Une des dernières trouvailles de Netanyahou

Victor Ginsburgh
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Selon Victor Ginsburgh, économiste et observateur de la politique au Proche-Orient, en présentant les migrants juifs venus des pays arabes comme des réfugiés Benjamin Netanyahou essaye de les mettre sur le même pied que les réfugiés palestiniens. Il tente ainsi redonner une légitimité à la politique actuelle de son gouvernement.

La shoah ne fait plus trop recette. L’attaque par Israël des installations nucléaires iraniennes et la ligne rouge à ne pas franchir ont fait long feu. Elles font toutes deux plutôt sourire et rendent Netanyahou ridicule (1). Il devient aussi de plus en plus difficile pour le gouvernement actuel de nier que les " implantations " ne sont pas des " colonies ", et que leurs habitants qui parfois terrorisent les Palestiniens ne sont pas violents. Ou que Gaza est une terre de liberté qui s’enrichit à vue d’œil.

Il est difficile de prétendre que le film Cinq caméras brisées de Guy Davidi et Emad Burnat, un Israélien juif et un Israélien palestinien, est un montage truqué, comme cela a été suggéré par certains pour le film de Charles Enderlin (correspondant d’Antenne 2 en Israël) sur la mort à Gaza en 2000 de Muhammad al Durrah suite à des tirs israéliens. Même Gideon Levy, journaliste à Haaretz (journal de la gauche israélienne), qui a pourtant tout vu et tout subi, écrit que Cinq caméras brisées " devrait rendre honteux tout [juif] israélien décent " (2).

Ou que la Faculté de science politique de l’Université Ben Gourion ne risque pas d’être fermée d’ici peu par le Conseil de l’Education Supérieure israélien parce que ses professeurs sont trop " à gauche " au goût de la coalition qui règne dans " la seule démocratie du Moyen-Orient " (3).

Ou enfin, que le gouvernement en place en 1947-48 a un peu poussé plus de 700.000 Palestiniens à quitter les territoires conquis à l’époque.

Des " réfugiés " des deux côtés

Il faut donc trouver autre chose pour réanimer l’enthousiasme vacillant de ceux qui ne vivent pas ou ne veulent pas vivre en Israël. Et on trouve bien sûr. Et ce qu’on vient de trouver, c’est qu’après tout c’est (sans doute) vrai, des Palestiniens en grand nombre ont été chassés de Palestine durant les années 1947-48, mais quelque 800.000 juifs ont aussi été chassés des pays arabes par la suite, surtout après la guerre de Suez en 1956. Leur statut d’immigrants qui, comme on dit en hébreu, " montent " en Israël s’est, par un coup de baguette magique, transformé en statut de réfugiés. Et comme l’explique Rachel Shabi, juive israélienne d’origine irakienne, le gouvernement Netanyahou a décidé d’effacer la différence " dans une sorte de tableur Excel de l’exil ". Il a donné instruction à ses diplomates de faire ressortir cette équivalence à toute occasion (4).

Rachel Shabi écrit que cette équivalence ne tient pas la route si l’on examine les circonstances des départs. Par exemple, écrit-elle, " des juifs qui ont quitté Bagdad ou Sana’a (au Yemen) insistent qu’ils n’ont pas quitté leur pays d’origine en tant que réfugiés, mais bien de leur propre gré, pour s’installer en tant que pionniers dans une patrie juive, à l’époque, la Palestine… Les juifs d’origine irakienne viennent d’ailleurs de former un comité qui s’érige contre la campagne gouvernementale. Ils la qualifient de ‘manipulation cynique’. Plusieurs membres de ma famille sont restés en Irak jusque dans les années 1970 ; comment ont-ils fait si, comme on le prétend, ils ont été forcés de s’exiler plusieurs dizaines d’années avant ? ".

S’il est vrai que beaucoup de juifs ont été obligés de quitter les pays arabes il y a 30 ou 40 ans, qu’ils ont été plus ou moins bien accueillis en Israël (tout en étant considérés pendant des années, avec un certain mépris, comme des ‘schwartze’, noirs en Yiddish, et en Allemand aussi d’ailleurs, sauf que cela s’écrit plus modestement schwarz, sans t), il est vrai aussi que les pays arabes n’ont pas fait grand-chose pour accueillir les réfugiés palestiniens, si ce n’est dans des camps dont les occupants sont entretenus par les Nations Unies.

Peut-on néanmoins, pour cette raison, forger un nouvel argument de propagande alors que tous les autres ont lamentablement échoué, argument qui fait des réfugiés de part et d’autre une équation dans laquelle on met les uns dans le membre de gauche, les autres dans le membre de droite ?

Victor Ginsburgh, professeur à l'ULB

Spécialiste de l'économie de la culture, Victor Ginsburgh est aussi un polémiste et un observateur engagé de l’évolution du Proche-Orient. Juif, il plaide depuis longtemps pour une autre politique de la part d’Israël.

Ce texte est paru en premier sur le blog de Victor Ginsburgh et Pierre Pestieau

(1) Voir par exemple pour ce qu’on en dit en Israël même.

(2) Gideon Levy, The documentary that should make every decent Israeli ashamed, Haartez, October 5, 2012.

(3) Voir ce qu'en dit Haaretz. Une dernière chance vient d’être donnée à l’Université pour " reformer le département ".

(4) " Le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman a estimé ce mardi soir (23 octobre 2012) que chaque fois que le dossier des réfugiés arabes est évoqué, il faut rappeler les juifs qui ont été forcés de quitter les pays arabes après la création de l'Etat d'Israël. Il a souligné avoir recommandé aux ambassadeurs israéliens dans le monde entier de sensibiliser le public au problème. De nombreux juifs des pays arabes ont été expulsés, laissant derrière eux tous leurs biens. Ils tentent d'obtenir une reconnaissance internationale et des budgets pour pérenniser le patrimoine de ces réfugiés juifs spoliés ". Voir Guysen International News, 24 octobre 2012.

(5) Rachel Shabi, The Jewish refugee équation : an obnoxious form of diplomacy, Haaretz, October 2 , 2012.

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