Spéculation alimentaire versus droit à l'alimentation

arnaud Zacharie
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Peut-on laisser la spéculation déterminer les prix des céréales, du cacao ou d‘autres denrées alimentaires? Non, répond Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD. Selon lui, il faut à nouveau réguler ce secteur dont dépend la survie de populations entières. Mais les différents pouvoirs qui travaillent à cette régulation paraissent très timides.

Ce 4 septembre a lieu la première réunion du trialogue européen informel entre la présidence du Conseil, la Commission et le Parlement européen au sujet de la révision de la directive MIFID, censée améliorer la régulation des marchés des matières premières. Cette révision est une opportunité de mettre un terme à la spéculation alimentaire, mais le lobby financier tente de détricoter le projet pourtant peu ambitieux en sollicitant auprès des gouvernements européens des exemptions leur permettant de continuer leurs pratiques.

Les produits agricoles comme actifs financiers

Depuis 2007, le système alimentaire mondial a été marqué par une forte volatilité des prix agricoles et des crises alimentaires. Alors que les prix alimentaires mondiaux avaient été relativement stables et bas depuis les années 1970, ils ont connu deux pics en 2008 et 2011 qui ont débouché sur des émeutes de la faim dans les pays pauvres. Cette hausse des prix s’explique en partie par la loi de l’offre et de la demande : alors que les aléas climatiques comme les sécheresses pèsent sur les rendements agricoles, la demande de produits alimentaires augmente dans les pays émergents à forte croissance. Toutefois, ces fondamentaux ne peuvent à eux seuls expliquer une telle volatilité, qui est exacerbée par la spéculation alimentaire.

En effet, depuis les années 1990, les politiques de libéralisation et de dérégulation des marchés agricoles ont ouvert la porte à des investisseurs financiers considérant les produits alimentaires comme de simples actifs financiers. Il en a progressivement résulté, comme sur les autres marchés financiers, la formation de bulles spéculatives impliquant une hausse excessive des prix et des crises alimentaires. Alors que jusqu’aux années 1990, l’accès aux marchés agricoles était réservé à des professionnels du secteur et que des réglementations spécifiques assuraient une certaine stabilité des prix, les politiques de dérégulation – comme le démantèlement des organisations communes des marchés agricoles (OCM) de la Politique agricole commune de l’Union européenne ou l’adoption en 2000 du Commodity Future Modernization Act par l’administration Clinton aux Etats-Unis – ont radicalement changé la donne. En effet, les banques, les fonds d’investissement et les fonds spéculatifs ont pu intervenir sur ces marchés, notamment par le biais des fonds indiciels – permettant de spéculer sur un panier de matières premières sans être directement concernés par leur négoce – et les produits dérivés de gré à gré – permettant de spéculer sur l’évolution future des prix des matières premières dans des marchés à terme non réglementés.

Résultat : les marchés à terme des matières premières sont désormais dominés par les spéculateurs. Leur part sur ces marchés est en effet passée de 12% à 61% entre 1996 et 2011. Alors que le premier fonds indiciel sur les matières premières avait été créé au début des années 1990 par Goldman Sachs (Goldman Sachs Commodity Index), leur nombre a fortement augmenté au cours des années 2000 et leur volume financier est passé de 13 à 320 milliards de dollars entre 2002 et 2010. Les firmes transnationales qui contrôlent le commerce des matières premières agricoles – Cargill, Louis Dreyfus, Archer Daniels Midland et Bunge concentrent plus de 90% du commerce mondial céréalier – ont à leur tour créé des filiales financières pour spéculer sur ces marchés. Plus récemment, le trading à haute fréquence – ces algorithmes informatiques qui opèrent des transactions financières à la nanoseconde – a fait son apparition sur ces marchés, provoquant notamment un " flash krach " sur le marché du cacao qui a chuté en mars 2011 de 12% en une minute ! Comme l’a révélé un rapport publié en juin dernier par plusieurs ONG belges, plusieurs banques ont créé en Belgique des produits spéculatifs agricoles pour un montant total de 3,725 milliards EUR.

Lobbys financiers, nouvelles régulations et pouvoir des ONG

Les hausses de prix agricoles exacerbées par la spéculation alimentaire frappent plus durement les plus pauvres, qui n’ont pas les moyens de se prémunir contre la volatilité des prix mondiaux, sont des importateurs nets de nourriture et consacrent une part plus importante de leurs revenus à l’alimentation. C’est pourquoi la spéculation alimentaire représente un puissant obstacle au droit à l’alimentation. Enrayer cette spéculation implique d’adopter de nouvelles régulations à l’échelle internationale, en vue de garantir la transparence des transactions, d’imposer des limites de position et d’être en mesure d’assurer un contrôle efficace des marchés à terme des matières premières, en limitant l’accès aux acteurs financiers dont les activités contribuent à couvrir des risques relatifs aux marchés physiques.

Au niveau mondial, le G20 de Pittsburgh s’est engagé à " améliorer la régulation, le fonctionnement et la transparence des marchés financiers et physiques de matières premières afin de remédier à la volatilité excessive des prix ", mais sans que cela ne débouche sur des mesures suffisamment concrètes et ambitieuses. Au niveau européen, la directive sur les marchés d’instruments financiers (MIFID-2), qui vise à améliorer la transparence sur les marchés financiers et à réguler les marchés à terme de matières premières, est en cours de révision, mais le projet sur la table n’est pas à la hauteur des enjeux – ce qui n’empêche pas le lobby financier de tenter d’en réduire encore davantage la portée en sollicitant une série d’exemptions . Enfin, au niveau belge, la déclaration du gouvernement Di Rupo de décembre 2011 s’est engagée à plaider au niveau européen pour enrayer la spéculation alimentaire, mais le Parlement belge a été incapable d’adopter en juin 2013 une résolution donnant un mandat au ministre des Finances pour plaider en faveur de l’interdiction de la spéculation alimentaire et de l’abandon des exemptions aux limites de positions contenues dans la proposition de directive européenne MIFID-2.

Pourtant, les banques semblent de moins en moins assumer publiquement leurs pratiques spéculatives. Suite à la publication dans plusieurs pays de rapports d’ONG dénonçant ces pratiques, certaines banques ont décidé de faire marche arrière : BNP Paribas et AXA ont ainsi suspendu un fonds et le Crédit Agricole trois fonds suite au rapport publié par Oxfam-France en février 2013, cinq banques allemandes ont annoncé abandonner toute activité de ce type suite à la publication d’un rapport d’Oxfam-Allemagne, tout comme Barclays qui a fait de même en Grande-Bretagne. Rien ne justifie la spéculation alimentaire, sinon l’accumulation de profits à court terme par des investisseurs financiers considérant la nourriture comme n’importe quel autre actif financier. Il est donc temps que les décideurs politiques mettent un terme à ces pratiques qui s’opposent clairement au droit à l’alimentation.

Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11).

Arnaud Zacharie est depuis longtemps actifs dans les milieux associatifs et altermondialistes. Il a été membre du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) et porte-parole d'Attac. Auteur ou co-auteur de nombreux articles et de plusieurs ouvrages sur les relations internationales, dont "Refonder les politiques de développement. Les relations Nord-Sud dans un monde multipolaire"(La Muette, 2010).

 

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