Le Vk à Molenbeek: une salle de concert ancrée dans la vie de la commune

Le Vk, ou Vaartkapoen ("coquin du canal"), tire son nom de la commune de Molenbeek, où il est ancré depuis plus de 25 ans.
Le Vk, ou Vaartkapoen ("coquin du canal"), tire son nom de la commune de Molenbeek, où il est ancré depuis plus de 25 ans. - © Tous droits réservés

Un jeudi soir à Molenbeek-Saint-Jean. Le printemps est là, et les rues sont un peu plus animées qu'à l'habitude. Dans la rue de l'Ecole, une file se forme de l'autre côté du trottoir où se trouve l'épicerie. Nous sommes à quelques centaines de mètres du commissariat. Mais ici, c'est habituel: depuis près de 30 ans, le Vk - pour Vaartkapoen, ou  "coquin du canal"- rythme la vie du quartier avec ses concerts et ses activités pour la jeunesse.

La salle risque cependant bientôt de perdre les subsides qu'elle reçoit du gouvernement flamand. Malgré l'inquiétude des organisateurs, la programmation se poursuit, et le public est au rendez-vous.

Les fans sont plutôt jeunes, ce soir. "Je viens voir Yung Lean", nous explique un jeune homme à l'accent espagnol. Le nom de l'artiste ne nous évoque pas grand chose. "C'est du trap", ajoute un autre. Une jeune femme essaie de nous éclairer: "C'est un mec qui fait du rap sur de la vapeur wave."

Elle, elle est française. C'est la première fois qu'elle vient voir un concert ici. Mais elle le constate, "en général, les salles flamandes programment beaucoup plus de choses underground". La réputation plutôt négative de la commune? Oui, elle en a entendu parler. "Mais je ne vois aucun problème, poursuit-elle. Je suis venue seule, j'ai été chercher une canette chez l'épicier en face, tout le monde est très souriant, je ne vois pas pourquoi je devrais avoir peur."

Au milieu d'un quartier

Beaucoup de jeunes qui font la file ce jeudi soir sont venus de loin. Les accents se mélangent. Marc, lui, est gantois. Il connaît bien le Vk. "Je viens ici 3 ou 4 fois par an", confie-t-il. Pourquoi? "Pour la programmation (...) c'est moins commercial aussi. Les prix sont plus démocratiques. Et c'est aussi au milieu d'un quartier, ce qui est différent des autres salles." Marc ne voit pas de raison, nous dit-il, pour ne pas venir ici, même avec la réputation plutôt mauvaise de la commune. "Cette salle est très importante pour le quartier, pour que les Flamands comme moi, ou des gens de l'autre côté de Bruxelles viennent ici, et connaissent un peu le quartier", estime-t-il.

Et, en effet, dès le premier coup d’œil, le mélange saute aux yeux. A l'entrée, les sorteurs se préparent. Ils sont quatre, pour le moment. Mourad et Bilal plaisantent avec le public qui patiente. Abdullah est déjà derrière le bar. "Ça fait trois ou quatre ans que je travaille ici." Il a la vingtaine, et c'est parce qu'il a vu la bonne ambiance entre les jeunes du staff qu'il a postulé. "J'avais commencé ici en tant que bénévole, enchaîne Mourad. J'étais étudiant à côté, en train de faire mes études d'infirmier, et ce qui m'a amené à travailler ici, c'est parce que c'est juste en face de chez moi."

Les jeunes qui travaillent au Vk ont été engagés sous contrat bénévole. Une politique de recrutement que la salle a mis en place il y a une dizaine d'années. "Il y a une cinquantaine de bénévoles, plus ou moins", nous explique Antoine, le régisseur technique de la salle. En plus de l'organisation des concerts, il s'occupe des engagements et du planning des bénévoles. "Pendant un concert, ce sont des gens du quartier qui font le bar, la sécurité, le vestiaires, la billetterie, et ce qui est de la communication, c'est un autre groupe de bénévoles."

Des bénévoles pour l'intégration

Cette façon d'intégrer les jeunes du quartier à la vie de la salle de concert n'a pas été décidée par hasard. "On s'est rendu compte que pour garantir la sécurité et être bien en cohésion avec le quartier, c'était très important de les intégrer", explique-t-il. Le Vk a donc pris contact avec les éducateurs de rue, et la formule a séduit les jeunes.

La sécurité au Vk n'a donc pas toujours été assurée par des bénévoles de Molenbeek. C'était une entreprise privée qui envoyait ses gardes à l'entrée de la salle. "C'était assez mal vu et considéré comme une provocation par certains jeunes", se rappelle Antoine. Aujourd'hui, tout le monde est satisfait, la police et la commune aussi. "C'est une sorte de 'win-win'", affirme-t-il.

Intégrer les jeunes de la commune aux activités de la salle aurait donc eu un effet positif, mais pas uniquement en termes de sécurité. Car les problèmes sont aussi souvent d'ordre social et matériel. "On sait dans quel quartier on est, explique Antoine. Et dans ce cadre, on est aussi un Gemeenstschap Centrum (centre communautaire, ndlr). C'est donc notre rôle de travailler avec les jeunes d'ici, de leur donner des formations et de les impliquer dans tout ce qu'on fait."

"Un bon rempart contre certains médias"

Le Vk organise aussi trajets de formation et d'insertion. Un investissement qui peut avoir son importance dans une commune où le taux de chômage flirte avec les 30%. Abdullah en a été témoin dans son propre parcours: être jeune Molenbeekois ne facilite pas l'intégration dans la vie professionnelle. Son origine le marque négativement auprès des employeurs. "Et depuis les événements (les attentats, ndlr) c'est encore pire, et il y en a vraiment marre de ça", soupire-t-il.

Abdullah insiste: la valeur de ce qu'apporte le Vk au quartier est importante. "Il y a vraiment un mixage ici. Quand je vois de jeunes Flamands qui viennent dans les concerts, ils voient que c'est un autre monde, qu'ils ne se font pas agresser. Ils sortent avec le sourire d'ici."

"Le Vk est un bon rempart contre certains médias, conclut Mourad, qui donnent une image de Molenbeek sans jamais venir à Molenbeek".

Peut-être que le gouvernement flamand entendra les impressions de ces jeunes de Molenbeek. Il doit en tous cas décider dans le courant du mois de juin s'il continue à subsidier le Vaartkapoen.

Écoutez le reportage réalisé au Vk avec les jeunes bénévoles, et avec Nicolas Vandeweyer, ci-dessous.

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