Petits vieux et petites vieilles à l'Université. Plaidoyer pro domo

Victor Ginsburgh
Victor Ginsburgh - © Tous droits réservés

Ne pas obliger les professeurs d'université à prendre leur retraite à 65 ans, le débat vient d'être relancé par la proposition du ministre fédéral De Croo. Relancé car, comme le prouve ce texte publié une première fois par Victor Ginsburh en septembre 2012, la question est ouverte depuis un certain temps.

Le professeur de physique théorique François Englert (Université libre de Bruxelles), co-découvreur du boson dit de Higgs, et titulaire de nombreux prix scientifiques internationaux vient de voir ses équations " confirmées " par le CERN et son Large Hadron Collider. Il est devenu émérite il y a 14 ans, parce que la loi belge oblige les professeurs de cesser leurs activités d’enseignement à l’âge de 65 ans.

Le professeur d’économie Paul De Grauwe (Katholieke Universiteit Leuven) atteint en 2011 par le même virus de la vieillesse que François Englert, a reçu, avant son départ à la retraite, une offre de la London School of Economics où il continue ses enseignements, en ayant toutefois dû renoncer à sa pension belge.  

J’en connais aussi qui sont reçus chaque année à bras ouverts à Princeton ou à Toulouse par exemple et y enseignent. Il en est d’autres qui, une fois à la retraite, ne peuvent plus être financés par des fonds publics belges. Ils ont le choix entre mendier auprès de leurs collègues ou compter sur des fonds de recherche que des pays étrangers sont heureux de leur offrir. 

Il faut cependant admettre qu’il en est aussi dont nous serions tous ravis qu’ils partent à la retraite à l’âge de 30 ans. Qu’en est-il " en moyenne " et quelle est l’utilité de ces vieux dans les couloirs vieillis des universités ?

Un article (1) publié en 2010 dans une revue américaine par un psychologue hollandais, Wolfgang Stroebe, et intitulé " Le grisonnement des professeurs d’université risque-t-il de réduire la productivité scientifique ? " examine l’ensemble des études empiriques récentes des effets de l’âge sur la productivité des scientifiques de plus de 60 ans.

L’idée que la science est une affaire de jeunes qui sont seuls à être productifs et seuls à publier des résultats de recherche de haute qualité est largement ancrée dans la tête des administrateurs des universités et de la communauté scientifique. L’article montre que s’il en était ainsi, la productivité aurait dû baisser suite à la suppression de la retraite obligatoire des scientifiques et enseignants aux Etats-Unis et au Canada et à l’augmentation de la proportion des vieux de 70 ans qui s’accrochent, et qui est passée de 10% avant la nouvelle législation américaine de 1994 à 40% en 2002 (2).

Il n’en est rien, et voici quelques éléments tirés de l’article de Stroebe qui le montrent (les textes entre crochets sont des observations personnelles).

(a) Même s’il y a un déclin assez général de la capacité cognitive avec l’âge, une proportion importante d’individus ne subit aucune perte d’activité intellectuelle, même à 80 ans ;

(b) Les vieux deviennent cependant prisonniers de leurs idées [et ne devraient dès lors plus enseigner des cours de doctorat, ni diriger des thèses] ;

(c) Même si la motivation à la recherche semble décliner avec l’âge, il n’est pas impossible de mettre à profit l’expérience des seniors en leur proposant d’enseigner des cours de base ;

(d) Ce déclin de motivation pourrait d’ailleurs être lié à la perspective de la retraite obligatoire à 65 ans et à la difficulté que les retraités ont à trouver des ressources pour leur permettre de poursuivre leurs recherches ;

(e) Plusieurs études montrent cependant que les contributions scientifiques les plus importantes sont faites par des chercheurs de moins de 50 ans [et parfois de moins de 30 ans en mathématique et en physique théorique] ;

(f) La qualité de la recherche et le nombre d’articles publiés sont fortement corrélés [ce qui va évidemment à contre-courant des idées défendues par le nouveau groupe qui prône la " désexcellence " et la " science lente " dans les universités] ;

(g) Une étude menée en 2006 sur 112 membres éminents de la National Academy of Sciences américaine montre que le nombre d’articles publiés augmente rapidement durant les 20 premières années de la carrière (de 25 à 45 ans), plafonne entre 45 et 60 ans et recommence à croître après 60 ans. Un résultat identique ressort d’une étude menée sur l’ensemble des professeurs d’université en Norvège. Mais il y a aussi des études qui indiquent que le nombre d’articles publiés décroît avec l’âge.

