Interview des Bionix, ces Bruxellois derrière l'immense succès de Kendji

Les Bionix (Christian Dessart et Rachid Mir) dans le studio Air à Bruxelles.
Les Bionix (Christian Dessart et Rachid Mir) dans le studio Air à Bruxelles. - © Karim Fadoul

"Andalouse". Cette chanson de l'artiste Kendji Girac a été un tube en France. Chanson de l'année 2015, plus de 120 millions de vues sur YouTube (record pour un artiste français), double disque de platine... Mais ce succès a de fortes racines en Belgique, en plein cœur de Bruxelles. Les compositeurs - les beatmakers - de ce titre proviennent de la capitale. Rachid Mir et Christian Dessart forment les Bionix, un duo de producteurs aux multiples talents partenaires notamment de longue date de M. Pokora. Depuis plus d'un an, c'est Kendji qu'ils couvent de leur expérience musicale. Et l'association cartonne. Outre "Andalouse", les Bionix ont composé pour le chanteur gitan "Conmigo" et "Cool", deux autres succès du Top 50 hexagonal. La RTBF a pu interviewer les Bionix.

Rachid, Christian, pourriez-vous nous parler de votre parcours respectif?

(Rachid) Je suis né au Maroc, à Kénitra. Je suis arrivé en Belgique en 1988. J'ai fait l'Académie royale des Beaux-arts. J'ai toujours été très passionné par la musique, le deejaying. Petit à petit, je me suis intéressé à la technique et j'ai travaillé dans des studios. Mes influences sont très américaines. Jeune déjà au Maroc, j'écoutais les radios américaines, le r'n'b, la soul, le hip-hop à ses débuts. En Belgique, j'ai découvert l'électro. Et je m'y suis mis, car c'était la tendance du moment et que peut-être c'est une musique qui ne demande pas beaucoup de connaissances au niveau harmonie. Et comme je ne jouais d'aucun instrument, je faisais tout à l'oreille.

(Christian) Je vais avoir 42 ans, je suis d'origine rwandaise mais j'ai grandi au Zaïre jusqu'à mes 13 ans. Puis je suis venu en Belgique. J'ai toujours été passionné par la musique. Toujours très curieux par rapport aux synthétiseurs. L'univers de Jean-Michel Jarre et Depeche Mode me faisaient rêver. Je suivais mon grand frère qui allait voir tous ces concerts. Et un jour, j'ai eu le déclic lors d'un concert du groupe Kassav. Ce fut la grosse claque: des synthés portables, des cuivres, des batteries, des voix... Là, je me suis dit: je veux faire ça. Il faut dire que je n'ai fait que deux mois de solfège dans ma vie. Assez pour me frustrer car moi je voulais composer. Un jour, un copain de classe qui montait un groupe et qui m'a vu faire de la musique m'a demandé d'être son compositeur. J'ai dit: OK. J'ai commencé à chercher des studios et dans le troisième que j'ai trouvé, à Schaerbeek, j'ai rencontré Rachid. Cela a matché tout de suite entre nous. C'était en 1993.

(Rachid) Et dix ans plus tard, on a monté Bionix.

Quels étaient vos modèles à suivre à l'époque?

(Rachid) Pour nous, c'était Teddy Riley (Michaël Jackson, Guy, SWV, Bobby Brown...), Terry Lewis et Jimmy Jam (Janet Jackson, Prince...). On recherchait les derniers singles qu'ils venaient de produire, chez le fameux disquaire bruxellois New Top 30, près de De Brouckère. J'écoutais l'émission radio "Manhattan" d'Eric Moral. Christian et moi avions les mêmes passions. Et on s'est compris sans même se parler.

(Christian) Rachid et moi, c'est le Yin et le Yang. Dans notre travail au quotidien, il m'apporte ce dont j'ai besoin et moi l'inverse. Je sais qu'aujourd'hui, je peux dire que je ne travaillerai avec personne d'autre que lui.

Mais un jour, cette collaboration paie...

