"Qu'est-ce que tu vas faire quand tu seras grand ?"

Guy Bajoit
Guy Bajoit - © Tous droits réservés

Les jeunes aujourd'hui sont au centre de bien des interrogations. Particulièrement à cause du taux très élevé de chômage dont ils sont les victimes. Guy Bajoit, sociologue et spécialiste de la jeunesse, nous dit le désarroi de cette jeunesse coincée entre les modèles sociaux proposés et les moyens donnés aux jeunes pour s'y conformer.

Être jeune aujourd’hui, c’est beaucoup plus difficile que de l’avoir été il y a trente ou quarante ans. La raison immédiate est que l’avenir de la jeunesse actuelle est bien plus incertain que ne l’était celui de la génération qui les a précédés. Mais cette incertitude générale a une origine, qu’il faut d’abord rappeler.

Deux changements contradictoires, générateurs d’incertitude

On peut le dire en une phrase : ceux qui sont jeunes aujourd’hui sont nés et ont été socialisés dans un monde qui les fait rêver plus haut et plus grand, mais qui répartit très inégalement les opportunités et les ressources pour réaliser les rêves qu’elle éveille. Il faut préciser et nuancer ce constat.

Une société qui fait rêver plus haut et plus grand

La plupart des messages culturels que les jeunes reçoivent (par l’école, la télévision, le cinéma, la publicité, les magazines, les livres… et les copains) les invitent à voir loin, à mettre très haut la barre. Ils leur disent qu’ils ont le droit :

- de devenir eux-mêmes : de réaliser de leurs goûts, leurs préférences, leurs talents ; d’épanouir leur corps, leur esprit et leur cœur ; de se réaliser comme personne, d’être authentiques, d’être singuliers ;

- de choisir leur vie : de décider eux-mêmes de tout (études, amis, couple, religion, travail, opinion, mode de vie…) ; d’exercer leur liberté de choix ;

- de vivre avec plaisir et passion : de ne plus souffrir (ni pour naître, pour étudier, pour travailler, pour vivre en couple, ni pour être malade, ni même pour mourir) ; de jouir, de prendre du plaisir ; de vivre tout ce qu’ils font avec passion ;

- de prendre garde à eux : d’être prudents, de se méfier des maladies (le sida, le cancer, l’obésité, la   " malbouffe   ", le tabac, l’alcool…), des accidents (la ceinture de sécurité…), de l’exclusion sociale (le chômage, la drogue, la solitude, la délinquance…)

Avoir un projet (  "deviens toi-même  ") personnel (  "choisis ta vie  "), épanouissant (  "cherche la passion et le plaisir  ") et cependant réaliste (  "prends garde à toi  ") est devenu ce que la culture régnante attend de tous, mais surtout des jeunes, s’ils veulent avoir une vie bonne. C’est leur droit, mais c’est aussi leur devoir de réussir à se conformer à ces injonctions. Cet appel s’adresse à tous les jeunes : qu’ils soient nés dans un berceau doré ou que leurs parents soient chômeurs, ils regardent les mêmes écrans, la même télévision et les mêmes vitrines ! S’ils étaient nés cinquante ou cinq cents ans plus tôt, ou dans une autre culture, ils auraient eu à se conformer à d’autres   " commandements   ". Mais voilà : c’est ici et maintenant qu’ils doivent vivre, et cela, ils ne l’ont pas choisi !

Une société qui répartit inégalement les moyens de réaliser les rêves

Réussir une telle entreprise n’est facile pour personne : il faut de l’audace, de la créativité, du courage, du travail, du temps, de la formation, de l’argent…. Or, l’autre changement majeur que nos sociétés ont connu depuis quelques décennies concerne le modèle économique et social sur lequel elles reposent. Elles ont adopté un modèle économique et social néolibéral qui se fonde sur trois piliers :

- la compétition, la performance, l’autonomie individuelle, la créativité, l’imagination, la flexibilité ; il faut courir et gagner ; vive les winners et tant pis pour les loosers ;

- la consommation : pour être  " quelqu’un  ", pour exister dans la société, il faut acheter et avoir ; il faut se procurer tous les gadgets technologiques que les entreprises vendent et les renouveler chaque fois qu’elles produisent un nouveau modèle ; et pour cela, il faut s’endetter, puis travailler pour payer ses dettes ;

- la communication : il faut  " être dans le coup  ", être connecté avec le monde entier : surfer sur le web, chater sur internet, envoyer des SMS, se faire des  " amis  " sur facebook, voyager, être mobiles…

La logique même de ce système est exclusive : elle élimine, elle rejette à sa marge tous ceux qui sont incapables de faire tout cela, parce qu’ils n’en ont pas les ressources. Il est vrai que les États essayent, les uns plus, les autres moins, d’aider leurs citoyens à acquérir ces ressources, mais les efforts qu’ils font pour cela sont nettement insuffisants pour compenser l’exclusion que le système ne cesse de produire. Et s’ils sont insuffisants, c’est parce que les politiques sociales et publiques sont incompatibles avec le modèle néolibéral : elles sont, en effet, financées par des impôts.

