Un "hijacking" du Liban qui ne dit pas son nom

Un "hijacking" du Liban qui ne dit pas son nom
Un "hijacking" du Liban qui ne dit pas son nom - © Tous droits réservés

Un nouvel épisode consternant vient illustrer l’incapacité de la classe politique libanaise à couper le cordon ombilical qui relie ses multiples composantes à leurs maîtres extérieurs respectifs. A peine un an après que, surmontant une énième et très longue crise institutionnelle, les grandes figures du pays se sont entendues pour porter le général Aoun à la Présidence de la République et Saad Hariri à celle du Conseil des ministres, ce dernier annonce sa démission… à partir de Riyad, la capitale saoudienne.

Il le fait de manière inopinée, sans en avertir quiconque dans le pays dont il a la charge ; il le fait de manière publique, accusatoire, coupant ainsi tous les ponts avec ses partenaires et rivaux libanais. Le premier ministre invoque les menaces qui pèsent sur lui, mais il n’évoque pas les pressions qu’à l’évidence lui fait subir son maître saoudien.

Se bousculent dès lors une multitude de questions : comment en est-on arrivé à cette impasse ? Quelles en seront les suites pour le Liban, lancé une nouvelle fois sur une trajectoire qui risque de déboucher sur un précipice ?

Hier : l’intérêt supérieur… de mon patron

Le Liban est une création largement artificielle, due à la convergence entre les intérêts de la puissance mandataire française et les ambitions de la communauté chrétienne maronite. Si les élites politiques des différentes communautés se sont unies pour revendiquer l’indépendance du pays, cette union n’a duré qu’un temps.

D’autant que le contexte régional apportait avec lui les premières crises déstabilisatrices : création de l’Etat d’Israël, premier flux de réfugiés palestiniens puis succession de guerres israélo-arabes ; guerre froide et polarisation des pays et sociétés de la région ; nationalisme arabe et mise en place des stratégies internationales pour l’étouffer… Dans toutes ces crises, les élites libanaises se sont diversement positionnées au gré des clivages extérieurs, transposant au sein du pays un concentré de ces tensions.

Le Liban en a payé les conséquences au cours de la longue guerre qui l’a ravagé entre 1975 et 1990. Beaucoup de comptes régionaux, voire internationaux, s’y soldaient, chaque protagoniste extérieur trouvant sur l’échiquier libanais un acteur local disposé à se battre pour lui, pour peu qu’il y ait convergence identitaire ou idéologique et, surtout, un soutien plus concret. 

La fin de la guerre n’a fait que consacrer cette réalité, les puissances internationales et régionales ayant su, dans le contexte de la crise du Golfe de 1990, imposer à une classe politique aussi divisée qu’affaiblie un règlement qui laissait le pays en situation de double occupation, Israël au sud, la Syrie presque partout ailleurs, y compris dans les rouages décisionnels.

C’est à l’ombre de cette tutelle syrienne, largement cautionnée par la communauté internationale au moins jusqu’au retrait unilatéral israélien du Liban en juillet 2000, que le Hezbollah est devenu une véritable force politique et militaire dans le pays, résistance à l’occupant (même résiduel après 2000) israélien, et voix revendiquant volontiers les droits d’un peuple palestinien déçu par les impasses et les errements du "processus de paix" israélo-arabe.

C’est dans un contexte marqué par l’aggravation de la situation israélo-palestinienne après la 2ème Intifada, la guerre contre le terrorisme lancée tous azimuts dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001 et l’agression américaine en Irak que les puissances occidentales ont voulu forcer le divorce entre la Syrie et le Liban. De très fortes tensions en ont découlé, générant de véritables secousses : assassinat de l’ancien premier ministre libanais, Rafic Hariri, jusque-là allié de la puissance tutélaire syrienne mais devenu soudainement son fervent opposant ; retrait de l’armée syrienne mais mobilisation massive du Hezbollah en signe de soutien à l’allié de la veille ; polarisation de l’échiquier politique interne correspondant aux tutelles (politiques et financières) extérieures : le Hezbollah et le "8 mars" avec l’Iran, Saad Hariri et le "14 mars" avec l’Arabie saoudite ; polarisation renforcée par le soutien occidental du 14 mars et entretenue par l’insolite tribunal spécial pour le Liban, cour internationale ad hoc, ancrée dans un processus fortement politisé et chargée d’instruire le meurtre d’un seul homme (ou presque).