(Christian) Notre manière de travailler a toujours été la même. On bosse, jusqu'à ce qu'il y ait une truc qui se passe. On n'avait pas compris que c'était intéressant jusqu'au jour où le chanteur de r'n'b Matt Houston nous appelle pour nous demander de collaborer avec lui. Il a écouté nos sons et en a choisi un qui est devenu "Excuse moi Miss".

(Rachid) C'était notre premier tube et la première fois que la lumière a été braquée sur nous, qui étions encore très underground. On ne s'y attend vraiment pas. Et c'est là que le milieu, les maisons de disques ont commencé à s'intéresser à nous. On a ensuite enchaîné...

Comment expliquer ce déclic? La chance?

(Christian) On pourrait penser que c'est de la chance. Mais la chance, il faut savoir la provoquer. C'est une formule que tu répètes, encore et encore. Et puis, un jour, ça marche. Et puis, ça se confirme puisque que tu utilises la même formule. C'est un amalgame de choses également entre la personnalité du chanteur ou de la chanteuse et ce qu'on injecte. Tout cela fait un truc un peu unique.

(Rachid) C'est une signature sonore, inconsciente. Et pour en revenir à la chance, elle est là tous les jours. Mais il y a le travail derrière. C'est un peu ce qui nous est arrivé avec Kendji.

Pourtant, vous vous rencontrez en 1993, et votre premier succès, c'est "Excuse moi miss", en 2003, dix ans après. Pourquoi si tardivement?

(Rachid) On a bossé en fait en studio. Mais sans penser à l'aspect commercial, on n'était pas carriériste. Christian travaillait toujours dans une banque, moi en tant que créatif dans la pub.

(Christian) Quand on a créé la structure Bionix, c'était parce qu'on avait fixé dans notre tête le style de musique urbaine qu'on voulait faire. Donc que s'est-il passé pendant dix ans? On a fait de la recherche, sur les sons et des tas d'autres choses.

(Rachid) En 2003, on avait du bagage, sans s'en rendre compte, c'est ce qui impressionnait le milieu. Pour donner un exemple, on avait été contactés par téléphone par le chanteur funk américain Charlie Wilson (Gap Band). Son manager a dit de nous qu'on était les futurs Neptunes, le groupe de Pharrell Williams quand même!

(Christian) Mais on n'a jamais pu travailler véritablement avec lui, car il voulait qu'on vienne aux USA.

(Rachid) Mais c'était à cette même période que le marché français s'est intéressé à nous. Et tout s'est enchaîné ici. Avec Matt Houston puis M. Pokora qui a nous commandé "Vie de star" pour son premier album. Un truc réalisé à distance.

Parlez nous de cette collaboration avec M. Pokora justement?

(Rachid) "Vie de star" a plu à son équipe. Pour son album suivant, elle nous a commandé trois chansons dont "Player", qui était le titre de l'album. Cela correspondait à l'univers du moment de Matt Pokora.

(Christian) C'est drôle parce qu'au début, on le guidait, il se cherchait. Aujourd'hui, c'est tout à fait autre chose. Depuis cette époque, nous n'avons jamais cessé de travailler avec lui. Il y a une fidélité dans la relation. On aurait pu se dire: restons puristes, ne cherchons pas autre chose. Et bien non! On a préféré rester fidèles.

(Rachid) Dès la première rencontre en studio, on savait qu'il allait grandir et devenir ce qu'il est devenu. Ce gars-là a la gnac, c'est un bosseur, un acharné, un professionnel. Comme l'est Kendji. Tous les deux sont des bosseurs. Autre point commun entre les deux, ils ont une bonne éducation.

(Christian) Même après son passage à vide, M. Pokora est revenu avec la reprise de Goldman, "A nos actes manqués" - c'était son idée - que nous avons produit en une semaine. Nous même avons été étonnés par ce succès et par la vague provoquée autour des reprises de chansons françaises des années 70 et 80. "A nos actes manqués" a ouvert la voie à une tendance.

Parlez-nous de Kendji, victorieux de The Voice France. Comment se retrouve-t-il en studio avec deux petits Belges?

(Christian) C'est le directeur artistique de The Voice qui a pris contact avec nous à une époque où on était un peu dans une phase machinale, on resservait un peu la même chose. Il nous a proposé de travailler avec Kendji, qui était encore candidat à The Voice. Le projet: réaliser un album de reprises chantées pendant l'émission.

(Rachid) Pour ce directeur artistique, c'est sûr: Kendji a du talent et il y croit. Donc on voit un peu qui est Kendji, on le regarde sur le Net. On donne notre accord avec une condition: toute l'énergie doit venir de Kendji.

(Christian) On ne veut pas d'un truc faux, surfait, superficiel, on veut rester dans son univers, avec sa guitare. Kendji, ça l'a mis en confiance. Et cela se voit sur ses premières reprises de "Bella" de Maître Gims et "La Bohème" de Charles Aznavour.

(Rachid) La première rencontre a eu lieu à Paris, il avait l'air perdu, stressé, la machine était pesante. Mais on n'a pas voulu le bousculer. Et tout c'est bien passé.

La sauce prend avec ses reprises. Et ensuite, après la victoire à The Voice?

(Rachid) Le directeur artistique nous rappelle et nous dit clairement: "Faites moi deux tubes et je ne donnerai aucun briefing". La confiance aveugle! On a tout dirigé, du choix des mélodies au choix des paroles...

(Christian) Cette homogénéité est totale. On retrouve notre patte dans la musique, dans le message...

"Andalouse" est LE tube de Kendji. Mais cette chanson traînait dans vos cartons depuis 2010...

Nous avions travaillé à l'époque avec Khaled. Et nous lui avions proposé cette chanson qui ne s'appelait pas encore "Andalouse". Mais elle avait ses côtés méditerranéens. Il ne l'a pas choisie.

(Christian) C'est moi qui chantait cette version démo (rires).

(Rachid) Faudel a aussi écouté cette version vers 2012 et il a craqué. La chanson avait un réel potentiel, ceux qui l'écoutaient parlaient d'un futur tube. Car la chanson est inclassable dans un genre spécifique. Mais bon, ça ne s'est pas fait avec Faudel non plus.

(Christian) "Andalouse" est la première chanson sur laquelle nous avons travaillé avec Kendji. Puis est venu "Cool", un titre un peu funky qui parle de son histoire, son vécu, très touchant. C'est une chanson qui vient boucler la boucle en quelque sorte. Entre temps, il y a eu "Conmigo". Kendji voulait un truc qui ressemble à du DJ Mustard (Chris Brown, Mariah Carey, Tinashe...) et on lui a proposé ce titre, au détour d'une session de jam.

Cela vous a fait quoi quand "Andalouse" a été désignée chanson de l'année par TF1?

(Rachid) Ce sont des succès modernes, ça! C'était la chanson la plus demandée en radio, sur le Net...

(Christian) Il y a de la surprise. Tu travailles de longues années pour arriver à cela. Mais quand cela se produit, il y a toujours cet effet. Même si nous sommes des laborantins et qu'on s'expose pas beaucoup.

(Rachid) En tout cas, c'est sympa de se dire que deux petits Belges ont participé à cet immense succès.

Pourquoi ça a marché avec Kendji Girac?

(Rachid) Parce qu'il est vrai. Et on peut en parler en connaissance de cause car on a passé énormément de temps avec lui. Il ne fait pas semblant. Il est simple. Il a une musicalité de malade.

(Christian) Sans oublier sa sagesse qui vient de l'école de la vie. On voit que ses proches lui ont inculqué des valeurs car cela n'a pas été facile pour eux tous les jours.

Kendji est-il devenu un ami et vous demande-t-il des conseils?

(Christian) Nous essayons d'être proche de lui artistiquement, car nous nous nourrissons aussi de cela. Nous devons échanger. C'est important. Nous avons assisté par exemple aux répétitions pour ses concerts, juste pour donner quelques consignes, sans plus, sans prétention.

(Rachid) Mais nous ne sommes pas les amis des stars. On ne se retrouve pas en soirée chaque week-end. Et c'est valable pour tous les artistes avec lesquels nous travaillons. Ce n'est pas pour autant qu'on ne se donne pas de nouvelles. Mais notre vrai boulot, c'est en studio.

