Vers une version moderne de la Conférence navale de Washington?

Thierry Kellenr et Bruno Hellendorff
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La Chine au centre d’une course à l’armement naval en Asie. Une course qui constitue une menace pour la sécurité de cette région et donc aussi pour la paix mondiale. Pour Bruno Hellendorff et Thierry Kellner, deux spécialistes de la politique internationale, une nouvelle conférence du désarmement s’impose.

La conférence navale de Washington

Dans le contexte de la montée en puissance du Japon après la Première Guerre mondiale et des tensions grandissantes en Asie, du 12 novembre 1921 au 6 février 1922, se réunissaient à Washington, à l’initiative du Président américain Harding, neuf nations – les États-Unis, le Japon, la Chine, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal et… la Belgique – pour une conférence consacrée notamment au désarmement naval dans la zone de l’océan Pacifique et de l’Asie du sud-est. Cette "Conférence navale de Washington" a abouti à la conclusion de trois grands traités. Si ses résultats finaux restent sujets à débat, elle n’en est pas moins considérée comme un véritable succès en matière de désarmement. Elle a certainement limité pour un temps la course aux armements navals en Asie-Pacifique et contribué à préserver une paix fragile dans cette partie du monde pendant les années 1920 et 30, jusqu’à la dénonciation de ces traités par le Japon en 1936. Presque un siècle plus tard, l’utilité voire la nécessité d’une version moderne de cette conférence, également consacrée à la question de la limitation des armements navals, apparaît de manière plus pressante.

Vers une dangereuse course aux armements en Asie?

Depuis 2000, les dépenses militaires de la Chine ont augmenté de 325,5 %, pour atteindre un pic de 166 milliards de dollars en 2012. La réforme et la modernisation de la marine militaire chinoise, entreprises depuis les années 80, se sont considérablement accélérées, avec comme symboles notamment la création d’une base de sous-marins nucléaires à Sanya sur l’île de Hainan et le lancement en septembre 2012 du premier porte-avion chinois, le Liaoning. Ces développements capacitaires n’ont pas concerné la seule marine militaire chinoise. Les différentes agences en charge de la surveillance des mers, très impliquées dans les disputes territoriales entre la Chine et ses voisins, ont également vu leurs moyens exploser. De manière générale, le domaine maritime a pris une importance nouvelle pour Pékin, et l’image d’une Chine plus "assertive" a considérablement inquiété ses voisins. Ils sont désormais engagés eux aussi dans des processus de renforcement militaire naval.

L’équilibre des forces entre la Chine et Taiwan est dorénavant un lointain souvenir. Taipeh ne peut plus atteindre une quelconque parité face à une Chine continentale dont le budget militaire est onze fois supérieur au sien. Au vu des forces qu’il continue d’accumuler de son côté du détroit, Pékin cherche vraisemblablement à se donner les moyens de limiter toute possibilité d’interposition de la marine américaine dans le scénario d’une réunification non pacifique de l’île à la République populaire. En réponse Taipeh se dote de moyens navals, y compris asymétriques.

Au nord, en mer de Chine orientale, la montée en puissance de la marine chinoise est aussi un défi majeur pour la Corée du Sud et le Japon, deux puissances maritimes très dépendantes de leur accès à la mer pour leur sécurité et leur prospérité. La marine sud-coréenne a récemment connu une importante montée en gamme, avec l’acquisition et le développement en interne de capacités sous-marines, de combat et amphibies qui dépassent largement les besoins nécessaires pour faire face à la menace nord-coréenne. Le Japon a également exprimé sa préoccupation devant l’accroissement du potentiel militaire chinois. La Chine a été qualifiée dès 2010 de " préoccupation (concern) pour la communauté internationale et la région". Tokyo a déplacé le focus de son attention stratégique – historiquement tourné vers les menaces septentrionales nord-coréenne et russe – vers le sud de l’archipel, et les îles Senkaku/Diaoyu où les incidents avec des appareils et navires chinois se sont multipliés depuis 2010. Sa marine a présenté en août dernier l’un des deux porte-hélicoptères de classe Izumo dont il va se doter, le plus grand navire que le pays ait construit depuis la Deuxième guerre mondiale. En Asie du Sud-Est, les dépenses militaires ont augmenté de 62 % entre 2002 et 2012, ce qui est en partie – au moins dans le cas du Vietnam et des Philippines– attribuable à la multiplication d’incidents en mer de Chine méridionale.