Entre ces deux changements majeurs (culturel d’une part et socio-économique de l’autre), il y a donc une contradiction : le premier invite les jeunes à rêver haut et grand, le second les ramène sur terre !

Les visages multiples de l’incertitude

Leurs incertitudes viennent de cette contradiction et elles ont des visages multiples.

Bien sûr, il y a d’abord la question de l’emploi, donc, celle de l’argent, du pouvoir d’achat. Quand le taux de chômage des jeunes varie entre 7% (aux Pays-Bas) et 44% (en Espagne), on comprend qu’ils s’inquiètent. Mais il ne suffit pas, pour les rassurer, qu’ils trouvent un emploi : ceux qui en ont un doivent souvent se contenter d’un travail précaire, mal payé – la  " génération 800 Euros !  " – et surtout sans perspective d’épanouissement personnel, ce qui est contraire aux attentes que la culture leur inspire.

Mais il y a au moins un autre visage de l’incertitude, dont les effets sont aussi dévastateurs : la question du lien social. Les jeunes ont le sentiment de vivre dans un monde social et politique qui ne les protège pas, qui les laisse se débrouiller tout seuls, ou avec le seul appui, souvent limité, de leurs parents. A part ça, rien n’est sûr ! Former un couple et avoir des enfants dans un monde où les liens affectifs sont si fragiles, leur apparaît comme un risque grave, qu’il faut reporter à plus tard, même si leur épanouissement personnel en dépend. Participer à la vie citoyenne, quand l’intérêt général tombe sous la coupe de politiciens qui se font élire en en parlant, en le promettant, mais qui ne s’occupent que des intérêts particuliers d’une classe dominante qui les corrompt et décide à leur place, leur semble complètement inutile, voire dérisoire. Compter sur cette classe dominante et ces politiciens pour se préoccuper d’un environnement sûr et sain, dans lequel ils voudraient vivre, leur semble illusoire. Les jeunes ne manquent donc, certainement pas, de réalisme, de capacité d’analyse !  

Les réactions à l’incertitude

Pour conclure, il faut dire un mot des réactions des jeunes face à ce monde incertain. Ceux qui ne savent pas quoi faire, qui se sont trompés, qui n’ont pas assez travaillé, qui n’ont pas su être compétitifs ou pas assez motivés, qui ont pris trop de risques et se sont  " plantés  ", qui ont manqué de chance… se sentent  " nuls  ",  " out  ",  " marginalisés  ". Incapables de se conformer aux normes culturelles régnantes de la  " vie bonne  ", ils ont, forcément, des problèmes d’identité – d’où la centralité actuelle de la question identitaire. Ils réagissent à cela de quatre manières différentes :

- certains s’efforcent d’être loyaux envers le modèle social et économique dominant : ils sont les  " bons élèves  " du modèle néolibéral ; remplis de bonne volonté, ils cherchent, recommencent ; ils essaient encore et encore d’être plus compétitifs, plus connectés sur le web et plus consommateurs ;

- d’autres, à l’inverse, se découragent et fuient ce modèle, se réfugiant dans des contre-cultures, faites d’oisiveté, de drogues diverses, et parfois de violence et de délinquance, créant ainsi de l’insécurité autour d’eux ;

- d’autres encore sont pragmatiques : ils profitent du  " système  ", ils font semblant, ils trichent autant qu’ils peuvent avec la sécurité sociale (le chômage, les aides publiques) ;

- d’autres enfin protestent : ils se politisent, rejoignent les indignés, les alter-mondialistes, les anonymus ; parfois aussi les partis de l’extrême gauche ou… de l’extrême droite !

Ils n’ont, comprenez-le, que ces quatre solutions-là, dans un monde qui les invite à rêver haut et grand, mais qui ne leur offre pas les moyens d’  " aller jusqu’au bout de leurs rêve  ", comme disait Jacques Brel (qui, lui, en avait les ressources !) 

Guy Bajoit, sociologue, professeur émérite de l'Université Catholique de Louvain

Docteur en sociologie de l'UCL Guy Bajoit a des centres d'intérêts très diversifiés. De la problématique du développement au changement culturel en passant par la place de la liberté dans nos actions. Dernier ouvrage sous presse : L’individu sujet de lui-même. Vers une socioanalyse des relations sociales.

 

 

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