Kendji a-t-il enregistré à Bruxelles, dans votre studio de Laeken?

(Rachid) Tout s'est fait à Paris. Pour des questions pratiques et d'agenda.

Autre figure de The Voice France, c'est la Libanaise Hiba Tawaji. Vous travaillez déjà avec elle?

(Rachid) Oui. Des choses sont prévues. Mais on ne peut pas en dire plus.

Vous, producteurs belges, avez-vous collaboré avec l'artiste belge numéro 1, Stromae?

(Rachid) Oui, dès son premier album. Nous nous sommes rencontrés à ses débuts. On lui a filé un coup de main pour trouver un studio pour enregistrer. Il était prévu qu'on fasse des chansons pour lui. Mais son univers est tellement bien déterminé qu'on n'a du mal à s'y inscrire. On ne peut que respecter son univers. Notre rôle reste dès lors au niveau du conseil et de la consultance. Sur "Racine carré", on a fait un peu de mix pour "Papaoutai".

D'où vous vient l'inspiration?

(Rachid) Il nous faut du temps. Car l'inspiration peut venir n'importe quand. Un exemple: je suis en voiture et j'écoute "Right on time" de Syndicate of Law. J'appelle Christian et lui propose de faire une version afro pour les Magic System. En une après-midi, on avait réalisé la base de "Zouglou".

(Christian) Je m'imaginais en fait la manière dont les Magic System chantent, leur voix si particulière. Ils viennent du village. Et j'ai pensé instinctivement au refrain "Joie de vivre, nous on a ça". Au début, ils ne voulaient pas chanter ce refrain. Mais on a insisté et ils l'ont fait. Résultat: un numéro 1.

(Rachid) Et Syndicate of Law a apprécié cette reprise. C'est important.

Un truc particulier: vous n'écoutez pas de chansons françaises...

(Rachid) Oui, on l'avoue, car on ne veut pas copier ce qui se fait déjà. C'est ce qui fait aussi que notre personnalité musicale est large. Les Bionix sont multifaces.

(Christian) C'est notre particularité, le milieu nous respecte pour cela. On est discret, en retrait, rétif à toute exposition. On est là, tout en étant ailleurs. Raison pour laquelle aussi nous n'avons aucun problème avec aucun artiste. Et puis on a un côté artisanal, c'est notre marque de fabrique.

Qu'écoutez-vous alors en ce moment?

(Christian) J'écoute principalement du Janelle Monae et son groupe avec Jidenna, Roman Gianarthur... Mais aussi Miguel que j'ai toujours aimé. Du Major Lazer aussi. C'est commercial mais il y a une base roots chez eux. Pour la nostalgie, je remonterai aux années 70. Pour les harmonies, ce sera plus du gospel.

(Rachid) Je suis sur des vieilleries des seventies et eighties. Avec l'un de mes fils, 14 ans, on écoute de la New Jack Swing du début des années 90. Il est incollable. Avec l'autre, le plus petit, c'est du Black M et du Maître Gims tout le temps. Ma tête va exploser mais c'est sa génération, sa génération "on veut s'éclater tout de suite". Kendji, Sexion d'assaut, etc, ça leur parle aux jeunes... Comme nous, ados, quand on était 24 heures sur 24 dans Michaël Jackson.

La suite pour vous, c'est quoi?

(Rachid) Pour être honnêtes, nous n'avons aucune vision à moyen ou long terme. Car dans ce milieu, c'est au jour le jour. On sait ce qu'on aimerait bien faire. Mais tout n'est pas comme on le souhaite.

(Christian) Parfois, on a beaucoup de commandes. Mais on fait des choix. Nous n'avons pas une logique d'entreprise, d'une machine à faire du cash. Et puis les modes changent, évoluent. Mais nous sommes toujours là depuis 2003.

(Rachid) Peut-être que dans dix ans, on deviendra une industrie et on formera des compositeurs, des auteurs... Comme les Américains le font. Mais aujourd'hui, on préfère ne pas aller dans cette voie-là. On préfère refuser du travail pour rester authentique et continuer à s'amuser.

(Christian) On ne veut pas sortir le filet à poissons et faire la grosse pêche (rires).

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