Il serait sans doute dangereux de ne pas nuancer et de généraliser à l’ensemble du corps professoral et des disciplines. Comme je l’ai dit, en mathématique et en physique théorique, les apports essentiels sont fait par les jeunes. Ce qui ne veut pas dire qu’ils deviennent improductifs par la suite. Dans les sciences humaines et plus expérimentales (médecine, biologie par exemple) et dans les lettres (à l’exception des poètes, qui comme les mathématiciens, écrivent souvent leur œuvre quand ils sont jeunes) il faut avoir mûri un peu. Le professeur De Duve, prix Nobel de médecine en 1974 a 95 ans ; il continue d’écrire et de publier...

Mais l’article de Stroebe conclut qu’il n’y a pas non plus de raison de penser que la motivation et la productivité des académiques diminuent avec l’âge : les jeunes qui étaient productifs le restent ou le deviennent davantage à 60 voire 70 ans, et ceux qui ne l’étaient pas du temps de leur jeunesse folle, ne le deviennent pas plus tard. Stroebe ajoute que les Etats-Unis et le Canada n’ont rien à craindre des scientifiques aux tempes grisonnantes et aux cheveux rares sur le dessus du crâne. Il souligne aussi le gaspillage de ressources qu’entraîne la mise à la retraite de ceux qui, malgré leur âge respectable, ont encore des capacités de recherche qui restent importantes. Le vieillissement des chercheurs depuis 1994 n’a en rien ébranlé la position des universités américaines, qui continuent de caracoler en tête dans les classements internationaux.

Même s’il est sans doute souvent préférable de remplacer les vieux par des jeunes, ce serait tout bénéfice pour les universités de s’entourer des vieux à condition qu’ils soient encore productifs en leur fournissant un viatique qui leur permette de continuer leurs recherches. Si la loi le permettait, ce viatique pourrait être très facilement prélevé sur la différence de salaire brut qui existe entre un professeur fin de carrière et un chargé de cours âgé de 30 ans. Les universités, les vieux et parfois même les jeunes seraient gagnants, Paul De Grauwe ne serait peut-être pas parti à Londres et mon collègue statisticien, également à la retraite, ne serait pas forcé de s’exiler à Princeton pendant quelques mois chaque année. Encore que Princeton, ce n'est pas si mal que ça !

Il est faux de croire que les professeurs qui ont été actifs en recherche lors de leur carrière à l’Université cessent de l’être quand il arrivent à l’âge de la retraite. Ce qui est probable, c’est que la perspective de se voir à la retraite, privé de bureau et/ou de moyens, les décourage de continuer leur recherches. La causalité ne va pas dans le sens que l’on croit.

J’ai plus de 70 ans. Le titre de mon article vous prévenait que le plaidoyer était pro domo.

Victor Ginsburgh

Spécialiste de l'économie de la culture, Victor Ginsburgh est aussi un spécialiste de l'économétrie. Il a défendu souvent le report de l'âge de la retraite. Ce texte a paru sous forme plus condensée et un peu différente dans Le Soir, du 7 septembre 2012.

(1) Wolfgang Stroebe, The graying of academia, Will it reduce scientific productivity?, American Psychologist 65 (2010), 660-673. Voir aussi

(2) Orley Ashenfelter and David Card, Did the elimination of mandatory retirement affect faculty retirement? American Economic Review 92 (2002), 957–980.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK