Sur les traces de mon grand-père résistant déporté: notre pèlerinage

Sur les traces de mon grand-père résistant déporté: trois générations en pèlerinage
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Sur les traces de mon grand-père résistant déporté: trois générations en pèlerinage - © Tous droits réservés

Il y a 70 ans, les troupes alliées, et avec elles le reste du monde, découvraient peu à peu l’étendue de l’horreur nazie. A la libération d’Auschwitz et d’autres camps d’extermination, le monde comprenait qu’un gigantesque génocide, celui du peuple juif, avait été perpétré durant de longs mois, de la manière la plus monstrueuse qui soit. En pénétrant dans des camps de concentration comme Bergen-Belsen, en Allemagne, les troupes alliées allaient révéler aussi que des milliers de prisonniers politiques, Tziganes, homosexuels, ou prisonniers de guerre étaient morts ou à moitié morts dans des camps de travail, dans des conditions si inhumaines qu’elles en étaient indicibles. Mais que reste-t-il aujourd’hui de toute cette souffrance?

Si l’Allemagne, ayant bientôt fini d’enterrer tous les témoins de jadis, a pu débuter son "mea culpa" en créant des musées, des monuments, et en organisant des cérémonies de commémoration, on dirait que le reste de l’Europe est déjà en train de balayer ses miettes de mémoire vers les oubliettes.

Et si les médias ont bien couvert les commémorations d’usage comme chaque année à la date du 8 mai, s’ils ont bien diffusé quelques documentaires et reportages, les 70 ans de libération des camps de concentration sont passés un peu inaperçus. Comme si tout cela n’était plus que l’écho lointain d’une époque qui ne devait revêtir pour les jeunes générations que le caractère historique des autres chapitres de leurs manuels d’histoire : loin d’eux et de leur vie aujourd’hui.

Le pèlerinage de Neuengamme

Mais mon père a choisi d’œuvrer comme passeur de mémoire: il m’a invitée à l’accompagner, ainsi que mes deux garçons de 11 et 14 ans, faire le pèlerinage organisé chaque année par l’Amicale de Neuengamme, sur les traces des déportés qui ont transité par ce camp de concentration, situé non loin de Hambourg en Allemagne. Mon grand-père était l’un d’eux. Il fut l’un des miraculés de cette fin de guerre.

Jacques De Volder, né en 1907 à Bruxelles, s’engage dans les milices patriotiques en 1942. Pendant l’occupation, il participe au transport d’armes et d’explosifs pour des actes de sabotage. Il fournit des renseignements sur des usines belges à saboter, et distribue des journaux clandestins (Le Peuple, Le Monde du Travail, La Libre Belgique). Il aide aussi des pilotes alliés à se cacher. Il est arrêté le 5 juillet 1944, et interrogé par la Gestapo de Bruxelles au 327 avenue Louise. Il est ensuite déporté à Neuengamme, camp ayant vu transiter un grand nombre de prisonniers politiques belges. Le train qui l'emmène vers l'Allemagne part le 31 août 1944. Bruxelles est libérée de 6 septembre...

Vestiges d'un cauchemar

Avec les autres familles de déportés belges, nous nous arrêtons bien sûr dans ce camp. Dans leur besoin désespéré d’occulter les traces de leur histoire obscure, les Allemands y avaient construit une prison peu après la guerre. Mais depuis 2005, le lieu est enfin dédié à la mémoire des déportés. Nous le visitons, en tentant d’expliquer aux enfants à quoi ressemblait la vie menée ici par leur arrière-grand-père et tous ses codétenus. Brimades, coups, travail éreintant, privation d’eau, de nourriture, de sommeil, appels quotidiens interminables sur l’immense place, dans le froid hivernal.

Ces jeunes garçons, de cette génération confrontée à la banalisation de la violence dans les médias et sur le net, peuvent-ils imaginer comment il fallait survivre dans ces baraquements dont l’emplacement est aujourd’hui marqué par des pierres? "Je crois qu’aucun des enfants de ma classe n’a la moindre idée de ce qui s’est passé ici dans les camps", réalise Emile, en sixième primaire. "On nous a bien sûr parlé de la Deuxième Guerre mondiale", renchérit son frère Felix en promenant son regard sur l’emplacement de pierre marquant ce qui fut le crématoire, "mais tout ceci, je ne savais pas…".

Un fils de détenu belge raconte comment son père devait aider un médecin français à vider les wagons des convois qui amenaient des déportés de toutes nationalités : "Il devait amener les morts au crématoire".

Mais aussi les mourants… "Nous nous arrêtons devant l’un de ces wagons. Les enfants tentent de visualiser ce que pouvait être un voyage de plusieurs jours, entassés les uns sur les autres, sans eau ni nourriture, pour finir peut-être brûlés vivants".

Et c’est l’heure de la cérémonie. Plus de 2000 personnes assistent aux discours et concerts donnés dans la briqueterie, où de nombreux déportés étaient contraints au travail forcé. Les commémorations se poursuivent autour de la stèle érigée plus loin dans le camp.

Les enfants (les miens sont loin d’être les seuls représentants de leur classe d’âge), côtoient les quelques survivants qui ont atteint le 70me anniversaire de la Libération.

Mon père et ses contemporains, descendants directs des victimes du nazisme, échangent les histoires de leurs familles. Puis retentit le Chant des Marais, "Die Moorsoldatenlied", le chant des déportés, entonné par le chœur. Peu à peu s’y joignent les voix tremblantes des survivants ou de leurs familles.

Le moment est chargé d’émotion et d’histoire. Mes enfants, lassés de ces longues heures de commémorations passées debout, sans comprendre grand-chose aux discours en allemand, semblent malgré tout percevoir l’importance symbolique de ce pèlerinage.

Commémorations à Neuengamme

Le bunker Valentin: un monstre de béton

Mon grand-père n’est pas resté dans ce camp de Neuengamme. Il n'y a passé que deux nuits. Le 6 septembre, il est envoyé au camp de Blumenthal, près de Brême. Il doit aller travailler jusqu'à ce que mort s'ensuive dans les Kommandos, ces chantiers, dépendant des camps de concentration, constitués de prisonniers réduits aux travaux forcés par les SS.

Il est affecté à la construction du "bunker Valentin", l’un des plus grands bunkers au monde, qui devait lui-même servir à la production de sous-marins, les fameux U-boots. Le bunker titanesque ne sera jamais achevé, et aucun sous-marin n’en est jamais sorti. Mais ses dimensions sont hallucinantes :

Tous les matins, les prisonniers font la route à pied du camp jusqu’au bunker (une dizaine de km), tandis que d’autres sont logés sur place dans d’énormes réservoirs de carburant. On y travaille 24h/24, par tranche de 12h.

Après le trajet du retour vers le camp et l’interminable appel quotidien, les déportés peuvent espérer dormir 4h. Ils ne sont presque pas nourris et doivent porter des sacs de ciment de 50kg alors que la plupart d’entre eux n’en pèsent plus guère que 35. Ils doivent monter ces sacs sur 33m d’échelles.

Par groupe de 10, il s’agit de transporter 300 sacs à l’heure, soit 2 sacs par minute. Une étude de l’Université de Hambourg a récemment démontré que pour survivre à ces tâches inhumaines dans l’état de sous-alimentation dans lequel il se trouvait, le corps décharné de ces hommes consommait ses propres muscles.

Le lieu va enfin être transformé en musée. Comme d’autres, ces dernières années, alors que les Allemands semblent à présent être en mesure de digérer les horreurs commises par certains de leurs aïeuls.

Le jeune Allemand qui nous sert de guide appartient à la génération qui fait de ce devoir de mémoire une priorité. Il explique que certains prisonniers, à bout de forces sur ce chantier harassant, tombaient dans le ciment encore liquide. Leurs congénères avaient l’interdiction de les aider, ils devaient poursuivre le travail. Mon fils Emile, le plus jeune, est extrêmement impressionné par ce récit et regarde d’un air incertain les murs du monstre de béton, se demandant si des corps y sont enfermés…

Les milliers de morts de la catastrophe maritime du Cap Arcona

Avril 1945, les alliés approchent. Les nazis tentent de dissimuler un maximum de preuves de leurs crimes. Lors des "marches de la mort", de nombreux camps sont évacués et les déportés, malades et affaiblis, parcourent d’interminables distances pour rejoindre d’autres camps. Ceux qui montrent trop de signes de faiblesse sur la route sont exécutés d’une balle dans la nuque.

Les prisonniers du camp de Blumenthal doivent ainsi franchir à pied une distance d’environ 150km pour rejoindre le camp de Neuengamme. Celui-ci sera ensuite vidé complètement de ses occupants qui sont transférés à pied jusqu’au port de Neustadt-Hollstein, dans la région de Lubeck.

Au port, mon grand-père et ses compagnons d’infortune embarquent sur 4 bateaux (on ne saura pas ce que les nazis comptaient faire de leurs prisonniers une fois en mer) : le Deutschland et le Cap Arcona (des paquebots de luxe), le Thielbeck et l’Athen, de plus petits cargos à moitié rouillés. Le Cap Arcona est un paquebot de luxe qui effectue la liaison Hambourg-Rio. Mon grand-père embarque d’abord sur ce bateau.

Avec ses compagnons, ils profitent durant quelques heures de cabines de luxe, absolument extraordinaires après toutes ces privations. Mais leur joie est de courte durée: ils sont virés à coups de schlague et transférés sur le cargo Athen.

Nous sommes le 3 mai 1945. La RAF bombarde les bateaux. L’Armée de l’air britannique sait-elle qu’il y a une majorité de prisonniers à bord? On ne l’a jamais su. Tout cela est demeuré très mystérieux. Les archives n'ont jamais été déclassifiées.

Le commandant du Cap Arcona, qui avait d’abord refusé de prendre à son bord les SS et leurs prisonniers jusqu’à céder, une arme sur la tempe, hisse le drapeau blanc dès que les bombardements débutent. Mais la RAF continue à bombarder les bateaux.

Le Deutschland coule en premier: aucun survivant. Le Cap Arcona brûle et coule également. Sur les 5000 prisonniers à son bord, seuls 400 survivront. Puis c’est au tour du Thielbeck. La RAF mitraille les prisonniers dans l’eau, tandis que des bateaux allemands sortent du port pour sauver les SS et couler les prisonniers en leur tapant dessus à coups de rames.

Sur les 10 000 prisonniers embarqués sur les 4 bateaux, 2500 environ seront rescapés. Ceux qui parviennent à terre, épuisés d’avoir nagé une telle distance, dans un état de faiblesse terrible après des mois de camp de concentration et de travaux forcés, se font encore massacrer.

En 1981, on exhumait toujours des squelettes de la plage de Pelzerhaken.

Mon grand-père, ce miraculé

Mais l’Athen est reparti dans le petit port pour charger d’autres prisonniers. C’est ainsi qu’il échappe aux bombardements de la RAF. Lorsque ceux-ci se sont tus, les déportés débarquent.

Mon grand-père est parmi ceux qui parviennent à fuir. Avec quelques compagnons, ils sont accueillis par un couple d’Allemands qui tiennent un magasin de meubles en face du port, où ils restent un mois. Ils évitent l’écueil qui tuera un grand nombre de rescapés: celui de manger trop et trop vite.

Malgré ce mois de repos et de nourriture, mon grand-père, 1m82, pèse 34 kg à son retour… Il décèdera en 1964, à l’âge de 58 ans, notamment à cause du diabète contracté durant cette période.

Après avoir survécu aux camps de concentration et au travail forcé, mon grand-père, prisonnier politique miraculé, a donc échappé à l’une des plus grandes catastrophes maritimes de l’histoire, presque tue jusqu’au jour d’aujourd’hui.

Mes parents, mes fils, et moi, avons donc assisté cette année à la commémoration de ce désastre de fin de guerre. Avec les autres familles, nous avons jeté des fleurs et des couronnes dans la mer Baltique, au son des sirènes, dans un ballet de bateaux chargés d’hommes et de femmes qui ne veulent pas que l’on oublie.

Emile et Felix l’ont encore répété : "Il faut que tous les enfants de notre âge voient ces choses-là, afin que cela n’arrive plus jamais."

Aline De Volder ( @alinedev )

Aline De Volder est Social Editor de l'Info à la RTBF

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