Walcourt: tous sur le même bateau!

Marc Preyat
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Les premiers réfugiés arrivent à Walcourt et les habitants souffrent toujours des conséquences de la terrible gueule de bois prise la semaine dernière. Walcourt est dans l’œil du cyclone médiatique. La scandaleuse réunion de Chastrès a surpris par sa violence et les médias s’en sont à juste titre offusqués. Les humoristes, les chroniqueurs et les dessinateurs de presse se sont régalés : la joggeuse de Chastrès est devenue culte.

Walcourt n’est pourtant pas différente des autres communes wallonnes: 18 000 habitants, une population semi-rurale composée de ruraux de souche et de gens de la classe moyenne qui ont quitté Charleroi et ses problèmes, un taux de chômage inférieur à la moyenne de l’arrondissement, un pourcentage de diplômés supérieur à celui des autres communes, supérieur également le revenu moyen par habitant.

Sur le plan politique: rien de particulier non plus. Une majorité confortable PS/MR, une opposition constructive qui dans le cas de l’accueil des réfugiés, a apporté son soutien à la majorité. Pas de formation d’extrême droite et depuis l’élection législative de 2004, où le FN avait récolté 11,87% des voix, l’extrême droite ne s’est plus manifestée.

Alors, pourquoi cette commune de l’Entre-Sambre-et-Meuse passe-t-elle aujourd’hui pour le triangle des Bermudes de la haine et du rejet de l’autre ?

Fachos contre bisounours

La réunion de Chastrès de mardi dernier a eu un seul effet positif: elle a réveillé l’énergie de ceux qui estiment qu’accueillir des gens qui ont fui les guerres et les persécutions est un devoir moral et civique. Un groupe s’est formé - "Entraide réfugiés" - pour contrer un autre groupe précédemment constitué - "Non aux réfugiés". Les derniers traitent les premiers de rêveurs et de bisounours et en retour, ils se font traiter de fascistes et de frustrés. La réalité est évidemment beaucoup moins caricaturale.

Aux réunions de Chastrès et de Thy-le-Château, moi, vieil habitant de Thy-le-Château, partisan de l’accueil, j’ai vu mon voisin adorable, avec qui je fais la conversation tous les matins, qui m’a aidé dans ma récolte de fonds pour les sinistrés du Népal, j’ai vu mon voisin hurler pendant une heure qu’il y aurait bientôt une mosquée dans la rue et que les femmes porteraient le voile.

J’ai vu celui qui se dévoue bénévolement chaque année pour faire vivre le village, crier: "Des réfugiés dans les villes mais pas dans nos villages". Mais le cas le plus emblématique est sans doute celui de cet habitant de Chastrès qui s’est taillé un beau succès de foule en disant qu’il était chômeur, que sans formation et à son âge, il n’avait aucun espoir de retrouver un travail et que les réfugiés seraient mieux traités que lui. Il a hurlé des insanités pendant toute la soirée. A la fin de la soirée, j’ai refusé de lui serrer la main. Trois jours plus tard, à Chastrès, il s’est précipité pour présenter ses excuses: "J’ai perdu mon travail il y a un an et demi, j’étais énervé, j’étais poussé par la foule, je ne participerai plus à aucune réunion"; et d’avouer en pleurant qu’il avait déposé un CV à la bourgmestre en espérant trouver un travail y compris dans les centres d’accueil.

Toutes ces personnes ne sont pas des fascistes (les autres ne sont pas plus des bisounours !), mais la division est l’indice d’une fracture sociale et culturelle. Il est manifeste que d’un côté, il y avait ceux qui ont du mal à nouer les deux bouts, qui ont un travail précaire ou pas de travail du tout, qui ne suivent pas l’actualité internationale, qui voyagent peu, qui n’ont pas d’amis étrangers.

Bien sûr, cette division sociologique a ses exceptions mais la règle est là. Il faut avoir de la compréhension pour cette dame qui intervient à Thy-le-Château et qui s’offusque parce qu’elle entend que les réfugiés pourraient bénéficier à terme d’un contrat à durée indéterminée, alors qu’elle qui élève seule trois enfants, n’arrive pas à décrocher un contrat à durée déterminée.

La fracture sociale et culturelle s’approfondit. Elle porte les germes de la peur et du rejet de l’autre. Quand on réduit l’aide sociale, quand on punit les chômeurs de longue durée, quand on réprime plus sévèrement la fraude sociale que la fraude fiscale, quand on taille dans les budgets de la culture, au bout de la chaîne, on obtient du racisme.

Et on fait quoi ?

A Walcourt, il y a du pain sur la planche. Nous allons vivre tous ensemble: les pour, les contre et les 210 nouveaux habitants. Nous sommes tous sur le même bateau et nous avons tous intérêt à ramer, si possible dans le même sens. Nous ferons une nouvelle réunion citoyenne en janvier pour tirer le bilan des trois mois précédents. Je suis prêt à prendre tous les paris que cette réunion se passera mieux que la semaine dernière et que beaucoup de passions seront apaisées. Mais il faut faire plus.

En termes de communication et d’information, ce qui s’est passé à Walcourt est sans doute ce qu’il y a de pire dans le domaine. Etre informé le vendredi 16 octobre à 17 heures 30 par un coup de fil du cabinet de Theo Franken de l’arrivée à la fin du mois de 210 demandeurs d’asile, c’est chaud pour informer les principaux intéressés. On peut comprendre l’urgence mais il faut aussi penser aux autorités locales. En plus, après la réunion catastrophique de Chastrès, on ne peut pas dire que les autorités fédérales, exception faite de la présence courageuse de Fedasil, nous aient beaucoup aidés.

En terme d’éducation, il y a un travail de fond urgent à effectuer dans les écoles. A Thy-le-Château, vendredi-matin, des enfants criaient dans la cour de récréation: "Nous sommes Belges". Imaginez le travail des enseignants quand les premiers enfants réfugiés arriveront à l’école ! Il faut cesser d’urgence de se quereller à propos du cours de rien et mettre en place un vrai cours d’éducation à la citoyenneté qui permettra de libérer la parole des enfants et de d’offrir des balises de réflexion.

Sur le plan culturel aussi, le chantier est énorme. Il faut vraiment arriver à toucher cette partie de la population qui échappe pour une grande part à la vie culturelle d’une ville ou d’une commune. Les instances culturelles ont entamé un travail de réflexion pour mieux coller aux attentes de la population. Le travail est en cours mais malheureusement, les centres culturels sont plus préoccupés par leur avenir proche, la gestion quotidienne qui se complique chaque jour avec la réduction des dotations dédiées à la culture.

Je suis intimement convaincu que culture et éducation sont deux leviers fondamentaux pour que des réunions comme Chastrès et Thy-le-Château ne se reproduisent pas.

Marc Preyat est échevin de l’Enseignement et de la Culture à Walcourt.

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