Qui a vraiment gagné le débat présidentiel ?

Katya Long
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Romney vainqueur, la nouvelle en a étonné plus d'un au lendemain du premier débat entre le président et son challenger. Mais une victoire basée en partie sur la falsification des faits, estime Katya Long, et qui n'est pas nécessairement le reflet d'une adhésion.

La campagne présidentielle américaine est rythmée par des " moments " : les primaires, les conventions et les débats. Ces derniers, qui se déroulent dans le mois précédant l’élection, sont considérés comme la dernière opportunité pour les candidats de se présenter aux électeurs et de les convaincre de leur donner leurs voix. S’ils se sont institutionnalisés depuis le premier affrontement télévisé entre Kennedy et Nixon en 1960, il existe depuis longtemps une véritable culture du débat aux États-Unis. Des clubs où les lycéens apprennent à débattre à la célèbre série de sept face-à-face entre Abraham Lincoln et Stephen Douglas lors de la campagne sénatoriale de l’Illinois en 1858, la confrontation directe entre deux partisans est une tradition américaine qui reste très populaire. Ainsi, plus de 67 millions de téléspectateurs (sans compter le nombre grandissant de personnes qui suivent les débats sur internet ou qui les regardent plus tard) ont suivi les 90 minutes de discussion parfois très techniques entre Obama et Romney. S’ajoutent à cela les plus de 10 millions de tweets (ce débat est l’événement politique le plus " tweeté " de l’histoire (courte) de Tweeter). Il existe donc un véritable engouement, un intérêt marqué des citoyens américains pour cet exercice démocratique où les candidats présentent leurs programmes et s’affrontent sur les meilleures réponses à apporter aux grandes questions de l’époque.

Le fond et la forme

Malheureusement, nous sommes loin aujourd’hui de la profondeur des discussions entre Lincoln et Douglas sur la nature fédérale des États-Unis, les limites de la souveraineté populaire, le rôle de la Cour Suprême, l’universalité des droits de l’homme. Non pas que de grandes questions ne se posent pas aujourd’hui sur le rôle du gouvernement (obstacle à la liberté d’entreprendre ou acteur de l’équité sociale par son pouvoir de redistribution), la réponse à la crise économique (la dérégulation et l’austérité ou au contraire l’encadrement des activités de Wall Street et l’investissement public), les droits des femmes (l’avortement, la contraception, l’égalité salariale), le réchauffement climatique, n’en sont que quelques exemples. Non pas non plus que Lincoln et Douglas fussent des hommes politiques plus vertueux que leurs successeurs, Douglas a falsifié un article de presse, Lincoln modérait sa position sur l’esclavage selon le public auquel il s’adressait. La politique n’est pas une science exacte et depuis toujours les candidats cherchent à mettre en avant les faits qui valident leurs visions du monde et leurs programmes électoraux. Mais ce qui a changé aujourd’hui c’est l’évaluation à chaud des débats par des équipes de commentateurs professionnels qui, par nécessité de réagir rapidement et par goût du spectacle, focalisent leur attention sur la forme et non plus la substance des propos tenus.

Le consensus médiatique au lendemain du premier débat était que Mitt Romney avait gagné haut la main. Quels arguments étaient avancés pour appuyer ce constat ? La posture d’Obama qui regardait le sol, le dynamisme de Mitt Romney, l’attitude ennuyée et fatiguée du président sortant face au plaisir visible de son adversaire, les hésitations verbales de l’un et le débit cadencé de l’autre…. Et pourtant, les propos de Mitt Romney au cours du débat étaient parfois loin de la vérité. S’il est naturel qu’un candidat cherche à mettre en lumière les parties de son programme qui seront plus à même de convaincre les électeurs ou de présenter son bilan en termes flatteurs et si Obama lui même à pris quelques libertés avec la stricte vérité, Romney a nié des aspects fondamentaux de son projet politique. Ainsi, il a réfuté avoir l’intention de réduire les impôts de 5 milliards de dollars ce qui reviendrait à un cadeau fiscal pour les américains les plus riches ou bien encore il a affirmé que les personnes ayant des conditions préexistantes (le diabète, une maladie génétique, un cancer…) seraient couvertes par les assurances privées lorsqu’il abolirait la réforme de l’assurance maladie passée en 2010. S’ajoutent à cela plusieurs fausses allégations sur le nombre de chômeurs, l’impact de la politique fiscale d’Obama, les mesures contenues dans la réforme de l’assurance maladie, son bilan de gouverneur du Massachussetts, sa politique d’enseignement etc. Et pourtant, Mitt Romney a été déclaré gagnant à la quasi unanimité.

Romney et Pinocchio

Quel est l’impact de cette victoire de la forme sur le fond ? Après tout, les électeurs ont à leur disposition les éléments nécessaires pour vérifier la véracité des dires des candidats, surtout depuis l’avènement d’internet, il n’y a jamais eu autant d’informations disponibles. Mais des études montrent que les citoyens ne forment pas uniquement leur opinion sur la base du débat en lui-même mais qu’ils sont fortement influencés par les commentaires qui le suivent. Ainsi, une étude de l’Ohio State University en 2008 a établi que les électeurs qui ont écouté ou regardé des commentaires où le débat était analysé comme une rencontre sportive étaient moins aptes à discuter des questions politiques qui y avaient été abordé que ceux qui avaient uniquement regardé le débat. De plus, une autre étude menée par l’Arizona State University en 2004 a montré que l’analyse faite d’un débat dans les médias a une grande influence sur la perception de celui-ci par les électeurs. Une part importante des électeurs utilise les commentaires présentés dans les médias pour former leur opinion. Ainsi donc, lorsque les médias ont déclaré Romney le vainqueur au soir de la rencontre, ils ont façonné l’opinion publique sur la base non pas des propos tenus par les candidats mais de leurs attitudes respectives. Et dans les jours qui ont suivi les intentions de vote en faveur de Romney ont rebondi. Pinocchio voyait son nez grandir lorsqu’il mentait, Romney lui progresse dans les sondages, porté par une couverture médiatique flatteuse.

Réalité ou fiction

Néanmoins, il faut tout de même modérer ce sombre constat de l’état du débat politique. L’histoire montre que les débats ont une faible influence sur le résultat final. Même si les électeurs pensent qu’un candidat a gagné le débat cela ne signifie pas qu’ils voteront pour lui. La remontée de Romney dans les sondages est à confirmer et n’est pas actuellement en mesure de lui permettre de remporter l’élection. Ensuite, les médias écrits, moins soumis au diktat de l’instantané, ont commencé leur travail de "fact checking", démontrant les inexactitudes dans les propos du candidat républicain. Une analyse par la chaine MSNBC des tweets montre que déjà vendredi (soit au surlendemain du débat) la perception que Romney avait gagné était en recul de 5%, un résultat à prendre avec des pincettes mais qui est tout de même intéressant. Et enfin, l’annonce vendredi matin que le taux de chômage était passé sous la barre des 8% pour la première fois depuis plus de 3 ans a encore une fois changé le ton de la campagne. Reste à savoir si la réalité l’emportera sur la fiction.

Katya Long, chargée de recherche au FNRS

Spécialiste du système politique américain, Katya Long a consacré sa thèse au dilemme républicain dans les premières décennies de l'histoire des Etats-Unis. Elle est aujourd'hui attachée au Centre de recherche sur la vie politique de l'ULB (CEVIPOL) et s'intéresse particulièrement à la présidence américaine.

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