Pourquoi je quitte l'enseignement

Marianne Blume
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L’enseignement, toujours le plus beau du monde, pour Marianne Blume. Une vocation. Et pourtant elle s’en va. Avant terme. Pas à cause des élèves ou des collègues, même pas vraiment à cause des méthodes, elle s’en est fait une raison, mais parce qu’elle se sent décalée, qu’elle ne sait plus comment s’adapter.

J’enseigne depuis 1973, depuis mes 22 ans. C’est un vrai choix. L’enseignement est ma passion. Je crois en mon métier et je veux donner aux jeunes  tous les outils pour qu’ils réussissent, soient des êtres humains épanouis et des citoyens conscients et ouverts. Mon désir le plus cher est de faire sortir tout ce qu’ils ont en eux.  

Je cherche mille moyens de susciter l’enthousiasme, de leur donner confiance. Au minimum, j’essaie de créer une atmosphère qui ne dégoûte pas les élèves de l’école. C’est un véritable défi que je relève chaque jour avec des bonheurs divers. 

Je refuse le laxisme ou le copinage tout autant que l’autoritarisme. Ensemble avec mes classes, nous essayons de travailler dans le respect les uns des autres. 

Parfois, c’est une véritable lutte, parfois ça marche tout seul. Mes joies sont sans nombre et elles ne dépendent pas des réussites chiffrées. Si je vois une lumière s’allumer dans les yeux d’un élève qui manque de confiance, s’auto-déprécie ou reste passif, j’emporte ce regard comme un trésor. Si un élève me fait confiance assez pour m’expliquer ses difficultés, je le prends comme un cadeau, même quand il est lourd de souffrances.  

Si un élève conteste mon autorité ou sabote le cours mais que je parviens à dialoguer et trouver un modus vivendi, je me sens bien. Quand d’anciens élèves reviennent vers moi et m’expliquent ce que je leur ai apporté, je ne me sens plus de joie. 

Pour mener à bien ma tâche, j’ai besoin d’une énergie folle : préparer, corriger, tenir les objectifs du programme, gérer la classe et les individus, prendre le temps d’écouter, accepter d’être remise en cause, tout cela parfois me submerge. Mais le jeu en vaut la chandelle et je continue. Parfois, c’est très dur et j’en ai marre d’être tout le temps jugée et regardée. 

Parfois encore, je suis épuisée de devoir jouer de mon autorité et de faire face à la violence. Souvent, je suis en opposition avec les autorités scolaires (de la direction aux inspecteurs en passant par les facteurs de programme) qui pensent que je joue avec les élèves au lieu de travailler, que je ne respecte pas le programme à la lettre ou encore que mes engagements sont trop évidents. Je n’ai jamais abdiqué  et j’en suis sortie plus forte : j’ai fini par faire de la réponse des élèves à mes cours et de mon auto-évaluation le seul critère qui compte. 

Mais cela encore demande de l’énergie : la remise en question presque quotidienne demande un effort sur soi-même mais aussi un travail constant d’ajustement. C’est ainsi que je n’ai jamais eu de cours tout fait et immuable. Cela m’aurait certes assuré une sorte de tranquillité d’esprit  mais m’aurait éloignée des réalités de la classe.

 Dans certaines écoles, nous étions, certains collègues et moi, des psychologues, des assistants sociaux, des « parents » autant, si pas plus que des professeurs. Le travail intellectuel ne nous tuait pas mais la gestion du quotidien nous épuisait. J’ai aimé ces écoles plus que tout. J’avais l’impression d’un travail de fond dans lequel l’enseignant est aussi un éducateur. C’est ainsi que mon passage à l’Athénée de Molenbeek reste mon meilleur souvenir d’enseignante.

Bref, comme le disais, j’aime enseigner et je crois en ce que je fais.

Mais alors, pourquoi partir à la retraite à 60 ans après une carrière incomplète ?

C’est très simple et douloureux à la fois : je ne me sens plus à la hauteur des défis. Le gouffre entre ces jeunes et moi est immense. Ma culture n’est plus du tout la leur et je n’arrive plus à trouver le lien qui me permettait d’utiliser leurs centres d’intérêts pour les amener au but que les programmes définissent et que je me suis définis. Je peux utiliser le rap quand j’enseigne le français mais les élèves sentent très bien que c’est un effort de ma part et donc c’est inopérant. Je peux utiliser les jeux vidéos qui traitent des héros mythologiques quand j’enseigne le latin mais très vite, les approximations m’énervent et je gère mal la transition au plus sérieux. Etc. 

Par ailleurs, physiquement, je sens mes limites. Si, jeune, j’acceptais le bruit quand la classe travaillait comme une ruche d’abeilles, aujourd’hui, le bruit m’est de plus en plus insupportable et je sors de certains cours épuisée. Ma tolérance aux actes d’incivilité n’est plus la même non plus : j’ai tendance à utiliser de plus en plus l’autorité pure et simple. Ce que je n’aime pas.

Les enseignants se plaignent souvent du manque de réflexion et d’intérêt de leurs élèves. Et je ne parle pas des éternels mécontents ou des adeptes du « C’était mieux avant ». Je pense que nos élèves ne sont pas plus bêtes que nous ne l’étions et que les professeurs ne sont pas meilleurs ou plus mauvais que ceux que nous avions. Je pense simplement que le monde a changé et que notre mode d’enseignement est inadéquat. Les nouveaux médias comme internet ont créé une autre manière d’aborder le savoir. 

Un monde étrange pour moi, un monde où Google se fout bien de l’orthographe, répond aux questions mal formulées par des suggestions et vomit des tonnes de liens ordonnés suivant une logique qui n’est pas celle du plus fiable ou du mieux argumenté. Un monde que la télévision rend petit mais pas souvent intelligible. Un monde qui privilégie l’immédiat sur la réflexion de fond. Un monde où il est difficile de trouver ses repères, un monde où l’on avale plein d’informations dont on n’a pas besoin mais qui finissent par créer la confusion.

Il est urgent que l’école prenne en compte ces données et donne les moyens aux jeunes de « mettre de l’ordre » (pas UN ordre), d’avoir des outils de discrimination. La modernisation technologique ne suffit pas : il faut revoir les méthodes et les contenus.

Reste à savoir comment. Et sur ce point, je n’ai pas trouvé de solution même individuelle ou partielle. Enseigner va me manquer. Je continuerai  à réfléchir sur l’enseignement. Et j’irai sans doute dans ma dernière école faire de la remédiation. Mais je n’enseignerai ni le latin, ni le français ni aucune autre matière. J’aiderai simplement les jeunes à trouver une méthode pour apprendre, je les pousserai à réfléchir et à se penser.

 

Marianne Blume

 

Philologue classique, Marianne Blume a enseigné dans diverses écoles secondaires aussi bien générales que professionnelles. Du latin, du grec, du français, de l’histoire. Elle a été professeur de français à l’Université El Azhar de Gaza entre 1995 et 2005. Elle est l’auteur de "Gaza dans mes yeux" (Labor, 2006)

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