tête d’un vrai village, de plus en plus grand.

Monsieur et Madame Tout-le-monde, chefs de camp

Des bénévoles sortent une bobine de corde et suspendent un extincteur à un arbre.

Il y a ici des bonbonnes de gaz et pas d’eau courante pour éteindre un début d’incendie. Ce camp n’est pas non plus à l’abri des tensions ou des vols. Jusqu’où des volontaires doivent-ils endosser, canaliser ces risques ?

"On a aux alentours de 600-800 personnes en permanence sur le camp", explique Elodie Francart, porte-parole de la Plateforme citoyenne, "je pense que c’est la responsabilité de l’Etat et pas des citoyens d‘offrir un pré-accueil à ces gens. Notre objectif est que ce camp ne dure pas ! Nous, on essaye juste que le quotidien vécu ici soit moins pénible. Mais si on veut que ça s’arrête, il faut que les autorités politiques prennent leurs responsabilités : c’est leur rôle, elles sont là pour ça".

La ville de Bruxelles a bien fourni des tentes, des stewards, une aide du Samu social, mais sans prendre véritablement le relais des bénévoles. Le bourgmestre Yvan Mayeur (PS) répète que c’est au Fédéral d’agir, plus vite et plus fort.

Le gouvernement fédéral, par la voix du ministre N-VA Theo Francken, a fait ouvrir des dortoirs : 500 lits de camps alignés dans des bureaux vides du quartier. Mais avec à peine quatorze personnes hébergées avant-hier et vingt hier soir, alors que le camp ne désemplit pas, l’initiative ne rencontre visiblement pas les attentes.

Coup de sonde dans le parc. Autour d’un thé, migrants et bénévoles expliquent qu’on ne peut pas passer la journée au dortoir, ni y laisser ses affaires, qu’on n’y a aucune intimité et qu’il n’y a pas à manger, pas d’accès aux douches, moins d’interactions, des horaires stricts. Ces dortoirs ne sont accessibles qu’à ceux qui peuvent prouver un premier contact avec l’Office des étrangers, papier à l’appui. Ceux qui arrivent après les heures de bureau n’y ont donc pas accès.

Pour ces raisons et d’autres peut-être encore, ils jugent l’aide de l’Etat plus sommaire que les dispositions artisanales des citoyens. Et ils restent sous tente.

"Dans la capitale européenne, à deux pas des institutions, on ne peut pas répondre à cette situation par de simples dortoirs ! Ça manque d’humanisme et de considération pour ce que les gens ont vécu", commente Jean Pletinckx. Il a travaillé 15 ans dans des camps de réfugiés, en régions instables, entre autres au Kivu. Il n’aurait jamais pensé qu’un tel camp puisse apparaitre en Belgique, pays de stabilité et possibilités.

Il collabore à cette expérience d’autogestion, mais annonce des difficultés : "Cette autogestion est extraordinaire, mais elle a une limite. Un camp ce n’est pas un village. Ce sont des personnes qui ont vécu un traumatisme, des choses très difficiles. Il est très difficile d’organiser une vie collective dans ce contexte. Il faut que l’état fédéral mette en place des dispositions qui correspondent à la situation et pas des réponses de pays instables et en crise. Une solution doit être trouvée très vite : un camp comme ça ne pourra pas durer. D’énormes problèmes vont apparaitre. "

Une arche sans Noé

Une guitare circule. C’est celle d’un Australien, qui fait le tour de l’Europe en stop et fait escale au parc Maximilien dont il "aime l’énergie". L’instrument passe de mains en mains : un Sud-africain, qui a vécu en Espagne ces 15 dernières années ; un Sierra-Léonais ; un Irakien qui gratte trois fois les cordes puis part sans dire un mot. L’Australien énumère les pays par lesquels il est passé et conclut qu’il aimerait bien, dans son périple, aller voir l’Afghanistan. Silence collectif.

On entend les voix d’un groupe de femmes. Elles habitent en Belgique mais viennent ici en journée, "parce qu’ici on peut manger".

Plus loin, encore un autre univers : une femme longe les tentes de distribution sans regarder personne. Elle scrute les dons pour les enfants, reçoit quelque chose, le met dans une poussette vide et file vers une tente. Elle accepte de s’arrêter et mime : "C’est pour mon bébé dans la tente, il a 6 mois".

Ce parc accueille des réfugiés de la guerre en Syrie, comme elle, mais de nombreux autres migrants viennent y atterrir, au terme d’autres parcours chahutés, dans la même précarité. Qui a une vue d’ensemble ?

Le camp ressemble à une arche sans Noé, bateau peuplé de rescapés de multiples déluges. Combien de temps restera-t-il en eaux calmes, sans capitaine au gouvernail ?

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