Tiraillés par leurs alliés respectifs, les acteurs locaux ont recommencé à se battre pour les intérêts d’autrui, plongeant le pays dans une situation d’instabilité et de paralysie chronique qui semble devoir perdurer.

Et aujourd’hui encore…

La guerre qui éclate en Syrie complique les problèmes à l’envie, pas uniquement en raison de l’insoutenable flux de réfugiés ou des répercussions sécuritaires, mais aussi et surtout parce que tous les acteurs libanais se sont laissés entraîner dans la mêlée. L’implication la plus évidente est bien sûr celle du Hezbollah qui, de manière de plus en plus décomplexée, s’est jeté dans la bataille visant au sauvetage du régime syrien, aux côtés de l’Iran et de la Russie.

Au gré des événements, les justifications avancées par le Parti de Dieu se sont succédé, y compris celles désignant le conflit en Syrie comme menace existentielle pour le Liban. Mais qu’importent les raisons, le Hezbollah, en s’impliquant si massivement et de manière constante dans le conflit voisin, défend avant tout les intérêts de ses alliés sans trop se soucier des conséquences sur le Liban ou espérant, contre toute logique, pouvoir les brider. Si l’implication de l’Arabie saoudite dans le conflit syrien, notamment au travers du soutien en armes et en argent à certains groupes opposés au régime d’Assad, n’est plus à démontrer, celle de ses alliés sunnites libanais du Courant du futur s’était traduite par la poursuite du bras de fer en interne avec le Hezbollah, coûte que coûte. S’en est suivie une nouvelle période de paralysie institutionnelle, avec une vacance présidentielle de plus de deux ans.

Riyad vient d’opérer une OPA politique hostile sur le Liban

Curieusement, ce n’est que lorsque les deux patrons iranien et saoudien se sont quelque peu désintéressés de leurs hommes de main libanais que ces derniers ont pu parvenir à un arrangement à l’amiable marqué par l’élection à la présidence de Michel Aoun, plutôt proche du Hezbollah, et la désignation à la tête du Conseil des ministres de Saad Hariri. Ce faisant, les deux parties faisaient preuve d’un peu d’infidélité tant à leurs alliés en interne qu’à leurs patrons à l’extérieur. Preuve, s’il en fallait, du caractère in fine pas si absolu que cela des lignes de partage internes. Or c’est la fin de cette parenthèse que vient de signifier l’Arabie Saoudite. Engagé dans un bras de fer aveugle et dévastateur contre l’Iran sur les territoires d’autrui – la Syrie, l’Irak, et par-dessus tout le Yémen – Riyad vient d’opérer une OPA politique hostile sur le Liban, dans un contexte régional exacerbé où l’histoire de chaque situation et ses dynamiques propres sont désormais réduites à, et hypothéquées par, une lecture binaire.

Cette lecture dichotomique s’articule autour de la manifestation actuelle d’une inimitié supposée ancestrale entre les islams sunnite et chiite et au travers du combat entre les deux puissances qui se disputent la région : l’Iran – la figure du mal depuis la révolution islamiste de 1978-1979 – et l’Arabie Saoudite, le grand allié pétrolier des Occidentaux dont les travers, pourtant nombreux, ne semblent pas prêter à conséquence. Preuve en est l’absence d’initiatives internationales réelles visant à mettre un terme à l’aventurisme militaire saoudien au Yémen, particulièrement coûteux en vies civiles.

Quelles conséquences sur le Liban ?  

