Syrie: il faut s'attendre à des suites dramatiques et de long terme

Vincent Slÿpen
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Le cri d'alarme de Vincent Slÿpen, directeur d'Handicap International (Belgique), face à la situation humanitaire en Syrie. Cri d'alarme mais aussi témoignage sur l'impossible mission des organisations humanitaires qui viennent en aide aux civils.

Deux ans après les premières manifestations, la Syrie est plongée dans une guerre civile sanglante qui a déjà fait près de 70.000 morts et conduit près de 4 millions de personnes à se réfugier à l'étranger ou à se déplacer à l'intérieur du pays.

Des enfants de moins de 12 ans!

C'est une crise d'une rare intensité : jamais nos équipes n'avaient été confrontées à une telle violence envers les civils qui, pris en otage des combats, n'ont bénéficié d'aucun répit depuis deux ans. Chaque jour apporte son lot de nouvelles victimes : des enfants, des hommes et des femmes sont tués par des tirs ou des bombardements, des armes interdites comme les sous-munitions, gravement blessés ou brûlés, traumatisés par l'enfer qu'ils vivent au quotidien.

Certains ont subi des viols, ou ont été victimes d'hémiplégies du fait d'accidents cardio-vasculaires liés au stress. Nous constatons aussi les ravages de la torture avec des gens dont les cerveaux ont été sérieusement endommagés par des chocs électriques ou des tabassages...

Dans le Nord de la Syrie, un quart des blessés pris en charge par Handicap International sont des enfants de moins de 12 ans !

Face à la détresse dans laquelle se trouve la population syrienne, Handicap International interpelle les représentants de la communauté internationale depuis des mois au sujet de son incapacité à faire respecter le principe de protection des civils et dénonce la mollesse de sa mobilisation. Mais force est de constater que les pressions diplomatiques sur les parties au conflit n'ont pas empêché que les civils soient délibérément ciblés, au mépris du droit international humanitaire et avec parfois une indicible cruauté.

Des initiatives syriennes spontanées mais démunies

Quelles que soient les avancées dans les autorisations obtenues auprès des autorités syriennes pour évoluer dans les zones gouvernementales et au delà, le Nord de la Syrie demeure dans un isolement révoltant. Nous savons qu'une intense activité diplomatique est à l'œuvre, mais il est inconcevable que si peu de voix s'élèvent pour faire respecter le principe de protection des civils. Des écoles, des hôpitaux, des habitations dans des quartiers tranquilles sont bombardés.
L'intensification des combats dans des zones habitées et l'enlisement du conflit entraînent une augmentation alarmante des besoins humanitaires, qui exige un renforcement immédiat de la réponse mise en place par la communauté internationale. Dans les zones où la concentration de réfugiés est importante, l'accès individuel des plus faibles à l'aide humanitaire disponible est souvent problématique. Certains services ne sont pas assurés à la hauteur des besoins des réfugiés. Il s'agit, entre autres, des soins de réadaptation post-opératoire, du soutien psychosocial, et de la prévention aux risques liés aux armes et aux restes explosifs de guerre. Sur le plan des soins, dans une situation telle, il est primordial d'intervenir vite pour empêcher le développement de handicaps permanents.
Pour ce faire, nous pouvons nous appuyer sur de formidables ressources humaines en Syrie en Jordanie et au Liban, que nous mobilisons pour aider des hôpitaux de fortune surchargés et qui n'ont d'autre choix que de concentrer leurs efforts sur les opérations les plus urgentes. Dans la zone dans laquelle Handicap International intervient dans le Nord Syrie, à quelques dizaines de kilomètres à l'ouest de la ville d'Alep, la plupart des structures médicales sont des hôpitaux improvisés, souvent montés par des médecins syriens dans des écoles ou d'anciens bâtiments administratifs.

Ces structures travaillent avec des moyens dérisoires et sont régulièrement ciblées par des frappes aériennes. C'est une réalité: l'écrasante majorité de la réponse humanitaire en Syrie est le fait d'initiatives syriennes, spontanées et isolées. Mais celles-ci qui manquent cruellement du soutien technique, logistique, financier que les organisations internationales devraient être en mesure de leur apporter. Des milliers de Syriens risquent leur vie chaque jour pour apporter un minimum de réconfort à leurs concitoyens.
Une réponse humanitaire indispensable
Aujourd'hui, la communauté internationale laisse ce conflit se dérouler en vase clos. Ainsi, les discours sur l'accessibilité désormais établie du Nord de la Syrie à l'aide transitant par les zones gouvernementales ne doivent pas cacher le sérieux déficit de pénétration des secours. Toute autre conclusion serait mensongère et la communauté internationale ne doit pas se satisfaire d'ouvertures minimalistes.
Pour les quelques acteurs comme Handicap International, qui ont choisi d'intervenir à l'intérieur même de la Syrie, en particulier dans la partie Nord du pays, pilonnée par les bombardements, les contraintes opérationnelles et sécuritaires sont nombreuses.
Les organisations humanitaires, laissées seules face à cette crise, ont peu de moyens pour fournir une assistance qui réponde mieux à l'immensité des besoins. La conséquence dramatique de l'attentisme, c'est l'accélération de la fuite des Syriens -du moins ceux qui le peuvent- le nombre des réfugiés dans les pays voisins venant de franchir le cap du million. Il faut s'attendre aussi à des suites dramatiques et de long terme pour toutes les personnes qui auront été laissées sans soins adéquats et en subiront des conséquences invalidantes.
Face à une situation politique et militaire qui s'enlise, et à l'ampleur des besoins, une réponse humanitaire d'ampleur doit être mise en place sans délai avant que la Syrie ne devienne un gigantesque fiasco humanitaire.

Vincent Slÿpen, Directeur général de Handicap International en Belgique

Vincent Slÿpen est kinésithérapeute de formation. Handicap International est une organisation de solidarité internationale œuvrant aux côtés des personnes handicapées et des populations vulnérables. La Syrie est un de ses terrains d'action. Handicap International estime que, d'ici fin juin, elle y aura aidé 36.000 personnes.

 

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