Toutefois, si en Asie du Sud-Est comme en Asie du Nord-Est, les tensions territoriales et la modernisation navale chinoise n’expliquent pas seules cette tendance, il faut bien relever qu’à l’échelle régionale, l’incertitude et une inquiétude diffuse demeurent. Aucune marine régionale ne peut suivre le rythme d’expansion de la marine chinoise. Aux efforts de chacune s’ajoute dès lors un mouvement généralisé de rapprochement politico-stratégique avec les États-Unis et dans une moindre mesure, avec d’autres puissances comme le Japon, l’Inde ou l’Australie. Pourtant, si les États-Unis ont fait un retour remarqué, et bien accueilli, en Asie-Pacifique, ils restent confrontés à de nombreux défis, liés notamment à leurs contraintes budgétaires et aux récurrentes luttes politiques dont Washington est le théâtre.

La situation de compétition accrue dans le domaine maritime, le développement concomitant des capacités des différentes marines régionales, l’ambiguïté quant aux objectifs de la modernisation navale chinoise et les erreurs de perception qui peuvent en découler, apparaissent dès lors comme autant de facteurs de déstabilisation, réclamant une réponse internationale adaptée

Pour une nouvelle conférence navale de Washington pour l’Asie.

Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’il n’existe pas de régime international de limitation des armements en Asie. Comment dès lors éviter une aggravation du dilemme de sécurité à l’échelle régionale, qui pourrait conduire à une course aux armements ruineuse pour les États et leurs populations, et s’avérer dangereuse à terme pour l’équilibre de cet espace si important pour l’économie mondiale? La formule diplomatique adéquate pour tenter de régler cette question reste certes à inventer et on peut penser que les réticences seront grandes. Mais la coopération internationale est indispensable, et si les forums multilatéraux abondent dans la région, leurs options et possibilités restent limitées face aux enjeux soulevés ici. Peut-on imaginer une nouvelle conférence de Washington? Probablement pas, dans la mesure où les États-Unis apparaîtraient vraisemblablement comme juge et partie, et l’initiative comme une tentative d’interférence dans les affaires asiatiques qui brise le principe consacré d’une centralité de l’ASEAN dans ces questions. Pire encore, elle pourrait être vue comme dirigée contre la Chine.

N’est-il néanmoins pas temps de lancer la réflexion afin de trouver une solution moderne à cette question? Les résultats de la Conférence navale de Washington et ses importantes faiblesses fournissent certainement une source d’informations et d’inspiration. Dans ces conditions, l’Union européenne, dont les intérêts en matière de maintien de la paix sont au moins aussi importants que son expérience et son savoir-faire, ne pourrait-elle pas prendre l’initiative et proposer à ses partenaires (stratégiques ou non) asiatiques et américains d’entreprendre une telle démarche, bien nécessaire au règlement de cette question?

Bruno Hellendorff, chercheur au Grip et Thierry Kellner, chargé de cours à l'ULB

Bruno Hellendorff est chercheur au GRIP et doctorant à l’UCL Il y prépare une thèse sur les questions de sécurité en Asie-Pacifique. Il travaille également sur ressources naturelles et les conflits en Afrique Thierry Kellner est chargé de cours au Département de Science politique de l’ULB et membre du centre "Recherche et enseignement en Politique Internationale" (REPI-ULB). Il travaille sur la Chine, sur l'Iran et sur l'Asie centrale.

 

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