Ce que l’Arabie Saoudite a déclenché le 4 novembre dernier constitue aussi une violence - indirecte, mais aux conséquences incalculables pour le Liban, voire la région. La diplomatie se garde bien de mettre en difficulté les Saoudiens en confirmant ce qui paraît évident à toute personne au courant des dynamiques internes au Liban (et même aux proches de Saad Hariri), à savoir que la démission de ce dernier a été fortement suscitée, sinon imposée par le régime saoudien. La double nationalité de Hariri et la faillite de sa société Ogero ont pu faciliter la tâche des Saoudiens.

Il s’agit d’un coup d’Etat doublement "à l’envers" : mené par un acteur extérieur plutôt qu’intérieur, et visant à faire tomber un gouvernement en obligeant son allié à s’en retirer plutôt qu’en balayant l’ennemi. Les déclarations belliqueuses faites au plus haut niveau du Royaume et l’injonction faite aux nationaux saoudiens de quitter le Liban viennent ajouter à la tentative d’intimidation. Ce faisant, l’Arabie saoudite cherche à obtenir exactement ce qu’elle reproche à son adversaire : renforcer son emprise sur le Liban.

Les retombées de cette prise en tenaille du Liban promettent d’être sévères. En mettant le pays, la classe politique et même la population libanaise en demeure de rompre avec le Hezbollah, l’Arabie manœuvre de manière à aggraver les clivages. L’équilibre difficilement trouvé en interne à l’automne 2016 est gravement mis en danger, ce qui promet de nouvelles paralysies institutionnelles et politiques.

Par ce coup de force, l’Arabie saoudite a la prétention de résoudre, par la contrainte, une équation interne au Liban mais dépendante du contexte régional et dont personne, au sein de la communauté internationale, n’a la clé depuis plus de 15 ans. Enlisée au Yémen, déçue par l’évolution du conflit en Syrie qui permet au régime de se maintenir au pouvoir, attendant encore le retour sur investissement politique de l’embargo sur le Qatar et son ostracisation, l’Arabie saoudite ne semble pas s’inquiéter de ce que sa démarche pourrait conduire le Liban vers une nouvelle guerre civile à l’issue tout aussi aléatoire que les conflits et crises environnants.

A ces craintes s’ajoute celle d’une confrontation entre Israël et le Hezbollah. Depuis l’été 2006, ces deux acteurs n’ont jamais cessé de se préparer à leur prochain round armé. L’Arabie semble souffler sur les braises, espérant que Tel Aviv saisira cette opportunité ouverte par Riyad. Or, toutes les confrontations antérieures entre Israël et ses ennemis libanais ont été particulièrement coûteuses matériellement et humainement

Un dernier faisceau de conséquences, plus indirect, pourrait découler du discrédit que l’épisode actuel jette sur Saad Hariri, et au-delà, sur l’establishment politique sunnite dit modéré. L’activation d’un salafisme djihadiste virulent au Liban dans le contexte de la guerre en Syrie a montré combien une partie de la communauté sunnite libanaise se perçoit comme minorisée, mise à l’écart, persécutée et mal représentée. Si le sentiment de non représentation des sunnites s’aggravait, cela pourrait conduire à une radicalisation plus poussée et plus élargie de leurs diverses composantes.

A ce jour, le Liban a montré une résilience certaine face à une conjoncture régionale volatile et belligène. Mais il est à craindre que le dernier épisode enclenché par l’Arabie saoudite n’ait raison de cette résilience inattendue. Cela, d’autant plus que la résolution de la crise exigerait une maturité des acteurs locaux et leur capacité à faire la part entre les intérêts du pays et ceux de leurs alliés ; or, ils n’en ont pas souvent fait la preuve par le passé. Plus inquiétant, il aura fallu plus de dix jours à la communauté internationale pour appeler à la "non-ingérence" dans les affaires intérieures libanaises.

Elena Aoun est professeure en Sciences Politiques, à l’Université Catholique de Louvain ; Maria Luisa Cesoni, est professeure en Droit, également à l’Université Catholique de Louvain. Toutes deux travaillent sur le Liban.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK