Remplacement du F-16. Cacophonie ou opportunité d'enfin débattre du fond?

Remplacement du F-16. Cacophonie ou opportunité d’enfin débattre du fond ?
Remplacement du F-16. Cacophonie ou opportunité d’enfin débattre du fond ? - © Tous droits réservés

Il devient particulièrement difficile de ne pas regarder la procédure de remplacement des chasseurs-bombardiers F-16 avec circonspection. Les mots se font de plus en plus fleuri sur les bancs de l’opposition tandis que, sur ceux de la majorité, il semble que l’on ait tout simplement abandonné l’idée de faire emploi de vocabulaire. Ce choix apparaît en parfaite adéquation avec l’attitude du gouvernement Michel depuis le démarrage du dossier voici bientôt quatre ans. Ce dernier est désormais devenu tellement problématique que le vice-Premier et ministre des Affaires étrangères Didier Reynders (MR) doit préciser à la presse : " On parle à tout le monde ". Si, par ces mots, il entend signifier qu’il convient de continuer à prendre en considération le Rafale comme possible successeur du F-16, il pourrait également être opportun de " parler à tout le monde " pour qu’enfin chacun puisse comprendre les tenants et aboutissants d’un dossier qui n’a jamais particulièrement brillé par la transparence et les débats qu’il a suscités.

La majorité fédérale a fait du remplacement des F-16 un des points essentiels de son programme en matière de Défense. Par cette décision, le gouvernement Michel validait et reprenait à son compte une initiative lancée par Pieter De Crem (CD&V) lorsqu’il était ministre de la Défense dans le gouvernement Di Rupo. C’est dans ce contexte qu’a été rédigée une demande d'information – dite Preparation Survey – concernant le remplacement des F-16, et dont les résultats ont servi de base au lancement d’un appel d’offres en bonne et due forme – le Request for Government Proposal (RfGP) – en mars 2017 auprès de cinq agences étatiques faisant relais avec les constructeurs des potentiels successeurs : Lockheed Martin pour le F-35, Boeing pour le F/A-18F, Dassault pour le Rafale, Saab pour le Gripen et BAE Systems pour l’Eurofighter Typhoon. De mars au 7 septembre 2017, le sort réservé à ce RfGP ne semble qu’avoir été tourmente et coups de théâtre : cette période a en effet vu le retrait formel de trois candidats et l’apparition de nouvelles questions sur la capacité d’un quatrième à honorer son offre.

Boeing d’abord, qui indiquait ne pas voir " l’opportunité de concourir avec des règles du jeu véritablement équitables ". Saab ensuite, qui notait que la mise en œuvre d’un partenariat opérationnel réclamé dans l’appel d’offre pourrait entrer en conflit avec la politique étrangère de neutralité de la Suède. Dassault enfin, qui ne déposait pas d’offre mais qui, par la voix de sa ministre de la Défense nationale française, Florence Parly, adressait à la Belgique une proposition de partenariat approfondi hors du canevas formé par le RfGP. Si des offres répondant de manière conforme aux attentes de la RfGP ont bien été déposées par Lockheed Martin pour le F-35 et par BAE Systems pour l’Eurofighter Typhoon, la récente annonce de la suppression de 2000 emplois au sein de cette dernière entreprise laisse songeur quant à l’optimisme qu’elle met dans la décision future de la Belgique. Le F-35, dont le programme de conception et d’acquisition est si controversé que même les États-Unis envisagent de réduire le nombre de leurs commandes, restera-t-il finalement le dernier en lice dans cette procédure d’appel d’offres caractérisée par les abandons? Par ailleurs, qu’adviendra-t-il de la contre-proposition française, que les libéraux francophones semblent vouloir prendre en considération?

Beaucoup de questions se posent donc sur le remplacement des F-16. De prime abord, le dossier a pourtant été pris très au sérieux par le gouvernement et la Défense nationale. Des doutes ne manquent néanmoins pas d’apparaître à la lecture de la littérature que ces derniers produisent. On constate ainsi que leurs documents abordent le problème d’une manière éminemment technique. La réflexion politique est, quant à elle, quasiment absente. La réflexion sur l’opportunité (ou son absence) du remplacement des F-16 par des appareils neufs est ainsi évacuée, de même qu’un débat sur d’éventuelles alternatives.

Ceci est perceptible dans la demande d’informations (Preparation Survey) de juin 2014. Dans ce jalon de la procédure, seul un dixième du document est consacré aux motifs du remplacement. Paradoxalement aussi, le document précise qu’il est peu probable que l’environnement opérationnel de demain soit identique à celui passé et actuel… avant de poursuivre sur le besoin de la Belgique de remplacer ses chasseurs-bombardiers par des chasseurs-bombardiers. Symptomatiquement aussi, ce document voit le jour avant la parution de la Vision stratégique pour la Défense, vers laquelle le ministre de la Défense Steven Vandeput (NV-A) a toujours renvoyé pour les questions de fond relatives à l’opportunité de remplacement des F-16. Cette Vision stratégique a été publiée le 29 juin 2016, soit près de deux ans après le Preparation Survey et alors que le gouvernement Michel a fait savoir depuis longtemps sa volonté de remplacer les F-16.

Surtout, alors que les documents plus techniques sont rédigés avec soin, les éléments de fond de la Vision stratégique semblent pour le moins superficiels. Les rédacteurs y compilent une collection impressionnante de poncifs sur l’ " incertitude " et la " complexité " du monde contemporain. Aussi y évoquent-ils l’" île de paix entourée d’une périphérie dans le chaos " que constituerait l’Europe, les bouleversements engendrés par les changements climatiques, ou encore la déstabilisation d’États en périphérie. Pour autant, l’analyse peine à convaincre de la nécessité d’acquérir du matériel militaire. Aussi, si le fait que les interventions auxquelles la Belgique a participé ces dernières années avec ses F-16 se sont soldées par des bilans pour le moins mitigés (en Afghanistan, en Libye et en Irak), à aucun moment la décision d’acquérir 34 nouveaux chasseurs-bombardiers n’est mise en miroir avec ce bilan. En définitive, le dossier du remplacement des F-16 est abordé sous l’angle de la " crédibilité " de la Belgique vis-à-vis de l’OTAN, bien plus en tout cas qu’à un problème de besoin. L’importance de l’OTAN transparaît aussi lorsque la question de la " dissuasion " est évoquée. Jusqu’à présent, la communication des autorités a été tout sauf claire sur ce point. Le remplaçant du F-16 doit-il conserver la capacité d’emporter des charges nucléaires? Difficile à dire.

L’ensemble en devient presque risible lorsque la Vision stratégique défend l’idée selon laquelle " il est essentiel [que la Défense] dispose des avions de combat de haute technologie qui lui offrent une longueur d’avance permanente sur les avions de combat d’éventuels adversaires ". De quels avions de combat et de quels adversaires qui seraient décrits dans le document s’agit-il? Des défis identifiés par la Défense, on se demande s’il s’agit des avions de combat ennemis mobilisés par " le terrorisme international, la piraterie, la criminalité internationale (trafics de drogue et d’armes, traite des êtres humains), l’immigration illégale [ou] les réfugiés ". Enfin, si c’est la Russie qui est visée, on notera tout de même que le budget de la défense de cet Etat correspond à seulement un tiers de ceux des Etats de l’Union européenne et que ces mêmes Etats sont déjà en mesure d’aligner 2.000 chasseurs-bombardiers à l’heure actuelle. Une fois encore, on est en droit de s’interroger sur la nécessité pressante de remplacer les F-16 dans ce contexte.

Pour une dépense qui se chiffre en milliards d’euros et qui engage la Belgique sur une quarantaine d’années, qui pourrait reprocher au citoyen de s’attendre à mieux qu’à des slogans sur la crédibilité de la Belgique par rapport à l’Alliance atlantique.

Gilles Biaumet (Université Saint-Louis) et Christophe Wasinski (ULB)

 

 

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